18.05.2012
Morceaux choisis - Philippe Jaccottet
Philippe Jaccottet
... Je pourrais écrire une liste de prénoms et de noms comme on en trace sur des monuments de pierre ou de marbre après les guerres: note bien celui-ci, ne l'oublie pas, pour être équitable, pour que la liste soit constamment à jour, et encore celui-ci du mois dernier, et cet autre, du commencement de la semaine, écris plus vite, parce que tout semble s'accélérer, comme quand la pente se fait plus forte, mais quoi de plus beau qu'une cascade, de plus vivant, de plus lumineux quand le soleil la traverse? Alors que toutes ces chutes dans le noir...
On n'enterre plus guère, aujourd'hui; on brûle; non pas à la vue de tous comme en Inde et dans une sorte de fête, mais de façon cachée, furtive - il faut surtout ne pas choquer -, cela glisse sans aucun bruit sur des rails invisibles, l'affaire expédiée en quelques minutes et même la vue de la fumée qui ne peut pas ne pas s'élever de là épargnée aux survivants. Le plus souvent, des paroles embarrassées, mises ensemble tant bien que mal, des musiques empruntées ajoutent encore leurs ornements en toc, leurs oripeaux inutiles; comme on tirerait au plus vite un rideau hailloneux, dans un théâtre de fortune, sur une pièce ratée.
... Toutes ces chutes dans le noir, les unes après les autres, et pour nous qui vieillissons, de plus en plus fréquentes et de plus en plus proches. Pendant que les verdures s'accroissent encore, comme en chaque mois de mai qu'on aura vécu.
Qui signifie avoir vu cela, puis avoir dit, ou écrit, qu'on l'a vu? Et l'écrire alors que la glissade, serait-elle même presque indolore, continue, et que la perte s'aggrave; et quand, avant nous, le même mouvement - qui est celui du temps -, les mêmes successions d'épanouissement, d'usure et de disparition, n'avaient produit aucune parole, comme si tout, alors, pendant des millions d'années, s'était produit dans un monde fermé, alors qu'avec nous commencerait, aurait commencé un entrebâillement, tout de même, en fin de compte, prodigieux? Une espèce de souffrance, mais aussi de joie, une espèce de combat, d'odyssée inimaginables avant cela; toutes nos histoires, innombrables, à cause d'un regard enfin ouvert et d'une bouche enfin ouverte pour parler de ce qui commence à être vu.
Philippe Jaccottet, Des morts (Revue Europe no 955-956, novembre-décembre 2008)
image: Le débarcadère, Rolle (Suisse)
08:56 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis, Philippe Jaccottet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; prose; morceaux choisis; livres |
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17.05.2012
Jean-Louis Kuffer
Bloc-Notes, 17 mai / Lausanne

Il m'arrive de ne pas lire la préface des livres qui, souvent, se perd en bavardages insipides et sans intérêt, sinon pour l'auteur lui-même! Rien de tout cela avec celle de ces Chemins de traverse - Lectures du monde 2000-2005 qu'on pourrait résumer par ces mots empruntés à Charles-Albert Cingria: Observer c'est aimer, cités par Jean-Louis Kuffer dans son introduction. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette cristallisation de la mémoire faite de rencontres, de notes de voyages, de regards portés au-delà de la surface des êtres et des choses, comme il l'a déjà fait dans les trois volumes précédents: Les passions partagées - Lectures du monde 1973-1992, L'ambassade du papillon - Carnets 1993-1999 et Les riches heures - Blog-Notes 2005-2008.
Cette célébration de la vie, de l'amour et des arts emprunte cette fois-ci une forme plus structurée que dans les volumes précédents, mais on y retrouve toujours ces éclairages qui doivent autant à la peinture qu'à la littérature, avec ce souci de coller au plus près de la vérité - la sienne - et ce soin apporté aux détails comme chez Charles-Albert Cingria, qui tissent un ensemble cohérent de joies et de peines mêlés ne laissant jamais le lecteur indifférent: Délivre-toi de ce besoin d'illimité qui te défait, rejette ce délire vain qui te fait courir hors de toi. Le dessin de ce visage et de chaque visage est une forme douce au toucher de l'âme et le corps, et la fleur, et les formes douces du jour affleurant au regard des fenêtres, et les choses, toutes les choses qui ont une âme de couleur et un coeur de rose, tout cela forme ton âme et ta prose...
Comme le balancier subtil du temps, la mémoire de Jean-Louis Kuffer se débarrasse peu à peu, au fil des années, des déceptions qui ont entaché certaines de ses amitiés - avec Jacques Chessex, Vladimir Dimitrijevic ou Bernard Campiche - pour n'en vouloir retenir que les moments qui l'ont fait grandir à leurs côtés. On retrouve alors dans ces pages douloureuses toute sa singularité et sa générosité. A vif. De même quand il évoque sa Bonne Amie - ni chienne de garde, ni patte à poussière - ou rend un hommage particulièrement émouvant à sa mère.
Mais Jean-Louis Kuffer reste viscéralement un homme de littérature, insistant sur les aspects originaux de ses auteurs favoris, parmi lesquels on peut citer Georges Simenon, Robert Walser, Charles-Ferdinand Ramuz, Louis-Ferdinand Céline, Paul Léautaud. L'ensemble de ces admirations, superposées les unes sur les autres, définissent assez bien l'auteur de ces Chemins de traverse: Un homme attachant, sage en apparence, timide et discret, mais qui doit ressentir un besoin constant de se prouver à lui-même qu'il ne l'est pas tant que ça... Un aspect particulièrement mis en évidence sur son blog Les Carnets de JLK, aux humeurs volontiers irrévérencieuses, parfois rabelaisiennes à souhait, où perce un humour souvent déjanté qui peut surprendre ceux qui ne se frottent pas à ses chroniques quotidiennes sur la planète Internet!
Dans ces Chemins de traverse, chacun peut y retrouver ses propres résonances intimes: la rébellion contre le langage creux, les convenances, la médiocrité ou l'inacceptable. De même que dans ce mal au monde qu'on ne peut s'empêcher de lire et d'aimer, malgré ses noirceurs ou ses signes de désolation: On repart chaque matin de ce lieu d'avant le lieu et de ce temps d'avant le temps, au pied de ce mur qu'on ne voit pas, avec au coeur tout l'accablement et tout le courage d'accueillir le jour qui vient et de l'aider, comme un aveugle, à traverser les heures...
Et si c'était cela, le secret de l'éternelle jeunesse du coeur?
Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse - Lectures du monde / 2000-2005 (Olivier Morattel, 2012)Le blog de Jean-Louis Kuffer: http://carnetsdejlk.hautetfort.com/
image: "La Désirade" - Villard-sur-Chamby, Suisse (Jean-Louis Kuffer)
00:28 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Bloc-Notes, Jean-Louis Kuffer, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essai; livres |
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01.05.2012
Le Passe Muraille
Le Passe Muraille, no 88, avril 2012

Dans son éditorial, Jean-Louis Kuffer rappelle que le Passe-Muraille fête aujourd'hui ses 20 ans d'existence: Au fil des ans, il a consacré ses ouvertures à des textes inédits des plus grands écrivains contemporains, de Salman Rushdie à Toni Morrison, d'Antonio Lobo Antunes à Ivo Andric, Ismaël Kadaré, Le Clézio ou Pascal Quignard; et les auteurs romands majeurs n'ont cessé de nous accompagner, de Charles-Albert Cingria à Nicolas Bouvier, Jacques Chessex et Maurice Chappaz ou encore Alice Rivaz et Georges Haldas, entre tant d'autres.
Le Passe-Muraille poursuivra-t-il demain sa carrière de papier alors que tant de journaux glissent vers l'Internet? s'interroge-t-il encore. La réponse nous importe moins que le repérage de talents nouveaux, à découvrir dans notre livraison d'été.
Souhaitons à cette revue des livres, des idées et des expressions, de savoir perdurer au-delà des modes, des étoiles montantes ou filantes, des nouveaux moyens d'accèder à la culture et à la littérature en particulier; souhaitons-lui d'être lue, diffusée et soutenue, de demeurer cette fenêtre discrète ouverte au monde qui - pour se borner aux numéros récents - nous a permis de découvrir de nouveaux talents, tels Douna Loup et Quentin Mouron.
Le rayonnement du Passe-Muraille, sa vocation première, c'est tout cela: découvrir, aimer, partager...
Sommaire du Passe-Muraille no 87
p.1
Le Passe-Muraille a 20 ans, par Jean-Louis Kuffer
En interné, par François Debluë - Inédit
p.3
Autres fausses notes, par François Debluë - Inédit
p.4
Après le désastre - Michaël Ferrier, par Jean-Louis Kuffer
L'amour déchiré - Caroline Boidé, par Claude Amstutz
p.5
Céline à fleur de nerfs - Henri Godard, par Antonin Moeri
Ovni ludique - Marc-Antoine Mathieu, par Matthieu Ruf
p.6
Le poète en scène - Alexandre Voisard, par Matthieu Ruf
Blues de l'aube - Asa Lanova, par Jean-Louis Kuffer
p.7
Une cantate éclatée - Maius Daniel Popescu, par Jean-Louis Kuffer
Posthume - Anne-Lise Grobéty, par Bruno Pellegrino
Croquis citadins - Alain Bagnoud, par Jean-Louis Kuffer
p.8
La fin d'un homme - Paul Harding, par Claire Julier
L'hommage des amis - Vladimir Dimitrijevic, par Claude Amstutz
La folle aventure de l'Encyclopédie - Pierre Versins, par Jean-François Thomas
p.9
L'Afrique à côté de chez vous - Noël Ndjékéry, par Jean-Louis Kuffer
Une utopie écologique et grinçante - Arto Paasilinna, par Jean-François Thomas
L'amour des prochains - Pascal Rebetez, par Jean-Louis Kuffer
p.10
Derrière les yeux de la renarde, par Pierre-Yves Lador - Inédit
Paysage de Peter Stamm, par Jean Perrenoud
Coup double - Pierre-Yves Lador, par Jean-Louis Kuffer
p.11
La banquette des confidences - Eric Holder, par Antonin Moeri
Carnet nomade: Sept notes sur la liberté, par René Zahnd
p.12
Ces petites images admirables, par François Beuchat - Inédit
Recherche en miniatures, par Jean-Louis Kuffer
Pour s'abonner et communiquer: http://www.revuelepassemuraille.ch/

17:36 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jacques Chessex, Jean-Louis Kuffer, Le Passe Muraille, Littérature étrangère, Littérature francophone, Littérature suisse, Louis-Ferdinand Céline, Maurice Chappaz, Pascal Quignard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essais; livres |
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27.04.2012
Gérard Delaloye
Gérard Delaloye, Le voyageur (presque) immobile. (Editions de L'Aire, 2009)
Passionné par les journaux d'écrivains, l'auteur nous livre ses impressions, ses angles critiques, ses admirations, ses réhabilitations autour d'une douzaine d'auteurs. Si André Malraux est reconnu dans le monde des lettres et Robert Walser aujourd'hui lu par les jeunes générations, il n'en va pas de même de Gide - injustement recalé - ou de Catherine Pozzi, cette admirable poétesse, amie de Rainer Maria Rilke, de Colette et de Paul Valéry. Jamais pédant, Gérard Delaloye nous dévoile des facettes souvent inattendues de ses auteurs favoris. Les passages consacrés à Paul Morand ou Guy de Pourtalès - remarquables pour leur portrait tout en nuances et contradictions - alternent avec ces oubliés des découvreurs de littérature, tels Jules Renard, Benjamin Constant, Alexandre Vialatte. Une lecture instructive et divertissante à la fois. L'anecdote de Gide - citée page 18 - à propos de Marx m'a bien fait rire...
07:59 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Alexandre Vialatte, Littérature francophone, Littérature suisse, Rainer-Maria Rilke | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essai; livres |
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20.04.2012
Morceaux choisis - Charles-Albert Cingria
Charles-Albert Cingria

C'est exquis un réveil et surtout de ne pas se lever parce qu'on a toujours froid, c'est-à-dire chaud dans une menace de froid si on exécute une révolution de se lever, laquelle a tout à gagner - en effet rien ne vous y oblige - à rester à l'état de résolution. Donc on ne se lève pas. Plutôt on compte, on s'accorde des délais. On compte jusqu'à cent, très lentement, bien entendu, et puis, quand on est arrivé à cent, on s'arrête simplement de compter, mais on ne se lève pas davantage.
Vient le moment pourtant où l'on se dresse automatiquement. C'est un subconscient qui fait ça, un trop-plein qui vous propulse. A peine debout, on se précipite sur le petit bois. Une flambée, quelques instants, vous fait retrouver par les jambes et les genoux et les pieds et la prunelle du regard, cette pointe à jour de l'âme, la chaleur que vous venez de quitter. Mais c'est aussi pour faire bouillir de l'eau pour le thé que vous faites ce petit embrasement.
Un peu de bois sec, un peu de bois vert, un peu de charbon de bois à 50 francs les dix litres, inséré avec escient à des places favorables - des places qui, dans l'incandescence, font s'établir une structure - amuse et stimule l'ingéniosité et, à ce feu, lui accorde une durée.
Surtout, le charbon se brise avec un infinitésimal bruit précis de harpe qui est délicieux à entendre.
Charles-Albert Cingria, D'un jeudi à l'autre, Oeuvres complètes vol. 1 - Récits (L'Age d'Homme, 2012)
image: lameduseetlerenard.blogspot.com
00:18 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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18.04.2012
Le poème du jour
Jacques Chessex
En ce temps-là j'allais par ces boisMultipliant mon émoi dans mon coeurLe vent de mai chauffait l'airL'aubépine brûlait blanche vers la lumière de l'oréeEt déjà je savais quel accordLiait la fleur neigeuse et le secret de l'ombre où je marchaisAvec mon propre secret et cette fleurSi mal contenue dans mon seul crâne Ainsi j'allais à mon habitudeQuand la beauté trembleavec sa musique d'os et de clarinetteDans la buée heureuse des arbresEt le rossignol peut louer ma résolution Et moierrer par les arbres noirset ne craignant nulle rencontreCar la simplicité du coeur est une forteresseLa beauté une armureAssis au caveau des branchesle Cerf m'approuvaitSon sourire rayonnait comme un astreAu hallier nocturne en plein jour. Que craindre du rusé et du chasseurCar la limpidité de l'âme est visibleA travers l'os et la peau des pursEt leur candeur effraie le fourbe En ce temps-là j'allais innocemment par la nuit courbeJ'étais une fontaine où je buvais à ma propre sourceUne coulée d'air où je suspendais ma boucheAinsi boirait ma lèvre à la rivière de ta boucheMon âme se fortifierait à la clarté de la seule Eau. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
03:16 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jacques Chessex, Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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15.04.2012
Voix de femmes 1b
Bloc-Notes, 15 avril / Les Saules
Ci-dessous, voici quelques oeuvres photographiques choisies parmi une centaine illustrant ce tour du monde de la littérature féminine intitulé Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier, témoignant de la diversité d'expression, de talent et de la sensibilité de toutes les femmes.
Brigitte Grignet

Jane Evelyn Atwood

Rania Matar

Elina Brotherus

Gillian Laub

Véronique de Viguerie

Erhan Turgut et Lionel Ray: Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Turquoise, 2011)
17:44 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Bloc-Notes, Littérature espagnole, Littérature étrangère, Littérature francophone, Littérature italienne, Littérature sud-américaine, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; anthologie; livres |
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Voix de femmes 1a
Bloc-Notes, 15 avril / Les Saules

Il est des livres que je voudrais porter à la connaissance du plus grand nombre, tant ils sont beaux, tant ils sont réussis, tant ils sont porteurs de germes d'espoir, de talents méconnus et expriment un formidable élan capable de résonner dans le coeur de tous. Tel est l'impression que laisse cet ouvrage intitulé Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier.
Chargé de la réalisation de ce travail éditorial exceptionnel, Erhan Turgut, journaliste, graphiste et dessinateur de presse turc, a déjà collaboré à un autre projet similaire auprès du même éditeur: Non à la guerre - Anthologie / Poésies du monde - Photographies - Histoire qui sera évoqué ultérieurement; et c'est au poète Lionel Ray que revient le mérite de la sélection de ces oeuvres glânées sur les cinq continents, avec un constant souci d'exemplarité et d'éclat. 343 poétesses sont présentées dans Voix de femmes, 477 poèmes, 162 pays et peuples, 49 femmes photographes et 104 photographies de femmes à travers le monde.
Une entreprise tentée par bon nombre d'auteurs et d'éditeurs par le passé mais qui, la plupart du temps, s'est heurtée à une difficulté: celle d'accorder une place, à tout prix, aux écrivains d'un pays peu visité mais souvent au détriment de la qualité des textes, ou au contraire exposant toujours de mêmes auteurs déjà largement représentés dans d'autres anthologies. Rien de tel dans ce volume équilibré dans son choix, dans son classissisme ou sa modernité.
Avec une joie simple et sans fausse modestie, j'observe que plus de 350 poèmes de ce recueil me sont totalement inconnus, qu'ils élargissement mon horizon, me projettent vers d'autres cultures et me sensibilisent à des expressions de la douleur, de la révolte ou de l'amour dont il eut été triste que je ne les découvre pas avant de tirer ma révérence.
Cet ouvrage célèbre aussi la richesse créative des femmes: leur imagination, leur enracinement et leur courage fréquemment masqués, dépréciés et craints dans le paysage culturel, ici comme ailleurs, aujourd'hui comme hier.
Voix de femmes se présente sous la forme d'un album de 384 pages, grand format, relié, sur papier glacé avec parfois des textes sur deux colonnes. J'ajoute que son prix - 38 euros - est plus que raisonnable pour un ouvrage illustré d'une si grande qualité.
Si vous êtes sensibles à la poésie, demandez à vos amis qu'ils vous offrent cette anthologie pour votre anniversaire, et si vous n'avez pas la patience d'attendre, cherchez-la ou commandez-la auprès de votre libraire préféré: elle vous réservera des moments de rare plénitude et ne quittera sans doute pas votre bibliothèque de si tôt...
Erhan Turgut et Lionel Ray: Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Turquoise, 2011)
17:44 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Bloc-Notes, Littérature espagnole, Littérature étrangère, Littérature francophone, Littérature italienne, Littérature sud-américaine, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; anthologie; livres |
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14.04.2012
Morceaux choisis - Jean-Louis Kuffer
Jean-Louis Kuffer

Il n'y a pas de temps mort: voilà ce que me dit cette croix clouée en moi. Voici le jour se lever sur le monde des gens ordinaires, et nous allons tenter de vivre de nouveaux ou de nouvelles après-midi. Le passé nous attend dans la forêt de la ville où nous allons retourner tout à l'heure pour gagner notre vie en dignes gens ordinaires, et l'éternelle matinée sera aux affaires et ce seront ensuite de belles ou de beaux après-midi, ce sera selon, en attendant le retour des enfants...
Je vis, une fois de plus, à l'instant, l'émouvante beauté du lever du jour. L'émouvante beauté d'une aube d'automne aux verts passés et aux bleus tendres. L'émouvante beauté de l'or du temps qui ne rapporte rien. L'émouvante beauté des gens le matin. L'émouvante beauté d'une pensée douce flottant comme un nuage immobile sur le lac d'étain, tandis que le ciel vire au rose. L'émouvante beauté de ce que ne voit pas l'aveugle ce matin, les yeux ouverts sur son secret.
Je me dis souvent qu'il n'y a rien de beau ni d'émouvant dans la vie de trop de gens piétinés, mais qu'en sais-je? Que savons-nous des gens me dis-je à l'instant en traversant le selva oscura de la ville aux affaires? Qu'aurais-je jamais su de Grossvater et qu'aurons-nous su de nos pères et de nos mères? Tout à l'heure ils vont se retrouver à leurs guichets de gens ordinaires. L'émouvante beauté de ces gens. Regarde ta mère traverser la rue du Temps. Regarde ton père la regarder, ce soir-là dans un bar. Regardez, les enfants: regardez voir...
Jean-Louis Kuffer, L'enfant prodigue (D'Autre Part, 2011)
image: Lucienne Kuffer, Peinture (2009)
00:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jean-Louis Kuffer, Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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09.04.2012
Morceaux choisis - Remo Fasani
Remo Fasani

Remo Fasani, Novénaires - postface de Philippe Jaccottet (Editions Conférence, 2011)
image: Sils Maria (Grisons)
16:25 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature suisse, Morceaux choisis, Philippe Jaccottet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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24.02.2012
Morceaux choisis - Blaise Cendrars
Blaise Cendrars

Je voulais indiquer aux jeunes gens d’aujourd’hui qu’on les trompe, que la vie n’est pas un dilemme et qu’entre les deux idéologies contraires entre lesquels on les somme d’opter, il y a la vie, la vie, avec ses contradictions bouleversantes et miraculeuses, la vie et ses possibilités illimitées, ses absurdités beaucoup plus réjouissantes que les idioties et les platitudes de la politique, et que c’est pour la vie qu’ils doivent opter, malgré l’attirance du suicide, individuel ou collectif, et de sa foudroyante logique scientifique. Il n’y a pas d’autres choix possibles. Vivre!
Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel (coll. Folio/Gallimard, 2010)
00:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres |
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23.02.2012
Morceaux choisis - Colette Fellous/Paul Nizon
Colette Fellous et Paul Nizon

Je dévorais et buvais sa présence, ses yeux avec ces mignones petites taches dans le brun clair, la bouche joliment peinte, et surtout cette façon qu'avaient ses lèvres de laisser passer la voix. Pas seulement le son, mais les mots, les phrases dans cette langue étrangère que j'aime tant, et quel frisson quand cette voix prononçait mon nom. Je ne pouvais me rassasier de son visage ni de ses doigts fins aux ongles merveilleusement soignés qui maniaient les couverts.
J'enregistrais tout cela, ce port de reine, la lumière de son visage, notre intimité, et j'étais conscient que cette heure et ces secondes n'auraient eu lieu qu'une fois, j'aimais t sentais le monde autour de moi comme jamais, la rue avec ses mélopées du soir, tout, j'étais aveugle et voyant. Miracle sur miracle, moi avec elle, dans cette ville unique, et c'était comme si elle l'avait inventée pour moi et qu'elle me l'offrait, à moi. A moi seul.
Colette Fellous et Paul Nizon, Maria Maria (Maren Sell, 2004)
08:29 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Colette Fellous, Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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15.02.2012
Le poème de la semaine
Jean-Pierre Lemaire
Un chant d'oiseau découpe la fenêtreNotre lit s'éveille au milieu du jardinderrière les volets qui ne laissent passerde la vie que l'invisibleAu fond sur le murune échelle de lumièrerouge d'abord, puis dorée
Le long de l'échelleles musiciens anonymes du jourmontent et descendent
Crois-tu qu'avec la poésienous pourrions y monter nous aussi?
Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
06:11 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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12.01.2012
La citation du jour
Philippe Jaccottet

On ne peut pas porter sur ses épaules tout le fardeau de la douleur du monde. Suffit (?) qu'on n'aggrave pas celui des proches et en soulage une petite part quand cela se peut. Suffit (?) qu'on essaie au moins de porter seul le sien. Mais on peut, mais sûrement on doit porter le non-fardeau des moindres éclaircies encore aperçues, le contre-fardeau des lueurs pour les encore vivants.
Philippe Jaccottet, Trois proses (Revue Europe no 955-956, novembre-décembre 2008)
00:01 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La citation du jour, Littérature francophone, Littérature suisse, Philippe Jaccottet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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28.12.2011
Le poème de la semaine
J.G. Cecconi
Regarder le ciel ouvert, pressentir la menace des chaîneset dire non. Il faut qu'une voix demeuremême fluette, fragile,mais équitable pour tous,se réclamant du possible refus. Comme le temps qui passeentre les jointures des pierreset les portes des prisons,depuis longtemps le ferdurcit la peau. Malgré la surdité des hommes,telle une luciole perdue au creux de la nuit,que cette petite voix demeureet qu'elle n'oublie pasde dire non. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
00:36 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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15.12.2011
Quentin Mouron
Bloc-Notes, 15 novembre / Les Saules

C'est dans l'air, ces phrases anodines, pour insinuer que tout a été dit, que tout a été écrit et qu'à ce bon compte, autant relire les textes fondateurs, les vieux classiques, les immortels, bref, ceux qui font l'unanimité ou presque. Pas d'embrouilles avec les amis de plume, les appréciations de style ou l'ordre des choses. Seulement voilà, je me sens un peu comme Georges Perros: dans L'occupation et autres textes, il note: Vous me conseillez quelquefois, pour me calmer, la lecture des Anciens. Oui, bien sûr. Mais je suis avec les vivants. Bon gré, mal gré. Plus loin, il ajoute: Bien écrire, ça ne veut rien dire. Aujourd'hui on ne peut souhaiter que la rupture totale. Ce n'est pas facile. Il ne faut pas le faire exprès, mais le vivre. Ce que j'aime chez un écrivain, c'est ce qui lui échappe.
Ce lien entre un auteur devenu ancien et un moderne, me saute aux yeux après avoir achevé la lecture de Au point d'effusion des égouts, premier roman formidable d'un jeune écrivain canado-suisse de 22 ans, Quentin Mouron, qui doit son titre à une phrase d'Antonin Artaud. Il nous entraîne dans un road movie à travers les States qui, dans la tête de ce découvreur à couteaux tirés avec la réalité, absorbe le quotidien, l'imaginaire des autres, les paysages à grande vitesse - on pense à Nord, d'un certain Louis-Ferdinand Céline - et cela avec une virtuosité de vieux baroudeur: J'avais fait en partant le pari fou de m'envoler. Depuis tout en bas du soleil. Me chauffer au point le plus élevé de la solitude, plus haut que le brouillard des foules - qu'une vie entière ne suffise pas à redescendre.
De Los Angeles à Las Vegas, en passant par Trona, la Death Valley et Beatty, il nous brosse un portrait souvent pathétique, terrifiant et sans fard de ses lieux de passage, dont Los Angeles, où tout a commencé: C'est la Cité des anges, c'est entendu. Mais des anges poussiéreux, noirs à l'os - et qui tombent à grosse grêle sur le dur des trottoirs. (...) C'est une poupée russe qui termine sur le vide. Un précipice vertigineux qu'on est forcé d'affronter quand on a pris la ville à bras et qu'on a fait jaillir tous ses spectacles les uns des autres - et qu'il ne nous reste dans la paume que le souvenir de l'illusion.
Quentin Mouron n'est pas plus tendre avec Pasadena - un petit satellite universitaire qui suit en moutonnant les révolutions qui lui échappent - ou Las Vegas: Des centaines d'hystéries qui se tissaient sous chaque enseigne, des pâmoisons. Je les voyais. Le long des rues. Titubant. (...) Les casinos sont des chapelles énormes, des variations de culte en l'honneur d'un même Dieu dans les pince-fesses saturés d'encens et de vapeurs de con. Les croyants ont toujours à vêpres une foi d'enfer et un moral de plomb. Il n'y a que le matin qu'ils pleurent un peu, quand ils ont des confettis dans les cheveux, et des petits miracles séchés au coin des yeux.
Dans ces décors un peu felliniens - entre Il Bidone et I Vitelloni - l'un des points culminants du roman se situe à Trona, un bled au milieu de nulle part - où à seize ans vous êtes trop vieux pour qu'on s'occupe de vous - concentré d'horreur, de désespoir et de féroce humour: L'église de Trona, c'est un bunker. Un cube de tôle. Une croix dessus. Aucun vitrail, aucune fenêtre! Qu'une très grande porte rouillée qui hurle sur ses gonds. Aucun parvis. De la poussière. Le milieu du désert. Au bord d'un lac séché depuis deux siècles. Le sable qui grimpe en haut des murs... Et des grillages autour... L'intimité des fidèles... Avec des barbelés! C'est pas à rire... Je n'y ai vu personne. Aucune messe. Aucun psaume. Un container rouillé - sans fenêtres, sans fidèles - sans bon Dieu. J'ai essayé d'imaginer le prêtre... S'il y croyait encore? Ce qu'il pouvait leur dire? L'audience? Quelques vieillards qui viennent prendre un ticket... Au cas où. (...) J'ai entendu dire qu'il avait volé la banderole d'un supermarché pour la coller sur la façade de l'église: ouvert le dimanche! Les fidèles sont revenus voir... On a déposé plainte. Il avait depuis tenté toutes sortes de ruses... Bénir les billets de loterie, les pick-up, les boîtes de conserve, la benzine! Un voisin l'a vu imposer les mains sur le jerricane d'un motard stoppé là par hasard.
L'accent se fait plus tendre, candide et lucide à la fois quand il évoque ses rencontres de passage dont Laura, touchant fil conducteur de ce périple défricheur qui ressemble à une éducations sentimentale et le fait trébucher d'amour: Elle avait l'air d'un prisonnier qui tend le cou pour de l'air frais, et que la mer, même par temps gris, fascine et attire.
Parti peut-être aux Etats-Unis pour ne jamais en revenir, comme beaucoup d'autres, il reviendra de son rêve américain au pays, meurtri, égaré, grandi, décrivant judicieusement le contraste entre la folie au loin et la sagesse ici; le parfum de liberté, de tolérance à l'originalité là-bas et le conformisme ambiant de sa patrie, dont il ne veut plus: J'ai perdu. Je suis rentré. D'un voyage c'est le retour qui vous claque à la gueule. Quand après avoir léché les grands ciels du bout du monde, vous tombez de l'avion - boum - au giron des familles. Vous vous apercevez que les visages n'ont pas changé, les mêmes rides, les rictus, le papier-peint de la cuisine... Les mêmes mots, les mêmes meubles, la moquette, les mêmes blagues. Le chat. Les odeurs. La cage jaune du canari. Les maladies. Et le carrelage fendu, les fissures, les mêmes bruits... Vous n'êtes plus certain de quand vous êtes parti, ni d'être vraiment parti. (...) Eux ne remarquent pas que leur réel n'a aucun sens pour nous. Précisément parce que ce qu'ils appellent réalité, n'en est qu'un répugnant flambeau, et que leur vie se situe dans un contournement de la vie même. (...) J'atteste que je n'irai pas embellir leurs égouts.
Avec ses musiques du bout du monde qui le font frissonner, Quentin Mouron, écorché vif bourré de talent et de sensibilité, me ramène à Georges Perros qui s'interrogeait sur le sens de la lecture et de l'écriture: Aimer la littérature, c'est être persuadé qu'il y a toujours une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre, si souvent en défaut à écouter les hommes. Soi-même, entre autres.
Qu'il s'en souvienne, Quentin Mouron! Il faut vraiment lire Au point d'effusion des égouts: vous n'en sortirez pas indemne ou blanchi, mais gonflé comme la voile d'un trois-mâts qui nous aspire vers un ailleurs possible et assouplit nos artères saturées de cholestérol...
Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts (Olivier Morattel, 2011)
Georges Perros, L'occupation et autres textes (Joseph K, 1996)
images: Quentin Mouron et Georges Perros

09:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Georges Perros, Littérature francophone, Littérature suisse, Louis-Ferdinand Céline, Quentin Mouron | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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30.11.2011
Le poème de la semaine
Gustave Roud
Aux bergers de la rivière on cueillele mélilot blanc la vipérineLe chemin mouillé noue aux collinesson collier de flaques et de feuilles Les nuages les roseaux les lentesherbes en chevelure confusele ciel les trois saules de novembredescendent avec l'eau de l'écluse L'air a le goût du noir gel nocturneet se déchire au cor des chasseursUn oiseau perdu lustre ses plumesavec un triste cri perce-coeur Tais ce cri Nul ne le peut entendreNe fatigue plus ton frêle corpsJe sais qui m'appelle et se lamenteles yeux clos sous le soleil des morts Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
17:17 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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28.11.2011
Philippe Jaccottet
Philippe Jaccottet, L'encre serait de l'ombre: Notes, proses et poèmes choisis par l'auteur (coll. Poésie/Gallimard, 2011)
Comme autrefois René Char avec Commune présence ou Henri Michaux avec L'espace du dedans, l'auteur nous invite à une promenade au coeur de son oeuvre dont il a lui-même choisit les textes, de 1946 à 2008. En attendant son apparition prochaine dans la prestigieuse Bibibliothèque de la Pléiade, les amoureux des oeuvres de Philippe Jaccottet auront tout le loisir de se persuader qu'il est, aux côtés d'Yves Bonnefoy, l'une des voix les plus importantes de la poésie d'expression française.
Philippe Jaccottet, en introduction à son anthologie, nous livre un autoportrait très émouvant qui pourrait à lui seul résumer sa démarche d'homme et d'écrivain: Je me redresse avec effort et je regarde: il y a trois lumières, dirait-on. Celle du ciel, celle qui est de là-haut s'écoule en moi, s'efface, et celle dont ma main trace l'ombre sur la page. L'encre serait de l'ombre. Ce ciel qui me traverse me surprend. On voudrait croire que nous sommes tourmentés pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment l'emporte sur ces envolées, et la pitié noie tout, brillant d'autant de larmes que la nuit.
16:41 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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18.11.2011
Noëlle Revaz
Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes (Gallimard, 2002)
C'est Paul qui parle, un paysan fruste et violent qui ne chérit que ses bêtes. À ses côtés sa femme, détestée et muette, souffre d'un mal qu'il refuse d'admettre. Lorsque l'ouvrier Georges, le temps d'une saison, s'installe chez eux à la ferme, le regard de Paul insensiblement se transforme. Si vous ne l’avez déjà fait, lisez vite ce roman, par son écriture et son atmosphère proche de Louis-Ferdinand Céline : bien au-delà de nos frontières, il est un indiscutable chef-d’œuvre de la littérature suisse.
Disponible également en coll. Folio (Gallimard, 2009)
06:13 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Louis-Ferdinand Céline, Noëlle Revaz | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature: roman; livres |
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14.11.2011
La citation du jour
Jean-Louis Kuffer

Pluie au chalet, combien aimée, comme autrefois avec les miens, je ne sais où, probablement à Grindelwald, dont je me rappelle le souffle glacé des glaciers et l'herbe des prairies entourant le chalet, ou des années auparavant dans la ferme plus frustre de Montricher où nous vivions dans la hantise d'être attaqués par le vagabond Gavillet, ou plus tard dans la haute maison de pierre de Scajano, au Tessin, où j'aimais voir les eaux ruisseler le long des vignes, avant que le soleil ne sèche tout en un clin d'oeil.
Jean-Louis Kuffer, L'Ambassade du Papillon - Carnets 1993/1999 (Bernard Campiche, 2000)
image: Grindelwald (2010)
03:02 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jean-Louis Kuffer, La citation du jour, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : citations; livres |
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09.11.2011
Le poème de la semaine
Corinna Bille
A travers mes larmesJ'ai revu les lieux de notre amour:La colline de pins noirsOù tremblait l'anémoneEt les étangs profonds. Derrière un rocher,Me guettant comme le chasseur,Tu t'étais caché.Et moi je t'attendais,Endormie dans l'herbe rousse ... J'avais traversé le fleuvepour venir au rendez-vous,Marché longtemps sur les routesEt mes souliers dans la main,Sur les pierres gluantes, je glissais. Ma jupe lourde d'eauJe la mis sécher au soleilDe ce premier printemps,Mais qui fut le jourLe plus long de ma vie. Pour mon malheur et pour ma joieJe t'ai suiviEt je devins l'EpousePorteuse d'enfants blonds et noirsEt de rêveries coupables. Mon corps est devenu le mondeMais mon âme est humbleEt je t'obéis. Sur la colline,La harpe des vignes est blanche encoreEt ne vibre pas.Les lacs sont aveuglesLa terre a une odeur de cimetière. Mon pauvre aimé des âcres jours,Mon Epoux,Je sais qu'il t'a fallu errer longtempsSur des chemins accoresPour rester auprès de moi. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
05:34 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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07.11.2011
Conrad Ferdinand Meyer
Conrad-Ferdinand Meyer, Jürg Jenatsch (Coll. Poche Suisse/L'Age d'Homme, 1989)
Un pasteur réformé du canton de Suisse « Les Grisons », devenu chef de bande, assassin, puis héros national, colonel dans l’armée du Duc de Rohan, rénégat et négociateur de traités internationaux entre l’Espagne et la France de Richelieu, traître à la foi par amour exclusif de sa petite patrie et qui meurt assassiné par des voyous au soir de sa plus grande victoire, voilà un personnage de l’histoire suisse, troublant et difficilement compréhensible qui bouleverse toutes les idées reçues.
Un épisode de l'histoire des Grisons et en même temps une tragique histoire d'amour qui n'est pas sans rappeler les romans de cape et d'épée d'Alexandre Dumas. D'une écriture vive et éloquente, un chef d'oeuvre des lettres alémaniques du XIXe siècle.
publié dans le supplément La bibliothèque idéale des vaudois / 24 Heures
07:44 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La bibliothèque idéale des vaudois, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature: roman; livresé |
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05.11.2011
Le Passe Muraille
Le Passe Muraille, no 87, octobre 2011
Incontournable figure de la littérature, de la pensée, de l'édition et de la librairie, Vladimir Dimitrijevic laisse un vide incommensurable, pas uniquement aux éditions de l'Age d'Homme. Pour l'avoir brièvement côtoyé de près - six mois à peine - dans sa librairie de Lausanne, j'ai éprouvé pour lui ce qu'à distance, bien plus tôt, je pressentais: une affection presque filiale pour cet homme de passion, de culture, de conviction que, jusqu'à ses contradictions ou ses extrémismes, j'ai toujours admiré, plus qu'aucune autre personne dans le métier. Même si nos rapports ne furent pas les plus faciles - une pudeur réciproque empêchait cette fameuse vibration commune - je conserve de mon passage à l'Age d'Homme dans les années 2000, le souvenir d'avoir retrouvé auprès de lui cette fièvre sans compromissions pour le livre: sa découverte et sa transmission dans un lieu - tous s'accorderont sans doute pour abonder dans mon sens - qui ressemblait à une caverne d'Ali Baba et dégageait une atmosphère unique au monde. Je lui dois, pour une part cruciale, d'être devenu ce que je suis. Aujourd'hui, je n'abrite dans ma mémoire que le meilleur de Dimitri, aussi lumineux et indispensable que les vitraux d'une cathédrale dont les ombres sont absentes, car - autre fait divers - on lui pardonnait tout, à Dimitri, mais cela aussi d'autres vous le confirmeront...
Vladimir Dimitrijevic s'est éteint le 28 juin 2011. Le Passe Muraille, dans la présente livraison, sous la direction de Jean-Louis Kuffer, lui rend hommage, à travers les personnes qui l'ont rencontré, ont partagé son amitié ou oeuvré auprès de lui. Un ensemble de témoignages qui expose en plein jour les facettes multiples et parfois dissonantes de la personnalité de ce passeur inoubliable. Comme le dit avec beaucoup d'émotion Claude Frochaux: Merci Dimitri!
Sommaire du Passe-Muraille no 87, Octobre 2011 - "Dimitri le passeur":
p.1
"Une vie et un destin", par Jean-Louis Kuffer
"Le sérieux de la littérature", par Vladimir Dimitrijevic
p.3
"Au découvreur assoiffé", par Georges Nivat
p.4
"Merci Dimitri", par Claude Frochaux
p.5
"Celui qui donne à lire", par Lydwine Helly
p.6
"Les derniers jours", par Richard Aeschlimann
"Russie intérieure", par Patrick Vallon
p.7
"De fulgurantes intuitions", par François Debluë
"On continue", par Claire Hillebrand
p.8
"Dimitri, je me souviens", par Valérie Humbert
p.9
"Le roman du barbare", par Jean-Michel Olivier
p.10
"Sur la route", par Slobodan Despot
p.11
"Vladimir", par Freddy Buache
"Le passeur en son arche", par Laurence Chauvy
p.12
"Ceux qui se souviennent", par Jean-Louis Kuffer
Pour s'abonner et communiquer: http://www.revuelepassemuraille.ch/

00:24 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jean-Louis Kuffer, Le monde comme il va, Le Passe Muraille, Littérature francophone, Littérature suisse, Vladimir Dimitrijevic | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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01.11.2011
Daniel Maggetti
Daniel Maggetti, Les créatures du bon Dieu (Editions de l'Aire, 2007)
A l’ombre des montagnes, un village niché au cœur d’une vallée tessinoise est le théâtre de la rencontre d’un homme d’Eglise et d’une aristocrate alémanique, puis de leur vie en commun, mouvementée et insolite. Témoin complice de leur relation, le narrateur est amené à considérer d’un autre œil l’amour, le savoir, la foi ; don Rodrigo et Marie-Louise l’initient à la tolérance, et peut-être, malgré eux, à la compassion. Empreint de dérision et d’empathie, Les Créatures du Bon Dieu brosse le portrait de deux personnages attachants et hauts en couleur ; mais c’est aussi un roman de formation et la chronique, haletante et pathétique, d’un monde en train de disparaître.
Attachants, drôles et d’une subversion communicative, les deux personnages principaux de ce récit, nous entraînent dans leur dépoussiérage des coutumes ou traditions avec jubilation et mélancolie. L’évocation de leur tardif amour des bêtes à lui seul vaut le détour... Sans oublier les descriptions du Tessin, magnifiques!
également disponible en coll. de poche (coll. L'Aire Bleue/L'Aire, 2011)
09:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature: roman; livres |
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30.10.2011
Gilberte Favre 1b
Bloc-Notes, 30 octobre / Les Saules
Voici quelques citations qui illustrent Des Etoiles sur mes chemins de Gilberte Favre. Il en est bien d'autres que je vous laisse découvrir dans son émouvant récit:
Je ne crois plus aux naufragesIl y a un masque bleu au fond de tous les puits.Andrée Chedid * Je ne crains rien, je n'espère rien.Je suis libre.Nikos Kazantzaki *L'important reste à jamais informulabletelle la noisette de poix au fond du gosier.Alexandre Voisard *
Imaginez lorsque la mort se fait enfantqu'il neige sur les derniers bruits.Nadia Tuéni
*
Tout est à la fois trop tard et prématuré pour moi;mais poussé par un désir sans mesure,je cherche obstinément au-dessus des vaguesun lieu de paix et d'amour.Maurice Chappaz *
Le vent ne vieillit pas, la mer n'a pas d'âge.Le soleil, le ciel sont éternels.J.M.G. Le Clézio *
Laisse monter mon chanttout au sommet de la montagne.Marina Tsvetaïeva
* Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort,les yeux baissés les mains videset la mer dont j'entends le bruitest une mer qui ne rend jamais ses noyés.Louis Aragon *
Celui qui rêvese mélange à l'air.Georges Schehadé
Gilberte Favre, Des Etoiles sur mes chemins (Editions de L'Aire, 2011)
image: Maurice Chappaz (JLK, 24 Heures)
20:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Andrée Chedid, Littérature francophone, Littérature suisse, Louis Aragon, Maurice Chappaz, Nadia Tuéni | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; citations; livres |
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