28.01.2012

Roberto Alajmo

9782357070080.gifRoberto Alajmo, Palerme est un oignon (La Fosse aux Ours, 2009)

A l'opposé d'un guide touristique, cette invitation au voyage - en hiver ou au printemps, de préférence - vous fera découvrir la capitale de la Sicile telle que, sans doute, vous ne l'avez jamais imaginée. Vous serez envoûtés par ses couleurs vives, intrigués par ses jeunes semblables aux romains ou aux milanais, conquis par sa réserve inépuisable d'artistes et d'écrivains en particulier, effrayés par sa tentation du pire. Entre histoire, légende et nostalgie ironique, ce livre trouvera les mots justes afin que, gagnés par la magie de Palerme, hors de tout préjugé, vous croisiez ses regards multiples et contradictoires dont la beauté ténébreuse vous saisira par surprise, là où vous ne vous y attendrez pas.

27.01.2012

Morceaux choisis - Pétrarque

Pétrarque

littérature; poésie; livres

Que bénis soient le jour, le mois, l'année,
La saison, le temps qui s'enfuit, l'heure, l'instant
Et ce lieu, dans ce beau pays, où deux beaux yeux
Me firent prisonnier et m'enchaînèrent.

Et béni soit le doux premier tourment
Que j'éprouvai, ainsi captif d'Amour.
Béni soit l'arc, bénies les flèches qui me percèrent,
Bénie la plaies qu'elles m'ont faite au coeur.
 
Bénis mes mots qui clamèrent sans nombre
A tous échos le nom de ma Dame.
Bénis les soupirs et les larmes, et mon désir.
 
Et bénis soient aussi tous ces écrits
Où j'amasse sa gloire; et ma pensée
Qui ne sait qu'elle, et donc rien d'aucune autre.

Pétrarque, Je vois sans yeux et sans bouche je crie - 24 sonnets traduits par  Yves Bonnefoy / édition bilingue (Galilée, 2012) 
 

Sculpture: Marie-Paule Deville-Chabrolle

http://devillechabrolle.typepad.com/devillechabrolle/2010/03/index.html

26.01.2012

Musica présente 2 - Glenn Gould

Glenn Gould

pianiste - né et mort à Toronto, 1932 - 1982

*

Joseph Haydn

Sonata XVI-49

Ⅱ. Adagio e cantabile

merci à Christiane H


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25.01.2012

Le poème de la semaine

Vénus Khoury-Ghata

Parce qu'ils ont hésité entre la rose et l'ombre
parce qu'ils ont chargé leurs fusils de pluie
ils sont morts d'oubli
 
Ne meurent que les crédules
qui abritent sous leur toit des nuages étrangers
écrivent leur visage sur la buée des villes
étreignent un canon
suivent un grenadier
 
Ne meurent que les naïfs
qui saignent avec le coquelicot
 
Ne meurent tous les soirs
quand les heures s'alignent
qu'elles deviennent couteau
entre les lèvres des horloges
quand la lumière dans leur bouche
se tait.


Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

24.01.2012

Georges Bernanos

mouchette.jpgGeorges Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette (coll. Livre de poche/LGF, 2012)

Sans le courage de certains éditeurs - Le Castor Astral, en 2009 - certains chefs d’œuvres auraient sombré dans l'oubli, tels la Nouvelle histoire de Mouchette de Georges Bernanos, enfin réédité en format de poche pour un plus large public.

Tragédie du mal sous toutes ses formes – conformisme social, matérialisme, violence ou mensonge – ce roman nous dévoile le destin de Mouchette, une jeune fille de 14 ans, confrontée à l’indifférence de sa famille : une mère à l’agonie, un père et ses grands frères qui cherchent dans l’ivresse à oublier leur condition misérable. A la faveur d’une tempête, rentrant de l'école, elle s'égare en forêt et croise le chemin d’Arsène le braconnier qui l'accueille, puis la séduit et sous l'emprise de l'alcool, abuse d’elle. Seule, rejetée dans cet environnement qui ne lui fait aucun cadeau – même son institutrice la livre aux moqueries de ses camarades de classe – elle choisit, pour en finir avec le désespoir, la honte et le dégoût qui submergent son innocence perdue, de mettre fin à ses jours.

Aucun roman contemporain ne m’aura à ce point ébranlé. De toute évidence, ce texte écrit en 1937, transposé dans un contexte plus universel, incite à penser que Mouchette est le visage de la France humiliée, bafouée, en proie à la folie des hommes - leur lâcheté, leur mépris - comme si seule une grâce divine saurait illuminer les ténèbres insinuées dans la moindre des réalités.

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23.01.2012

La citation du jour

Colette.jpg

Colette

A l'écart des êtres qui, remplis à la hâte de moi, me laissent creuse, et la joie tirée, loin des pléthoriques, pires, de qui j'ai tôt fait de repousser l'indigeste apport, s'élargit une zone où je m'ébats avec mes pairs. J'en ai un peu plus que je n'espérais. Ils émergent de la plus funeste jeunesse, la deuxième. Ils perdent leur sérieux, et acquièrent une notion juste de ce qui est guérissable, à commencer par l'amour. Ils administrent ingénieusement, chaque jour, l'espace compris entre une aube et l'aube suivante, et sont aventureux en esprit. Ils aperçoivent, comme moi, ce qu'il y a de pernicieux dans le travail quotidien, et ils ne rient pas quand je leur cite la boutade d'un grand journaliste qui mourut jeune et sur sa tâche: L'homme n'est pas fait pour travailler et la preuve c'est que ça le fatigue. Pour tout dire, ils sont frivoles, comme furent cent héros. Ils sont laborieusement devenus frivoles. Et ils secrètent au jour le jour leur propre morale, ce qui me les rend plus intelligibles encore, et les colore diversement.

Colette, Le pur et l'impur (coll. Livre de poche/LGF, 2004)

22.01.2012

Philippe Sollers

9782070445356_1_75.jpgPhilippe Sollers, Discours parfait (coll. Folio/Gallimard, 2012)

Avec la vaste culture de son auteur et sa passion de l'écrit auxquelles s'ajoutent, pour cet ouvrage en particulier, un formidable élan ainsi qu'un enthousiasme contagieux, Philippe Sollers nous embarque pour un tour du monde de la pensée et de la littérature à travers les siècles, illustré d'anecdotes savoureuses, de citations qui donnent des ailes à ces amis de passages ou compagnons de toujours, comme les célèbres corbeaux de Van Gogh au-dessus des champs de blé.  

A titre d'exemple, les chapitres consacrés  à Shakespeare, Châteaubriand, Stendhal, Mauriac ou Céline, valent à eux seuls une lecture attentive. Ainsi que pour l'auteur de Discours parfait, mes choix - forcément subjectifs - sont le reflet de rencontres marquantes, et vous en trouverez d'autres assurément, dans ce livre: Nietzsche, Flaubert, Joyce, Bataille, Beckett ou Houellebecq parmi d'autres. Vous avez l'embarras du choix.

A propos de mon écrivain préféré, l'immense et indémodable William Shakespeare, il écrit: C'est le plus grand. on ouvre ses oeuvres, et aussitôt, le globe tourne, les passions se déchaînent, la nature entière se déploie, les flèches du rythme vibrent, criblent la scène, viennent vous frapper en plein coeur.

Quelques centaines de pages plus loin, à propos de François Mauriac - l'écrivain moderne dont je me sens le plus proche depuis mon adolescence - il note: On dit qu'un vin vieillit bien, surtout s'il est de Bordeaux, mais la vérité est qu'il rajeunit de l'intérieur, et c'est l'étonnante fraîcheur qui arrive, de plus en plus, au journaliste Mauriac, l'écrivain qui s'est le moins trompé sur toutes les grandes tragédies du XXe siècle (...) Impeccable, direct, précis, implacable.

Avouez que lorsqu'on nous présente la littérature avec autant de ferveur, une allégresse diffuse nous étreint, celle qui nous fait prendre la mesure du temps - aussi rare et recherché que l'oxygène - pour lire ou relire les auteurs qu'il convie dans son livre. Pas tous, heureusement! On ne peut aimer tout le monde. Et c'est bien ainsi... 

20.01.2012

Christian Signol

Bloc-Notes, 20 janvier / Les Saules

littérature; roman; livres

Je me souviens d'avoir lu avec enchantement, voici bien des années, le livre Marie des brebis, puis dans la foulée, Les cailloux bleus et Les menthes sauvages - tous disponibles en coll. Pocket - avant de retrouver Christian Signol voici deux ans avec un roman très attachant, Une si belle école, présenté dans les colonnes de La scie rêveuse.

Au coeur des forêts, paru l'automne dernier en librairie, parvient une fois encore à nous étonner et nous émerveiller. L'histoire pourtant, est toute simple. Bastien Fromenteil, à près de soixante-dix ans, est un forestier qui vit seul sa passion de toujours, la forêt voisine. Sans s'appesantir sur le passé, il égrène ses souvenirs de vieil homme: l'évocation de son père et de son épouse défunts, celui de sa fille Jeanne partie pour la ville, celui enfin de sa soeur Justine, disparue sans laisser de trace et qui maintient en lui une douleur tenace, sous le regard complice de la voisine de toujours, Solange, qui prépare les repas sous son toit. Sa vie bien règlée ne semble plus lui réserver de surprises, jusqu'au jour où sa petite-fille Charlotte lui annonce sa venue.

Heureuse de retrouver son grand-père et l'odeur familière du bois de son enfance, elle est pourtant désemparée, atteinte d'une maladie grave - le sarcome d'Ewing - qui affecte une de ses jambes et l'oblige à suivre une chimiothérapie. Désormais, je savais: j'avais lu la gravité de la maladie de Charlotte dans ses yeux, dans son corps, dans ses gestes, sur son visage et je me demandais comment on pouvait tomber si malade à moins de trente ans. Pour moi, la maladie ne doit venir qu'avec la vieillesse.

Ils ne savent pas encore, Bastien et Charlotte, que leurs retrouvailles - avec des périodes d'absences et de silences mêlés de craintes - vont, avec l'aide de la médecine tout de même, les réconcilier avec le monde, passant par la magie de cette forêt qui les fait vibrer à la même mesure, éclaire leur vie et leur en révèle le sens: Les arbres sont des êtres vivants capables de colère, de rancune aussi bien que de compassion. Il suffit de savoir déchiffrer leur langage pour les comprendre, ce qui évidemment n'est pas donné à tout le monde: il y faut une grande attention, beaucoup de soins, de complicité. Il faut savoir devenir arbre, aimer la pluie et la lumière, murmurer dans le vent ce que personne n'a jamais dit et ne dira jamais. (...) Le coeur des forêts ne cesse jamais de battre.

Auprès de Charlotte qui prend de plus en plus de place dans son existence et lui partage un ailleurs qu'il ne connaît pas - son voyage au Québec: le Saint-Laurent, Chicoutimi et les Trois-Rivières - ses blessures intimes s'atténuent peu à peu, avec la guérison progressive de Charlotte et le voile levé sur le mystère de Louise, grâce aux nouvelles technologies - Internet - qui n'ont aucun secret pour sa petite-fille.

Tous les personnages de ce roman - même ceux qui traversent ce livre comme un éclair - ont leur importance et Christian Signol sait trouver les mots justes et simples pour suggérer la beauté des sentiments et de cette nature qui nous confronte à nous-mêmes. Il règne, dans Au coeur des forêts, un léger parfum d'éternité, comme dans ces églises absentes du guide Michelin dont le rayonnement n'est perceptible qu'à ceux qui prennent le temps de s'attarder, de s'imprégner du lieu, d'être à l'écoute du temps.

La clef de ce livre se trouve sans doute dans la citation de Jean Giono, que Christian Signol nous partage en préambule à son récit envoûtant: Ce dont on te prive, c'est de vents, de pluies, de neiges, de soleils, de montagnes, de fleuves, de forêts: les vraies richesses de l'homme...  

Christian Signol, Au coeur des forêts (Albin Michel, 2011)

 

00:53 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres | |  Facebook |

19.01.2012

Donna Leon

littérature; roman; policier; livresDonna Leon, La petite fille de ses rêves (coll. Points/Seuil, 2012)

Donna Leon nous partage pour la dix-septième fois une enquête policière de Guido Brunetti, amorcée sous de bien mauvais auspices. Alors qu'il vient d'enterrer sa mère, Antonin Scallon, un de ses anciens camarades d'école devenu prêtre et dont il goûtait somme toute peu la compagnie, sollicite son aide à propos d'un religieux, Leonardo Mutti, présumé charlatan, qui, jouant sur la corde sensible des adeptes de sa secte, semble les inciter à léguer leurs biens pour de nobles causes... ou la sienne? Mais, tandis que Brunetti s'interroge sur ces deux hommes d'église dont les motivations éveillent en lui une méfiance instinctive, un événement tragique vient occuper la devant de la scène: une jeune fille - douze ans à peine, probablement gitane - est repêchée dans le canal, apparemment tombée d'un toit. Accident, fuite ou meurtre? Dissimulées sur sa personne, le légiste découvre une alliance et une montre en or...

Contrairement à d'autres épisodes, plusieurs personnages secondaires contribuent à cerner les eaux troubles de la vie vénitienne, dont le fidèle sergent Vianello, la signorina Elettra - secrétaire du vice-questeur Patta - et la comtesse Nadia Falier, belle-mère de Brunetti. Abordant les sujets délicats de la politique, du clergé, de l'immigration, chacun à sa manière un peu philosophe et désabusé, contribuera à pousser Brunetti, subtil et ébranlé par ce que son regard discerne avec amertume, dans la bonne direction... Une des enquêtes les plus fines et sombres de Donna Leon, dont pourtant je serais heureux de savoir ce que vous pensez de son dénouement...

18.01.2012

Le poème de la semaine

Paul Claudel

pour Jean-Pierre O

Par les deux fenêtres qui sont en face de moi,
les deux fenêtres qui sont à ma gauche,
et les deux fenêtres qui sont à ma droite,
je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie.
 
Je pense qu’il est un quart d’heure après midi :
autour de moi, tout est lumière et eau.
Je porte ma plume à l’encrier,
et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique,
tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
 
Ce n’est point de la bruine qui tombe,
ce n’est point une pluie languissante et douteuse.
La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru,
d’une attaque puissante et profonde.
Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier,
dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare !
Il n’est pas à craindre que la pluie cesse;
cela est copieux, cela est satisfaisant.
Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas.
La terre a disparu, la maison baigne,
les arbres submergés ruissellent,
le fleuve lui-même qui termine mon horizon
comme une mer paraît noyé.
Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe,
non pas au déclenchement d’aucune heure,
je médite le ton innombrable et neutre du psaume.
 
Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt,
et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut,
telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles,
une noire araignée s’arrête, la tête en bas
et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte
sur les feuillages et le Nord couleur de brou.
Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer.
Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

17.01.2012

Musica présente 1 - Itzhak Perlman

Itzhak Perlman

violoniste - né à Tel-Aviv en 1945

Pablo de Sarasate

Zigeunerweisen

Royal Philharmonic Orchestra

Lawrence Foster


 

00:07 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Musica présente, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook |

16.01.2012

Domnica Radulescu

9782714444608.gifDomnica Radulescu. Un train pour Trieste (Belfond, 2010)

Ce roman mêle avec beaucoup de crédibilité le premier amour de Mona - une jeune roumaine de 17 ans - avec le mystérieux Mihai, et sa soif de liberté dans un climat de terreur, au temps de Ceausescu. Elle s'enfuit à Trieste avant de s'établir à Chicago, mais bien des années plus tard, elle revient au pays pour traquer la vérité sur Mihai qu'elle n'a jamais oublié. Sur le thème de la trahison et de l'exil, l'auteur nous convie avec beaucoup d'émotion, d'intensité, de conviction, à croiser son destin.

07:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres | |  Facebook |

15.01.2012

La prière du coeur

Anonyme - Un chartreux de la Valsainte

Chartreuse Valsainte.jpg

Comment puis-je dire que je T'aime, moi, mon Dieu, qui T'ai tant offensé? Si je conçois ma vie comme une ligne, ce devrait être une ligne droite et continue d'amour pur pour Toi, mon Dieu, car Tu m'as créé pour T'aimer. Or, je ne vois que quelques points rares et espacés qui soient consacrés à Ton Amour. Et encore... Les actes les plus purs et les sentiments les plus généreux sont aux trois-quarts dévorés par la vanité et la recherche de moi-même. Quelle ingratitude envers Toi qui m'as poursuivi de Ton amour. Mais je me rends aujourd'hui même, mon Dieu, et je dois m'écrier à mon tour: Seigneur, tu as vaincu! Tu es mort par amour pour moi. Du moins, je vivrai par amour de Toi; et si je ne puis pas dire que je T'aime, du moins je veux T'aimer.

image: Chartreuse de la Valsainte, Charmey/Suisse (myswitzerland.com)

14.01.2012

La scie rêveuse

Bloc-Notes, 14 janvier / Les Saules

Driss Chraïbi.jpg

La scie rêveuse va faire peau neuve: Désormais, outre les rubriques régulières que vous avez pu découvrir sur ce blog - La citation du jour, Le poème de la semaine, le Bloc-Notes, In Memoriam ou La musique sur FB - verront le jour dans un proche avenir, Au bar à Jules consacré aux humeurs du temps qui passe, Morceaux choisis qui présentera des extraits de livres - déjà actif sur Facebook depuis plusieurs mois - et La prière du coeur, une anthologie dévolue aux grandes figures de l'élévation spirituelle. Enfin, Musica présente s'efforcera de proposer - sans commentaire ainsi que La musique sur FB mais intégré dans les notes récentes au contraire de cette dernière - un florilège des interprètes du classique. 

A ce jour, La citation du jour regroupe 75 évocations, Le poème de la semaine 116 titres, et La musique sur FB 300 extraits. La rubrique In memoriam - actuellement 8 chroniques - deviendra plus fréquente, alors que Les pièces de Shakespeare - 6 présentations - prendra un cours plus régulier.

En revanche, les nouveautés littéraires subiront peut-être une cure d'amaigrissement - ce qui n'est pas sûr! - car ma retraite professionnelle, fin février de cette année, modifiera sans doute sensiblement mon regard sur le livre, même si - cela est en revanche une certitude - la passion demeure, inchangée, fertile et légère...

J'appelais de mes voeux la parution du chef-d'oeuvre de l'écrivain véritable: un livre blanc, constitué de pages blanches, sans un seul mot. Au lecteur d'y lire ce qu'il voudrait, au gré de sa plus grande liberté. Driss Chraibi - Le monde à côté (coll. Folio/Gallimard, 2003)

photographie: Driss Chraïbi (maroculture.blog.ca)

Morceaux choisis - A.Akhmatova

 akhmatova.jpg

Anna Akhmatova 

N’essaie pas de me faire peur
Ne me parle pas du destin qui te menace
Ni de la tristesse sans fin de ce pays.
 
Voici notre première fête
Et cette fête a nom rupture.
Tant pis.
Nous n’attendrons pas l’aube.
La lune pour nous n’aura pas divagué.
 
Je vais te donner aujourd’hui
Ce qu’on n’a jamais vu au monde:
Mon reflet sur l’eau, vers le soir,
Quand le ruisseau n’a pas sommeil;
Un regard qui n’a pas aidé
L’étoile filante à trouver
Le chemin qui ramène au ciel;
L’écho de cette voix sans force
Qui était fraîche cet été...
 
Pour que tu puisses supporter d’entendre
Dans les datchas les médisances des corbeaux.
Pour que les jours du mois d’octobre
Te soient plus doux que la douceur de mai.
Mon ange, souviens-toi de moi.
Au moins, tant que n’est pas tombée
La première neige,
souviens-toi.

Anna Akhmatova, La course du temps - Requiem / Poèmes sans héros et autres poèmes (coll. Poésie/Gallimard, 2007)

 

13.01.2012

Patrick Tafani

Bloc-Notes, 13 janvier / Les Saules

Tafani.jpg

Les poètes empruntent parfois des chemins inhabituels, audacieux ou escarpés pour dire leur sensibilité au monde et aux hommes. Comme de petits tableaux ou une succession de délicates épiphanies, Patrick Tafani cherche et creuse à travers l'oeuvre d'André de Richaud, Armel Guerne, Fernando Pessoa, Friedrich Hölderlin, Cesare Pavese, Charles-Ferdinand Ramuz, Camille Claudel, Stefan Zweig et d'autres encore, ce battement du temps, ce mouvement des couleurs qui désignent sa propre trace, vivante: images surgies des limbes, de son imaginaire et de sa mémoire ouvrant sur sa démarche poétique propre, aux antipodes d'une critique littéraire ou d'un inventaire exhaustif.

Curieusement, les plus beaux passages sont consacrés aux peintres. Sur Pierres Soulages, il note: Lumière arrêtée par les étincelles, par la couche de froid, jadis et à présent, étirée sous un feu primordial, le noir ici n'est jamais noirceur mais beauté béante à travers l'aubier d'une nuit repliée. Sur Nicolas de Staël: Les mille visage du peintre pour ce seul visage. Des fenêtres ouvertes, des rideaux levés pour écouter Webern. Près de ce monde qui déambule, un monde se fonde, une mer s'éloigne, des mouettes s'éploient vers les bâillons du ciel, un piano va jouer sa dernière partition. Puis il fera nuit, on entendra le silence s'élever et la nuit aura l'émotion de ses yeux

On regrettera peut-être l'absence de quelques repères concrets facilitant la lecture aux amoureux de poésie qui connaissent peu ou mal les grandes figures de l'art qui défilent sous nos yeux. Ainsi, le plus long - et peut-être le plus émouvant - des textes de Patrick Tafani, consacré à René Char, semblera parfois hermétique ou inaccessible à ceux qui ignorent son parcours et son oeuvre.

Restent ses poèmes qui jalonnent Etoiles de terre: Que ce soit sur des chemins de terre, des chemins de feuilles, des chemins de ronces, que ce soit sur un toucher de mousse, sur un pli d'écorce ou dans l'entière forêt, que ce soit à l'orée de ma fatigue ou aux confins des premiers orages, c'est vers toi que m'entraînent mes pas, que le regard se noircit pour te reconnaître ainsi dans ton vaste monde, encore souverain et railleur, toi mon extravagant arpenteur, coloriste à tes heures de mépris et d'ardeur, mimant mille fois pour le passant chimérique, ta désinvolture et ta mort, toi au passé mélancolique, au trait bleu de ma lèvre, entre le beige et le noir, la main heureuse de l'enfant.

Si cet ouvrage - par ailleurs très soigné dans sa présentation - vous intéresse, je vous suggère de prendre contact avec son auteur Patrick Tafani, dont l'adresse Internet est mentionnée ci-dessous. Sinon, Le blog de Patrick Tafani - dans les liens permanents de La scie rêveuse - vous permet un accès direct.

Patrick Tafani, Etoiles de terre (L'inaperçu, 2011)

le blog de Patrick Tafani: http://parelie.over-blog.com/ 

12.01.2012

La citation du jour

Philippe Jaccottet 

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On ne peut pas porter sur ses épaules tout le fardeau de la douleur du monde. Suffit (?) qu'on n'aggrave pas celui des proches et en soulage une petite part quand cela se peut. Suffit (?) qu'on essaie au moins de porter seul le sien. Mais on peut, mais sûrement on doit porter le non-fardeau des moindres éclaircies encore aperçues, le contre-fardeau des lueurs pour les encore vivants.

Philippe Jaccottet, Trois proses (Revue Europe no 955-956, novembre-décembre 2008)

11.01.2012

Le poème de la semaine

Jean Cocteau

L'églantier est un piège.
Un cruel errement
Des guerres enfantines.
 
Sade, marquis charmant,
Voleur des églantines,
Rougit sa main d'amant.
 
Il signe sur la neige,
Et sur la glace ment
Avec un diamant.
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

10.01.2012

Pascal Bruckner

9782246736318.gifPascal Bruckner, Le paradoxe amoureux (Grasset, 2009)

30 ans après le Nouveau désordre amoureux – écrit avec Alain Finkelkraut et paru aux éditions du Seuil – Pascal Bruckner revient aux interrogations sur l’amour à travers les multiples courants de pensée de l’histoire. L’un des points forts de sa réflexion porte sur ce début de XXIe siècle oscillant entre passion et liberté, axé sur la performance, en vie de couple comme en entreprise, avec au bout du compte un « licenciement » possible, sec, utile ou nécessaire à la survie. Mais n’ayez pas peur, car si le temps des troubadours est révolu, l’auteur nous montre qu’à toutes les époques, seules les modes – qui ne le laissent pas indifférent - conduisent au pire !

également disponible au format de poche (coll. Livre de poche/LGF, 2011)

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09.01.2012

Morceaux choisis - C.Boulouque

Clémence Boulouque

Clémence Boulouque 5.jpg

Les jours passent. Ari rentre immanquablement avec des sacs lourds de ses courses, ces provisions pour m'enfermer, et je pense aux générations de femmes recluses, à toutes celles qui vivent la même séquestration entre les mains de despotes qui se croient généreux.

Il s'est rendu intrus. Mon corps le rejette, il se condense, se referme comme mon regard s'est clos, lui aussi. La porosité de nos corps à la lumière, à l'air, est un signe: le bonheur est porosité et je suis occlusion. (...)

Je tords le ciel, où je consignais mes rêves, ne le regarde plus qu'avec méfiance. Je voudrais aussi esorer mon ventre pour lui faire cracher ce qui le tuméfie et s'y est peut-être installé. Mon souffle se calme, mais mon esprit inspire régulièrement une pensée qui vient de me glacer: si je suis enceinte, je ne garderai pas cet enfant et si mes viscères doivent ne jamais l'oublier, jamais le pardonner, qu'il en soit ainsi. Mon corps ne m'épargnera rien, sale aimant de mains et de gamètes.

Sonne un réveil dont je n'avais pas besoin, je ne dors plus, mime le quotidien apaisé, prépare le petit déjeuner auquel je fais semblant de toucher et, la porte refermée, appelle le méecin, m'habille et traverse une avenue qui me semble un fleuve asséché, la fatigue strie ma vue, les gratte-ciel au loin sont des tesselles de mosaïque mal collées. Au centre de santé, je suis dirigée vers une petite pièce: un bureau, une chaise, une table roulante de métal, du coton, du désinfectant et une fiole à remplir.

"Avez-vous déjà une idée de votre décision si le test est positif?" Je hoche la tête. Ferme les yeux. "Je ne garderai pas l'enfant." Je déglutis.

"Je vais quitter mon compagnon."

Les secondes cognent, le regard par terre: ne pas lever la tête, ne pas voir si la couleur change, la teinte du sol reste, elle au moins, identique. Pas de rouge, surtout, pas de rouge sur la bande de papier. Le sol reste gris. Et le test, blanc. Négatif. Très lisible. "Ce c'est pas toujours le cas", me dit l'infirmière.

Lisible, enfin. Comme ce que j'ai annoncé à cette femme. Dans un étrange alliage de l'esprit, une façon de prendre parfois les inconnus à témoin, nous nous trouvons liés par des mots lancés à un étranger plus encore que par des paroles à des proches car celles-là peuvent être amendées.

Je dois le quitter.

Clémence Boulouque, L'amour et des poussières (Gallimard, 2011)

08.01.2012

Les grands violonistes 1b

Bloc-Notes, 8 janvier / Les Saules

Jean-Michel Molkhou appelle David Oistrakh: le roi David! Le voici, pour notre plus grand plaisir, dans le 1er mouvement - Nocturne - du Concerto pour violon et orchestre No 1 de Dmitri Shostakovitch, accompagné par le New York Philharmonic Orchestra, sous la direction de Dmitri Mitropoulos.


Jean-Michel Molkhou, Les grands violonistes du XXe siècle / vol. 1: de Kreisler à Kremer, 1875-1947 (Buchet-Chastel, 2011)

00:40 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Dmitri Shostakovitch, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique classique | |  Facebook |

Les grands violonistes 1a

Bloc-Notes, 8 janvier / Les Saules

musique classique; livres

Peut-être que, comme moi-même, vous ne connaissez la musique classique que par ce que les autres vous ont transmis, ou alors par apprentissage, en autodidacte, trop paresseux à l'égard des études pour ne pas traîner derrière vous des lacunes qui ressemblent à certains cratères du Vésuve. Si tel est le cas, que de surcroît le violon vous inspire, alors ce livre préludera pour vous tous des soirées enchanteresses qui rendront jaloux vos meilleurs amis et vous permettront de rattraper le temps perdu.

Chirurgien de métier et violoniste par passion, Jean-Michel Molkhou, critique musical dans plusieurs revues - dont la célèbre revue Diapason - et producteur de plusieurs émissions sur France Musique, nous fait respirer, sans arrogance ni érudition pesante, le parfum de ces grands violonistes dont le voyage qui nous est proposé commence avec Fritz Kreisler, né en 1875 - sous ses doigts, chaque note prenait une sensualité unique, faite de pure beauté et de joie de vivre - et s'achève, dans ce premier volume, avec Gidon Kremer, né en 1947 - l'indispensable rénovateur et le courageux aventurier - un anticonformiste, un découvreur, voué pour une part non négligeable au répertoire contemporain.

Entre ces deux extrêmes, vous trouverez bien sûr tous les grands noms du répertoire, parmi lesquels Arthur Grumiaux, Yehudi Menuhin, Isaac Stern, Nathan Milstein, Ivry Glytis ou Zino Francescatti, sans oublier... David Oistrakh et Itzhar Perlman, mes deux violonistes préférés! Jean-Michel Molkhou relate une jolie anecdote à propos de Jascha Heifetz, le vrai successeur de Fritz Kreisler. Devant sa maîtrise surhumaine, sa tenue hautaine et son visage impassible, George Bernard Shaw lui écrit ceci: Si vous provoquez la jalousie de Dieu, en jouant avec une telle perfection surhumaine, vous mourrez jeune. Je vous supplie humblement de faire au moins une fausse note chaque soir avant d'aller vous coucher, au lieu de dire vos prières. Aucun mortel n'est supposé jouer aussi parfaitement.

De nombreuses citations ou témoignages de ce genre abondent dans ce livre indispensable à votre bibliothèque musicale. Pour chaque violoniste défini en quelques mots - 82 portraits au total - nous est présenté un aperçu succinct et équilibré sur la vie et la carrière de l'artiste, les caractéristiques de son jeu, les instruments sur lesquels il a joué - une vraie relation de couple, nous dit l'auteur -, ainsi qu'un commentaire sur les illustrations sonores des oeuvres choisies pour le CD qui accompagne le livre: plus de huit heures d'enregistrement - 65 sélections au répertoire très varié - lisibles au format MP3, mais aussi sur PC et Mac! Enfin, l'ouvrage est enrichi d'une iconographie très soignée, reposant non seulement sur les photographies des interprètes, mais aussi sur les reproductions de pochettes originales de 78 tours et de microsillons des années 1940 à 1970.

Cet ouvrage respire vraiment la passion, avec un souci de faire connaître plutôt que juger, car il sait bien, Jean-Michel Molkhou, qu'au-delà de tous les poncifs sur le talent ou le génie, chacun porte en lui l'empreinte d'une oreille musicale unique au monde, de même que sa sensibilité propre, qui n'appartient qu'à lui. Tenez, par exemple: si je vous disais que j'éprouve souvent beaucoup de peine à entendre Yehudi Menuhin ou Isaac Stern, autant que je suis heureux de découvrir Jacques Thibaud ou de retrouver Henryk Szeryng et Josef Suk?

Les grands violonistes du XXe siècle: un véritable événement dans les publications musicales, ainsi qu'un outil indispensable à tous les mélomanes et cela - CD compris - pour 23 €... Qui dit mieux?

Jean-Michel Molkhou, Les grands violonistes du XXe siècle / vol. 1: de Kreisler à Kremer, 1875-1947 (Buchet-Chastel, 2011)

photo: Jean-Michel Molkhou – © Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com

07.01.2012

Jean d'Ormesson

9782350871240FS.gifJean d'Ormesson, L'enfant qui attendait un train (Héloïse d'Ormesson, 2009)

Jean d'Ormesson - cela fait partie de son charme - nous étonnera toujours! Saviez-vous que l'auteur de Au plaisir de Dieu, C'était bien et C'est une chose étrange à la fin que le monde, a également écrit, sous forme de conte, pour les enfants? L'enfant qui attendait un train est un récit douloureux, tendre, peuplé de rêves que la réalité imprévisible, va réduire en miettes, encore que... 

C'était un petit garçon rieur, mais sérieux. Jamais il ne criait quand les wagons défilaient, il n'agitait pas de mouchoir; peut-être parce qu'il n'en avait pas. Mais il n'agitait pas la main non plus. Il restait immobile, muet. Et quand le train était passé, il le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse. Tous les jours, dans le soir qui tombait, le petit garçon avait rendez-vous avec le train qui descendait des collines vers la forêt.

Mais le petit garçon va tomber malade, gravement. En fait, il va mourir, et tout son entourage va s'evertuer à ce qu'il réalise son rêve: monter un jour dans le train. A ce jeu de la vie et de la mort où la première n'aura jamais le dernier mot, les conteurs - mieux que personne - savent nous monter que l'imagination permet toutes les audaces et que l'espoir, sans verser dans l'invraissemblance, puise ses ressources dans les forces infinies de l'amour.

L'enfant qui attendait un train a été publié pour la première fois en 1979, aux éditions G.P.

06.01.2012

Morceaux choisis - T.Bernhard

Thomas Bernhard

littérature; théâtre; livres

Si une fois seulement, rien qu'une seule fois
on réussissait à jouer jusqu'au bout
le quintette La Truite une seule fois
une musique parfaite...
 
Pendant ces vingt-deux années
on n'a pas réussi une seule fois à jouer jusqu'au bout
le quintette La Truitesans faute
je ne dis même pas comme une oeuvre d'art
Il y a toujours quelqu'un qui détruit tout
par une inattention ou une vulgarité...
 
Un jour c'est le violon
un jour c'est l'alto
un jour c'est la contrebasse
un jour c'est le piano
Puis de nouveau c'est moi qui attrape ces sacrés maux de reins
je me tords de douleur
figurez-vous et le morceau tombe en miettes
Si j'obtiens du clown qu'il maîtrise son instrument
le dompteur perd la tête sur le piano
ou ma petite-fille qui tout de même tient l'alto depuis déjà dix ans
s'enfonce comme mardi dernier une écharde
Avec un visage grimaçant de douleur
on ne peut pas jouer Schubert encore moins le quintette La Truite
Je ne pouvais pas savoir que servir la musique est chose si difficile...
 
Et tout seul il m'est impossible de jouer le quintette
C'est un quintette...
 
Ne vous fiez pas à l'hyprocrisie du clown
il hait la contrebasse
Ma petite-fille n'aime pas non plus l'alto
admettez-le vous-même
vous ne tenez qu'avec répugnance le violon
Tout n'est que répugnance
tout ce qui arrive répugne à arriver
La vie l'existence répugnant...
 
La vérité estque je n'aime pas le violoncelle
C'est une torture mais il faut en jouer
ma petite-fille n'aime pas l'alto mais il faut en jouer
le clown n'aime pas la contrebasse mais il faut en jouer
le dompteur n'aime pas le piano mais il faut en jouer
Nous ne voulons pas de la vie mais il faut la vivre...
Nous haïssons le quintette La Truite mais il faut le jouer.

Thomas Bernhard, La force de l'habitude (Arche, 1983)

image: Florence Iazzetta - Art Studio 

05.01.2012

Pascal Quignard

Bloc-Notes, 5 janvier / Les Saules

littérature; roman; livres

Claire Methuen, la cinquantaine, traductrice à Versailles, rejoint la Bretagne - Dinard, plus précisément - pour assister à un mariage. Elle y retrouve le pays de son enfance et tout ce monde intérieur, secret, vivace qui a fait d'elle ce qu'elle est: Madame Ladon sa professeur de piano, Fabienne sa meilleure amie et surtout Simon, son seul véritable amour, aujourd'hui marié à Gwenaëlle et père d'un petit garçon.  

Mais qui donc est Claire, cette amie des Houles qui ressemble à un chemin perdu au-dessus de la mer - nous suggère Pascal Quignard - et pourquoi va-t-elle tout laisser derrière elle et s'installer à la ferme de la Tremblaie? Une autre fuite ou, au contraire, un aboutissement? Au fil de la mémoire de Paul son frère bien-aimé, de Simon bien sûr, de sa fille Juliette abandonnée vingt ans plus tôt, de Madame Ladon qui la considère comme sa propre enfant, de Jean le prêtre ami et amant de Paul, ce roman polyphonique explore et révèle peu à peu la personnalité fascinante, solitaire et craintive de cette femme sans laquelle ces solidarités mystérieuses seraient dépourvues de sens, réduites au seul pouvoir visible des choses qui ne suffit à personne. 

On pourrait parler d'osmose dans ce magnifique roman dont les paysages, la nature même, de Saint-Enogat au village de La Clarté, de Saint-Lunaire aux Pierres couchées et la Ville-Géhan semblent absorber dans les tourments, mais aussi dans une infinie douceur, ces destins croisés qui dans l'air parfois aussi rare que les mots, s'ouvrent à une réalité silencieuse qu'eux-mêmes, peut-être, n'auraient envisagée. Un jour, nous dit son frère, elle m'expliqua que le paysage, au bout d'un certain temps, soudain s'ouvrait, venait vers elle et c'est le lieu lui-même qui l'insérait en lui, la contenait d'un coup, venait la protéger, faisait tomber la solitude, venait la soigner

Tout, avec elle, était adressé à la silhouette lointaine de Simon... C'était un mouvement très sourd mais très intense autour de son corps, qui affleurait sans cesse, frémissait sans cesse autour d'elle, comme une vague circulaire, comme une oppression. Je ressentais ce cercle magique, raconte encore Paul, quand je marchais auprès d'elle des heures durant, je la sentais mais je n'y accédais pas. Et Simon, qui semble n'avoir pas mieux compris le film où il avait obtenu pourtant le premier rôle, par sa mort lève un coin du voile - sans éclaircir pour autant le mystère - qui recouvre le visage de cette femme encore jeune et belle: Elle ne se protégeait plus de rien. Elle descendait vers la mer, qu'on peut presque dire éternelle quand on la contemple beaucoup et pour peu qu'on compare son origine à l'âge des hommes ou à l'invention des cités ou des maisons. Claire était devenue Simon, et était devenue le lieu. Tout était désormais dépourvu de toute crainte. Tout était sublime. Elle était partout chez elle; elle était comme le commencement dans l'origine.

Il règne, dans Les solidarités mystérieuses, une atmosphère ou un climat qui n'est pas sans rappeler Le monde désert d'un Pierre-Jean Jouve, où la vie réelle, attendrissante et forte à ses heures, se mêle à l'absence, à l'indéchiffrable, à l'infini. C'est son corps qui manque à nos heures. Son corps manque déjà au lieu, aux roches. Elle manque à l'escalier de La Clarté qu'elle était bien la seule à emprunter et qu'elle a gravi jusqu'à la fin sans effort. Elle manque aux recoins et aux petites caches d'où elle surveillait les nids, les terriers, les canots, les chaloupes sur la mer. Mon dernier souvenir d'elle? dit encore le Père Calève, un autre personnage du roman: Un troupeau de goélands s'amassent sur la digue pour crier de plus en plus fort autour d'une écharpe, abandonnée, un peu souillée, qui traîne, sur le sol, près du buisson...

Dans un mouvement répétitif et pourtant jamais tout à fait le même, ressemblant aux vocalises des oiseaux sur la lande, se tissent des liens invisibles entre la mort, l'amour et la vie que nourrissent les souvenirs de chacun, exposant sa part de lumière ou d'ombre, mais qui ne se matérialise et ne revêt ses couleurs  singulières que confrontée, enrichie, prolongée par la mémoire de tous les autres. Et si c'était cela, la vérité?

La vie est le souvenir le plus touchant du temps qui a produit ce monde.

Avec Pascal Quignard - et je m'en réjouis - l'année nouvelle ne pouvait pas mieux commencer! 

Pascal Quignard, Les solidarités mystérieuses (Gallimard, 2011)

Pierre-Jean Jouve, Le monde désert (Mercure de France, 1960)