23.02.2012
Morceaux choisis - C.Fellous/P.Nizon
Colette Fellous et Paul Nizon

Je dévorais et buvais sa présence, ses yeux avec ces mignones petites taches dans le brun clair, la bouche joliment peinte, et surtout cette façon qu'avaient ses lèvres de laisser passer la voix. Pas seulement le son, mais les mots, les phrases dans cette langue étrangère que j'aime tant, et quel frisson quand cette voix prononçait mon nom. Je ne pouvais me rassasier de son visage ni de ses doigts fins aux ongles merveilleusement soignés qui maniaient les couverts.
J'enregistrais tout cela, ce port de reine, la lumière de son visage, notre intimité, et j'étais conscient que cette heure et ces secondes n'auraient eu lieu qu'une fois, j'aimais t sentais le monde autour de moi comme jamais, la rue avec ses mélopées du soir, tout, j'étais aveugle et voyant. Miracle sur miracle, moi avec elle, dans cette ville unique, et c'était comme si elle l'avait inventée pour moi et qu'elle me l'offrait, à moi. A moi seul.
Colette Fellous et Paul Nizon, Maria Maria (Maren Sell, 2004)
08:29 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Colette Fellous, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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22.02.2012
Le poème de la semaine
Catherine Pozzi
Très haut amour, s’il se peut que je meureSans avoir su d’où je vous possédais,En quel soleil était votre demeureEn quel passé votre temps, en quelle heureJe vous aimais, Très haut amour qui passez la mémoire,Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,En quel destin vous traciez mon histoire,En quel sommeil se voyait votre gloire,Ô mon séjour… Quand je serai pour moi-même perdueEt divisée à l’abîme infini,Infiniment, quand je serai rompue,Quand le présent dont je suis revêtueAura trahi, Par l’univers en mille corps brisée,De mille instants non rassemblés encor,De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,Vous referez pour une étrange annéeUn seul trésor Vous referez mon nom et mon imageDe mille corps emportés par le jour,Vive unité sans nom et sans visage,Cœur de l’esprit, ô centre du mirage,Très haut amour.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
07:30 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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19.02.2012
Fouad Laroui
Fouad Laroui, La vieille dame du riad (Julliard, 2011)
présenté par Anouk Lassilaa - Librairie Payot, Nyon
C'est avec un bonheur sans mélange qu'un jeune couple français s'installe à Marrakech, dans le riad qu'il vient d'acquérir. Quel choc quand il découvre, dans une petite pièce au fond de la maison, une vieille femme qui y semble installée de toute éternité. Ni l'agence immobilière ni les anciens propriétaires ne sont en mesure de leur expliquer ce qu'elle fait là. La femme est très vieille, paisible, parlant quelques mots d'un dialecte que personne ne comprend et ne paraît absolument pas disposée à quitter les lieux. Pas question de jeter à la rue une personne aussi fragile. Aucune institution n'est prête à l'accueillir. Impossible de retrouver sa famille. Comment aménager cette cohabitation? La faire travailler contre le gîte et le couvert, mais pour faire quoi? La considérer comme une amie de la famille? Mais ils n'ont absolument rien en commun. Lui trouver une chambre en ville? Impossible de la faire partir manu militari. Accomplir un acte charitable et l'accueillir comme une SDF? Se soumettre et accepter cette étrange situation? Mais cette présence, aussi discrète soit-elle, reste une intrusion insupportable et un viol de l'intimité de ce couple plein de bonnes intentions. Comment partager son espace avec quelqu'un qui vous est totalement étranger? Telle est la question!
Ils ont une idée fabuleuse, Cécile et François, quand ils décident d’acheter un riad à Marrakech! Mais une aventure hors du commun les attend. Que fait cette vieille femme au fond d’une pièce? Est-ce que tout ce petit monde coloré qui les entoure va pouvoir les aider? Vous, peut-être? Un ton ironique et tendre qui met à mal bien des clichés et des idées reçues avec un humour bienvenu.
17:20 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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17.02.2012
La citation du jour

Nadia Tuéni
Tu as sali la mer par tendresse, Etranger, mais tu ne savais pas qu’elle est espace vide, qu’elle est tout ce qui reste du chemin nécessaire à la respiration des bibles, au pacte entre nous et nous, à la mort fertile et qui devient jardin de sommeil et d’eau pour délivrer les races, nécessaire au sens de chaque pierre dont je suis la neige royale, pour que la terre apprenne à vivre avec son double, ne plus connaître absence. Etranger, le sable est langage du monde, nos pieds ont déchiffré ce qui brûle ton soleil et t’empêche d’être libre comme enfant. Etranger, voilà pourquoi ce soir sous les murs derniers de l’Asie, j’offre mon corps mobile au rasoir de la vague.
Nadia Tuéni, Oeuvres poétiques complètes (Éditions Dar An-Nahar, 1986)
01:42 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La citation du jour, Littérature francophone, Nadia Tuéni | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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16.02.2012
Alexandre Jardin
Alexandre Jardin, Des gens très bien (coll. Livre de poche/LGF, 2012)
Dans la préface au récit de son père Pascal, Le nain jaune, Alexandre Jardin écrit: Je viens de lire "Le nain jaune" de bout en bout pour la première fois : depuis la mort de mon père, je n'y parvenais pas. Ce livre, ce miraculeux Nain jaune, je me le gardais comme une bonne bouteille que l'on met à vieillir au frais pour la boire en une grande occasion, histoire de fêter des retrouvailles. Je ressors groggy. Je tremble, comme si sa soif de père me torturait à mon tour. Pourquoi faut-il que nous ne réussissions à nous parler d'amour que par-delà les tombes ? Il y a sans doute de la pudeur dans tout cela ; j'y vois surtout une immense infirmité. Mais les grands livres ne sont-ils pas toujours des jambes de bois ?
Une préfiguration à la douleur de l'enfantement de son dernier opus - sommes-nous tous condamnés à ne percevoir que ce qui résonne avec nos douleurs? - consacré à son grand-père, Jean Jardin, directeur du cabinet de Pierre Laval du 20 avril 1942 au 30 novembre 1943, couvrant le terrible événement de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 1942, avec la question centrale qui taraude son petit-fils: Pourquoi n'a-t-il pas démissionné ce jour-là?
L'idée de ce livre a pris racine en 1999. Dix ans de recherches, de réflexions, de plongée au fond de soi-même, non pour réécrire l'Histoire, mais pour tenter de comprendre celle de la famille Jardin: Publier ces pages encolérées reste pour moi une réparation minimale. Elles me permettent de renoncer aux bénéfices sympathiques de notre légende et assurent une certaine sape de notre crédit; ce qui est bien le moindre. Le parfum joyeux qui nimbait la saga de notre clan n'y résistera pas. Je signe ces pages comme on refuse un héritage devant notaire. Pour sectionner une filiation après l'avoir reconnue.
Ces fiançailles du chagrin et de la pitié comme il le dit si bien, ne plairont pas à tout le monde, pas plus aux Jardin qu'à d'autres qui ont soigneusement effacé de leur mémoire cette période de l'Occupation qui a tout de même - pour certains - exercé une force d'attraction envers une idéologie audacieuse, créative, fascinante dont il est de bon ton de ne pas raviver les cendres.
Au sein de tout ce petit monde qui gravite autour du cercle familial de Vevey, Alexandre Jardin ne ménage personne: ni Raymond Abellio, ni Coco Chanel, ni Couve de Murville, ni Robert Aron ou encore Paul Morand, avec en contrepoint un émouvant passage reflétant sa rencontre avec Frédéric Mitterand dans l'oeil duquel il a vu la douleur muette d'un homme qui, lui aussi, avait dû être esquinté par une famille de gens très bien où l'on pratiquait une cécité intensive. Sévère avec lui-même, il l'est aussi, devançant les critiques de ceux qui pourraient lui reprocher de cracher sur des morts qui ne peuvent se défendre: A l'époque du "Roman des Jardin", mes nerfs n'étaient pas à l'épreuve de la vie.
A présent que je quitte ma condition de faux-monnayeur polygraphe, d'illusionniste espiègle pour oser m'aventurer dans le réel, qui vais-je devenir? Un type un peu dégoûté par le projet de s'autocréer. Sans doute serai-je moins ce que je raconte. Et plus domicilié dans ma propre peau.
Qu'il devait donc l'aimer, ce nain jaune qui ne se lassait pas de croquer des chocolats Lindt ultra-fins au bord du lac Léman et qu'il imagine à la fin du livre, quand il lui demande d'arrêter la rafle et s'entend répondre, comme un écho lointain: Mon chéri, les choses ne sont pas si simples...
Le récit de cet homme en colère qui dresse un réquisitoire impitoyable contre les siens n'est sans doute pas à opposer au "Roman des Jardin", version enjouée et affectueuse de son évocation familiale à laquelle répondent aujourd'hui les mots de la tragédie et du refus: Peut-être que mûrir, justement, c'est accepter de vivre dans l'étau de nos contradictions.
Le regard d'Alexandre Jardin n'est pas celui d'un historien, qu'on se le dise; il y a des redites, parfois, ou des faiblesses, tel le chapitre un peu simpliste intitulé Le nain vert qui évoque le personnage controversé de Tariq Ramadan; mais c'est le prix d'un écrivain qui choisit délibérément de privilégier, avec un courage discret et poignant, une éthique personnelle plutôt qu'une réussite de style, soucieux d'être au plus vrai possible de sa propre histoire.
Depuis l'âge de quinze ans, je ne suis retourné qu'une seule fois sur la tombe du Nain Jaune et celle de mon père, voisines dans le cimetière bucolique de Vevey; à l'exception des enterrements où je ne pouvais pas me défiler. Mes propres enfants n'en connaissent pas l'emplacement. Ils ne se sont jamais inclinés devant nos ascendants communs. Nulle négligence dans cette dérobade au long cours. Je n'ai jamais pu déposer de fleurs sur leurs mensonges. (...) Même une petite fleur m'aurait semblé un outrage aux enfants du Vél d'Hiv, une des pages les plus nauséabondes de l'histoire de France contemporaine...
Pascal Jardin, Le nain jaune (coll. Folio/Gallimard, 1999)
Alexandre Jardin, Le roman des Jardin (coll. Livre de poche/LGF, 2007)
08:43 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Documents et témoignages, Le monde comme il va, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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15.02.2012
Le poème de la semaine
Jean-Pierre Lemaire
Un chant d'oiseau découpe la fenêtreNotre lit s'éveille au milieu du jardinderrière les volets qui ne laissent passerde la vie que l'invisibleAu fond sur le murune échelle de lumièrerouge d'abord, puis dorée
Le long de l'échelleles musiciens anonymes du jourmontent et descendent
Crois-tu qu'avec la poésienous pourrions y monter nous aussi?
Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
06:11 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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14.02.2012
Aline Kiner
Aline Kiner, Le jeu du pendu (coll. Piccolo/Liana Levi, 2012)
Paru en 2011, Le jeu du pendu est - dans le domaine du roman policier - l'un des meilleurs titres francophones de ces dernières années! L'auteur nous embarque en Lorraine où, un certain 24 décembre 1944, le petit village de Varange est le théâtre d'une pendaison au cimetière, celle de Johann Ziegler au vieux chêne du lieu. Un écriteau est posé, visible de tous, au pied de l'arbre. On peut y lire en grandes lettres: La corde pour les collabos... Soixante ans plus tard, une jeune fille, Nathalie, est retrouvée ligotée, avec une corde nouée autour du corps - comme la statue du Dieu piteux au cimetière - et étouffée sauvagement dans la boue d'une ancienne mine de la région.
Solidement documenté - les archives consultées, mais aussi les témoignages des habitants de cette région de la Moselle - Le jeu du pendu nous restitue, à travers des personnages complexes et attachants ces heures douloureuses de l'après-guerre où l'atmosphère était pire que pendant l'Occupation. Les familles qui rentraient d'exil retrouvaient leurs maisons sans dessus dessous, les jardins dévastés, les meubles volés par les voisins. On se traitait de collabos. Tant de haine...
Mais la Lorraine, c'est aussi le souvenir de la fermeture des mines de fer qui réveillent bien des blessures, exposées avec une rare sensibilité: Adolescente, Sarah avait souvent insisté pour que son père l'emmène au fond. Elle voulait voir, disait-elle. Seulement voir, une fois, où il travaillait. Il aurait pu. Certains le faisaient. Mais il n'avait pas voulu. La nuit presque totale, le vacarme des engins, le froid pénétrant, l'humidité. La poussière, ocre, du minerai qui leur collait à la peau et leur valait ce nom de gueules jaunes. Ce n'était pas un monde pour les enfants.L'odeur de la boue... Quand on était imprégné de cette odeur, jamais on ne s'en débarrassait. Elle ressortait, en même temps qu'une trace jaunâtre, sur le col des chemises blanches qu'on portait en été. Fille de mineur, Aline Kiner - originaire de cette région - sait de quoi elle parle et apporte de précieuses explications dans sa postface pour les lecteurs qui ont passé à côté de cette page d'histoire de France.
L'intrigue policière qui repose sur les épaules des deux enquêteurs, Simon Dreemer - muté du service des SRPJ de Metz - et Jeanne Modover - qui renoue avec le pays de son enfance - ne laisse aucun répit et débouche, comme dans tout bon roman policier, sur un dénouement tout à fait inattendu. Un vrai plaisir le lecture où la recherche du meurtrier se mêle à une peinture sociale de la Lorraine, particulièrement convaincante.
Si vous ne l'avez déjà fait, découvrez vite Aline Kiner: vous ne le regretterez pas une seconde...
image: Aline Kiner (http://www.lyceesaintvincent.fr)
06:13 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature policière | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; policier; livres |
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13.02.2012
La prière du coeur
Madeleine Delbrêl

Pour être un bon danseur, avec vous comme ailleurs, il ne faut pas savoir où cela mène. Il faut suivre, être allègre, être léger, et surtout ne pas être raide. Il ne faut pas vous demander d’explications sur les pas qu’il vous plaît de faire. Il faut être comme un prolongement, agile et vivant de vous, et recevoir par vous la transmission du rythme de l’orchestre. Il ne faut pas vouloir à tout prix avancer, mais accepter de tourner, d’aller de côté. Il faut savoir s’arrêter et glisser au lieu de marcher. et cela ne serait que des pas imbéciles si la musique n’en faisait une harmonie. Mais nous oublions la musique de votre esprit, et nous faisons de notre vie un exercice de gymnastique; nous oublions que, dans vos bras, elle se danse, que votre Sainte Volonté est d’une inconcevable fantaisie, et qu’il n’est de monotonie et d’ennui que pour les vieilles âmes qui font tapisserie dans le bal joyeux de votre amour.
Seigneur, venez nous inviter. Nous sommes prêts à vous danser cette course à faire, ces comptes, le dîner à préparer, cette veillée où l’on aura sommeil. Nous sommes prêts à vous danser la danse du travail, celle de la chaleur, plus tard celle du froid. Si certains airs sont souvent en mineur, nous ne vous dirons pas qu’ils sont tristes; si d’autres nous essoufflent un peu, nous ne vous dirons pas qu’ils sont époumonants. Et si des gens nous bousculent, nous le prendrons en riant, sachant bien que cela arrive toujours en dansant. Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance. Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous, tous ses détails comme d’indispensables bijoux.
Faites-nous vivre notre vie, non comme un jeu d’échecs où tout est calculé, non comme un match où tout est difficile, non comme un théorème qui nous casse la tête, mais comme une fête sans fin où votre rencontre se renouvelle, comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce, dans la musique universelle de l’amour.
Seigneur, venez nous inviter.
Madeleine Delbrêl, Nous autres gens de rues (coll. Livres de vie/Seuil, 1995)
00:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La prière du coeur, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : auteur; spiritualité; livres |
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10.02.2012
Monique Rivet
Bloc-Notes, 10 février / Les Saules

Nous sommes en Algérie, au milieu des années 50. Laure Delessert, professeur de lettres, est nommée dans le lycée d'une petite ville proche d'Oran, appelée El-Djond. Cette voyageuse sans bagages qui ouvre ses yeux d'enfant sur une réalité qu'elle peine à cerner, va se heurter au coeur des événements - comme on nommait alors la guerre d'Algérie - au conformisme ambiant, aux interdits, voire à l'incompréhension que suscite sa perception libertaire et humaniste du monde qui l'entoure: Ce qu'on appelait glacis, c'était une large avenue coupée d'un terre-plein et bordée, côté indigène, de boutiques arabes. (...) Une frontière non officielle, franchie par qui voulait et gravée pourtant dans les esprits de tous comme une limite incontestable, naturelle, pour ainsi dire, à l'instar d'une rivière ou d'une orée de forêt.
Malgré une relative protection dont elle jouit grâce à son amie médecin Elena - une femme séduisante et pragmatique, introduite dans les cercles influents - son aventure avec Felipe, un voisin de palier espagnol, ouvrier chez un marchand de meubles de El-Djond, son attachement aux familles Bensaïd, Davout et Tayeb vont la précipiter dans la spirale de la peur, puis de l'enfer: le prix d'un idéalisme importé et d'une naïveté ignorant la patience, qui pèsent lourd en pareilles circonstances. Rien n'avait changé, ni la lâcheté, ni le courage, ni la délirante violence des hommes. La peur, l'ombre dans les yeux de celui qui se retourne et vous regarde au moment où une main se referme sur son bras, et cette main faite pour l'ordre et la mort vous cache à jamais l'être aimé qu'on emmène. Qui a vécu cela ne l'oublie pas.
Dans ce pays qui la désoriente et qu'elle peine à comprendre, Laure ne se résout pas à demander son retour en France, de même que nombreux de ses concitoyens: Quelle est cette ligne de démarcation au-delà de laquelle nous allons déclarer forfait? Célébrer une victoire ou déplorer une défaite? Et après quelle traversée infernale où nous aurons perdu, chacun d'entre nous, un peu de notre estime de nous-mêmes, un peu de notre confiance dans les autres, à force d'avoir épié sur les visages familiers le grignotement douceâtre de la trahison?
Laure sera finalement expulsée - une justice rendue selon elle, beaucoup de chance selon d'autres - et rapatriée en France d'où elle dressera un tableau de son passage en Algérie, nourri par l'amertume, la tristesse et les souvenirs de la guerre. Une évocation poignante dont vous pouvez retrouver un très bel extrait sur La scie rêveuse, dans la catégorie Morceaux choisis.
Le Glacis est une oeuvre sobre et forte, dont le récit nous touche par ce qu'elle nous rapproche, bien au-delà de la guerre d'Algérie, des autres conflits qui ensanglantent la planète, aujourd'hui. Tous les acteurs de ce drame sont crédibles, intéressants, libres de toute caricature, et le personnage de Laure, un peu agaçant au début de l'histoire avec ses provocations un peu puériles - El-Djond n'est pas le Quartier latin - finit par nous émouvoir par sa sincérité et sa générosité: elle qui n'avait pris parti pour rien, s'était intégrée à rien et avait vécu dans un splendide isolement...
Je vais retrouver des villes sans couvre-feu, des campagnes où l'on se promène sans crainte d'être enlevé ou assassiné. Nous irons au théâtre comme c'était prévu et je ne raconterai pas à ma mère comment on vit et comment on meurt dans le pays d'où je viens. Ni à elle ni à personne.
Agrégée de lettres classiques et retraitée, Monique Rivet partage son temps entre la région parisienne et les Cévennes. Elle a écrit Le Glacis à la fin des années 50, sans le publier. Du même auteur, vous pouvez lire Caprices et variations, édité chez Flammarion en 1957, ainsi que Les Paroles gelées et La Caisse noire, parus chez Gallimard en 1996 et 1997.
Monique Rivet, Le Glacis (Métailié, 2012)
00:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Bloc-Notes, Littérature francophone, Monique Rivet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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08.02.2012
Le poème de la semaine
Henri Pichette
la légèrecandidecapricieusetourbillonnanteouatéepoudreuseneige dont j'aimelalente lente chute par un jour de grisaille aux vapeurs violâtresou quelquefois même (je l'ai vu)par un ciel terre de Sienneellepapillonne blanc,plus blanc que les piérides blanchesqui volettent en avril comme fiévreusement,à moins que ce ne soit frileusementautourde rosescouleur d'âtre météorequi touche ma manche de ratine,y posant des cristaux à six branchessous mes yeux d'étincelles pluiedeplumesdemouettesmuettes recouvrant la plaine deshéritéeemmantelant la forêt squelettique épaisse assoupissante et ensevelissante blanche telleune belle absence de parole blanche autant qu'absoluedans un silence d'oeilqui rêve l'éternité blanche neige neigéetellement soleilléeque d'un blanc aveuglant,et brûlante! moelle de diamant neiges du Harfang aux iris jaune d'oret ventre blanc pur de la Panthère des neiges de quel oiseau fléché fuyant à travers cielce pointillé de sang sur la neige vierge? regardez, par-delàcette grille givréed'innocentes herminesdorment tout de leur longsur les bras des croix alors qu'à l'intérieur l'enfantle front appuyé à la vitrepour jouerfait de la buée,dehors chaque floconéclate une petite larmequi rouleen basdu carreauoù le mastic est vieux comme la maison Ettout là-bas(à l'heure de mon coeur qui bat tout bas)quelqu'uncontemplela rencontre de la neigefloconneuse, innombrableavec la merformidable, commede plomb,glauque Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
06:18 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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