22.05.2012
Morceaux choisis - Issa Makhlouf
Issa Makhlouf

Nous partons pour nous éloigner du lieu que nous avons vu naître et voir l'autre versant du matin. Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. Pour charger l'adieu de promesses. Pour aller plus loin que l'horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans d'autres livres.
Nous partons vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons et que nous referons connaissance. Nous partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l'exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l'oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu'elles lèvent les mains vers le ciel.
Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. Nous partons dans la distraction de vies gaspillées d'avance. Nous partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujous, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous partons pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais l'immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. L'un en partance, l'autre en papier dans la main d'un petit.
Nous partons comme les clowns qui s'en vont de village en village, emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d'ennui. Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et nous continuerons ainsi jusqu'à nous perdre, jusqu'à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.
Issa Makhlouf, dans: "Les poètes de la Méditerranée - Anthologie" (coll. Poésie/Gallimard, 2010)
image: projets.la-guilde.org
11:22 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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Morceaux choisis - Primo Levi 1b
Primo Levi

Considérez si c'est une femmeQue celle qui a perdu son nom et ses cheveuxEt jusqu'à la force de se souvenir,Les yeux vides et le sein froidComme une grenouille en hiver.N'oubliez pas que cela fut,Non, ne l'oubliez pas:Gravez ces mots dans votre coeur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,En vous couchant, en vous levant;Répétez-les à vos enfants.Ou que votre maison s'écroule,Que la maladie vous accable,Que vos enfants se détournent de vous.
Primo Levi, Si c'est un homme (Pocket, 1998)
image: La mémoire est une faille dans le temps présent (lemotdelasemaine.com)
00:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Le monde comme il va, Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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21.05.2012
Morceaux choisis - Primo Levi 1a
Primo Levi

Je suis, de naissance, assez optimiste. Et c'est en partie délibéré. C'est, me semble-t-il, un piètre service rendu au lecteur, à l'humanité, disons, à la communauté des gens qui lisent un même livre, que de lui administrer de fortes doses de pessimisme. Etre pessimiste, au fond, cela revient à baisser les bras et dire: que ce monde aille à sa perte. Comme le risque de cette perte est réel, il n'y a qu'une seule solution: se retrousser les manches; et quand on entreprend quelque chose, il faut aussi être optimiste, sinon on ne livre jamais bataille. Or la bataille fait rage. On ne peut pas partir en guerre si l'on est convaincu de la perdre, et en l'occurence, il s'agit bien de partir en guerre. Mon attitude a des causes qui ne sont ni préméditées ni délibérées, et qui doivent provenir d'une constitution plutôt optimiste. Mais je l'ai rationalisée ainsi, en considérant la transmission d'un message qui ne soit pas défaitiste comme un avantage collectif. Naturellement, il n'est pas toujours facile d'être optimiste. Il y faut beaucoup de mesure, mais je pense que, là où c'est possible en tous cas, c'est un devoir de l'être.
Primo Levi, Conversations et entretiens (Laffont, 1998)
23:48 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Le monde comme il va, Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature: essais; entretiens; livres |
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19.05.2012
Morceaux choisis - Adam Biro
Adam Biro

La Tisza a débordé. C'était au XIXe siècle. Une année de soleil, de belle moisson. Et soudain, la terreur. De cette masse d'eau immense; ce n'était que de l'eau, que la Tisza, mais elle balayait sur son passage le blé, le pain des gens, avec un bruit de destruction totale, de fin du monde. On fuyait. On savait. On en avait entendu parler. De la fureur du fleuve paisible. De la mort qu'elle sème.
Tout le monde fuyait, sauf Izsak. L'eau boueuse a déjà inondé la cave de sa maison, le potager aussi était sous l'eau. Sa famille, sa femme et les enfants étaient allés rendre visite à ses beaux-parents dans une ville à trente kilomètres de là, loin de la Tisza, heureusement. Ils étaient à l'abri. Izsak, assis dans la belle chambre, priait. Autour de lui, l'affolement, des appels, des hurlements. Le tocsin à tout va. Beuglement et cris des bêtes. Izsak prie avec ferveur.
Une barque, remplie de gens, s'approche de la fenêtre ouverte. Mozes et Samuel rament de toutes leurs forces. Ils appellent: "Izsak, viens. Qu'est-ce que tu fais? Le village est sous l'eau, nous avons tout perdu. Dieu nous punit durement pour nos péchés. Viens, il y a encore de la place pour toi. Qu'attends-tu?" Izsak, imperturbable, les toise avec dédain. "Je prie. Laissez-moi tranquille. Je prie mon Dieu. Il me sauvera."
Les autres, dehors, dans la barque, se regardent, incrédules. Izsak a toujours eu un comportement étrange. A présent, il est devenu complètement fou. Enfin, ne voit-il pas l'eau tout submerger inexorablement? Il n'a aucune chance... Mais il leur dit de le laisser et de continuer leur chemin. Ils s'en vont. Après tout...
La Tisza ne se calme pas, bien au contraire. On voit le sommet des arbres dépasser des flots; des armoires, des berceaux, des portes arrachées, poussés les uns contre les autres par les vagues du fleuve, s'entrechoquer par une étrange loi du hasard. Des cadavres d'animaux déjà gonflés descendent immobiles le courant. Izsak doit monter à l'étage de sa maison, car le rez-de-chaussée est désormais inondé. Les meubles avec tous leurs vêtements et leur linge, fruits d'une vie de labeur, les beaux tapis reçus de sa belle-famille sont les proies de l'élément incontrôlé. Izsak n'en a cure.
"Les affaires, dit-il. Il n'a que mépris pour les "affaires", les "choses". On lui a dit, on lui a enseigné de ne s'intéresser, de ne donner de la valeur qu'au spirituel. Quel intérêt, les vieilles chaises en bois? Quel prix? Qui s'en soucie? Il ne va tout de même pas sacrifier sa foi, sa confiance dans le Seigneur à quelques vieilles chemises? Que va-t-il emporter, le jour de sa mort, dans l'Au-Delà? Les chaises, ou son âme? Sa famille est en lieu sûr, ça, c'est important. Le reste...
Une autre barque s'approche. Izsak en connaît tous les occupants. Les gens du village, des voisins. "Izsak, tu es encore là? Tu dois venir, c'est épouvantable ce qui se passe. Tout le village est emporté. Nous n'avons jamais vu cela. Une inondation d'une telle violence, jamais. Viens vite, nous ne pouvons pas t'attendre longtemps, nous devons aller en sauver d'autres."
Izsak les renvoie d'un revers de main. "Je prie mon Dieu, l'Eternel. Il ne m'a jamais abandonné. Vous, mauvais croyants, impies, faites ce que bon vous semble. Vous vous fiez à une méchante barque pourrie plutôt qu'au Seigneur. Vous croyez sauver votre peau tout seuls, plutôt que de vous adresser au Très-Haut. A votre guise. Allez, allez, laissez-moi prier."
Et l'eau monte. Elle brise la fenêtre de la chambre à coucher, elle la remplit, hurlant, chuintant, elle dépose une boue gluante et verdâtre sur les draps, les oreillers, le couvre-lit blanc immaculé, avant de soulever l'immense lit de bois massif, de le faire tourner comme une toupie et de le plaquer contre le plafond. Et les flots, ayant accompli leur devoir dans la chambre, déferlent au grenier. A peine Izsak a-t-il le temps de se réfugier sur le toit.
C'est alors, à cet instant précis, qu'une nouvelle embarcation passe. Elle s'approche avec difficulté d'Izsak. Du village, on ne voit plus que la cime de quelques arbres, quelques toits et le clocher de l'église. C'était un village. Il n'existe plus. Les réfugiés de la barque hurlent de loin: "Izsak, tu es complètement fou! Tu vas mourir, c'est sûr! Il n'y a plus personne au village, tu es le seul, le dernier! Viens avec nous, on arrive, saute dans la barque!"
Izsak, accroché à la cheminée de ce qui fut sa maison, les injurie. "Moi, oui, moi et moi seul, je prie mon Dieu qui me regarde, me reconnaît et me sauvera. Sans vous. Je n'ai pas besoin de vous, hommes de petite foi, ça, c'est sûr."
Les gens n'ont ni le temps ni l'envie de discuter avec un illuminé. Ils veulent sauver leur vie, quitter ce village funeste. Tant pis pour ce pauvre idiot. Advienne que pourra. Peut-être qu'il s'en sortira tout seul. Ils s'en vont au gré des flots, avec la barque où s'entassent hommes, femmes, enfants, animaux, matelas, ustensiles de cuisine, hardes, affaires utiles et inutiles.
Et l'eau noire monte. Elle arrache Izsak à sa cheminée. Le pauvre homme essaie de nager désespérément, mais le courant est plus fort que lui. Il lutte, nage, disparaît, plonge, remonte, crache de l'eau, le souffle lui manque, il tâche de s'accrocher à des meubles qui tournoient en descendant le fleuve, replonge... et se noie. Aussitôt après... non, immédiatement, sans délai... il n'y a point de délai, de temps dans l'Au-Delà, Izsak est debout, sec et propre, devant la face du Seigneur. Il se souvient parfaitement mais avec une paix et un calme célestes de ses dernières minutes, de l'horreur de cette mort... et il s'adresse à son Dieu, comme les prophètes le faisaient, en ces termes:
"Seigneur, je ne Te comprends pas. Tout le village a fui, sans attendre Ta volonté. La synagogue s'est vidée dès le début du sinistre. Moi seul, oui, j'ai prié, je me suis adressé à Toi, j'ai mis ma confiance en Toi et ma vie entre Tes mains. Je savais que Tu allais me sauver, que Toi seul pouvais me sauver... et voilà, Seigneur, ce que tu as fait du seul croyant du village: un noyé!"
L'infinie sagesse de Dieu aurait été ébranlée si elle n'avait pas été divine et infinie. Le Seigneur a regardé Izsak avec pitié avant de lui dire:
"Izsak, mon pauvre petit, moi non plus, je ne te comprends pas. Pourquoi n'as-tu pas confiance en Moi? J'ai envoyé trois barques, en vain, pour te sauver!"
Adam Biro, Deux Juifs voyagent dans un train (Belfond, 2007)
16:46 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; spiritualité; livres |
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18.05.2012
Morceaux choisis - Philippe Jaccottet
Philippe Jaccottet
... Je pourrais écrire une liste de prénoms et de noms comme on en trace sur des monuments de pierre ou de marbre après les guerres: note bien celui-ci, ne l'oublie pas, pour être équitable, pour que la liste soit constamment à jour, et encore celui-ci du mois dernier, et cet autre, du commencement de la semaine, écris plus vite, parce que tout semble s'accélérer, comme quand la pente se fait plus forte, mais quoi de plus beau qu'une cascade, de plus vivant, de plus lumineux quand le soleil la traverse? Alors que toutes ces chutes dans le noir...
On n'enterre plus guère, aujourd'hui; on brûle; non pas à la vue de tous comme en Inde et dans une sorte de fête, mais de façon cachée, furtive - il faut surtout ne pas choquer -, cela glisse sans aucun bruit sur des rails invisibles, l'affaire expédiée en quelques minutes et même la vue de la fumée qui ne peut pas ne pas s'élever de là épargnée aux survivants. Le plus souvent, des paroles embarrassées, mises ensemble tant bien que mal, des musiques empruntées ajoutent encore leurs ornements en toc, leurs oripeaux inutiles; comme on tirerait au plus vite un rideau hailloneux, dans un théâtre de fortune, sur une pièce ratée.
... Toutes ces chutes dans le noir, les unes après les autres, et pour nous qui vieillissons, de plus en plus fréquentes et de plus en plus proches. Pendant que les verdures s'accroissent encore, comme en chaque mois de mai qu'on aura vécu.
Qui signifie avoir vu cela, puis avoir dit, ou écrit, qu'on l'a vu? Et l'écrire alors que la glissade, serait-elle même presque indolore, continue, et que la perte s'aggrave; et quand, avant nous, le même mouvement - qui est celui du temps -, les mêmes successions d'épanouissement, d'usure et de disparition, n'avaient produit aucune parole, comme si tout, alors, pendant des millions d'années, s'était produit dans un monde fermé, alors qu'avec nous commencerait, aurait commencé un entrebâillement, tout de même, en fin de compte, prodigieux? Une espèce de souffrance, mais aussi de joie, une espèce de combat, d'odyssée inimaginables avant cela; toutes nos histoires, innombrables, à cause d'un regard enfin ouvert et d'une bouche enfin ouverte pour parler de ce qui commence à être vu.
Philippe Jaccottet, Des morts (Revue Europe no 955-956, novembre-décembre 2008)
image: Le débarcadère, Rolle (Suisse)
08:56 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis, Philippe Jaccottet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; prose; morceaux choisis; livres |
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Morceaux choisis - Andrée Chédid
Andrée Chedid

Andrée Chédid, Textes pour la terre aimée (Cahiers GLM, 1954)
07:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Andrée Chedid, Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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15.05.2012
La scie rêveuse
Bloc-Notes, 14 janvier / Les Saules
mise à jour 15 mai

La scie rêveuse a fait peau neuve, car outre les rubriques régulières que vous avez pu découvrir sur ce blog - La citation du jour, Le poème de la semaine, le Bloc-Notes, In Memoriam ou La musique sur FB - ont vu le jour au début du printemps Morceaux choisis qui présente des extraits de livres - déjà actif sur Facebook depuis plus d'un an - Au bar à Jules, un abécédaire un peu déjanté et La prière du coeur, une anthologie dévolue aux grandes figures de l'élévation spirituelle. Enfin, Musica présente s'efforce de proposer - sans commentaire ainsi que La musique sur FB mais intégré dans les notes récentes au contraire de cette dernière - un florilège des interprètes du classique.
A ce jour, La citation du jour regroupe 84 évocations, Le poème de la semaine 143 titres, Morceaux choisis 68 textes, La prière du coeur 12 méditations et La musique sur FB 646 extraits ou intégrales.
Toutes ces rubriques - en blanc dans le texte - peuvent être retrouvées sans peine sur La scie rêveuse, dans la rubrique catégories.
Les nouveautés littéraires subissent - provisoirement, peut-être? - une cure d'amaigrissement, car ma retraite professionnelle, fin février de cette année, modifie sensiblement mon regard sur le livre, même si - c'est en revanche une certitude - la passion de l'écrit demeure: inchangée, fertile et légère, au gré de mes vagabondages amoureux...
J'appelais de mes voeux la parution du chef-d'oeuvre de l'écrivain véritable: un livre blanc, constitué de pages blanches, sans un seul mot. Au lecteur d'y lire ce qu'il voudrait, au gré de sa plus grande liberté. Driss Chraibi
A tous je souhaite quelques moments de plaisir sur La scie rêveuse, et merci pour votre fidélité!
Driss Chraïbi, Le monde à côté (coll. Folio/Gallimard, 2003)
22:47 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Au bar à Jules - Un abécédaire, Bloc-Notes, La citation du jour, La musique sur Facebook, La prière du coeur, Morceaux choisis, Musica présente, Musique classique, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : actualité |
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Morceaux choisis - Pierre Reverdy
Pierre Reverdy

Il marchait au milieu du ciel les yeux baissés et les autres passants le regardèrent. Un peu plus bas, aux fenêtres, les têtes pendaient. Et les formes blanches qu'avaient laissées la lune, la nuit passée, se ranimèrent. La foule criait; au moins tous ceux qui s'étaient reconnus. On emportait le jour par morceaux dans toutes les rues de la ville. Et les cheveux du vent, mêlés au flot des gens et des voitures, s'engouffraient entre les murs et se nouaient. Tout le monde courait sans savoir où. Les pavés attachaient les regards. La terre. Le jour entrait parfois sans ressortir. Le mouvement s'étendait jusqu'aux fossés, qui bordaient les dernières maisons et, au-delà, on retrouvait le terrain plat. Le calme. Des ombres immobiles. Et le soleil reprenait partout sa place, sans qu'on puisse le toucher ni le prendre, au gré de son désir.
Pierre Reverdy, Main d'oeuvre / Poèmes 1913 - 1949 (Mercure de France, 1949)
image: Herculaneum, Campanie - Italie (katbrakatjamb.blogspot.com)
08:34 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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Morceaux choisis - Guido Ceronetti
Guido Ceronetti

Aucune musique de grand compositeur (en dehors de l'orgue d'une église) ne peut avoir des effets psychologiques aussi forts, aussi tendres que, parfois, la plus pauvre des chansons, s'il y a la voix, la maison, la rue. La femme qui chante fait toujours partie du mystère érotique, le sien est un appel et une attente, c'est pourquoi il ensorcelle, il donne envie de monter les escaliers à la hâte et d'ouvrir la porte derrière laquelle la voix se cache. Mais nous parlons du passé, aussi bien en Orient qu'en Occident. Elles ont été assassinées et jetées dans des tas d'ordures, comme un butin invendable, les chansons...
Guido Ceronetti, La patience du brûlé (Albin Michel, 1995)
image: Florence (elisaorigami.blogspot.com)
07:00 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Guido Ceronetti, Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essai; livres |
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13.05.2012
Morceaux choisis - Anna Akhmatova
Anna Akhmatova

Mais attendre la rencontreAvec celui que j'aimeSous le sel des embruns, et sous le ventRajeunir d'heure en heure.
Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes (La Dogana, 2010)
image: sosduneterrienneendetresse.centerblog.net
08:07 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Anna Akhmatova, Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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09.05.2012
Morceau choisis - Henri Michaux
Henri Michaux

Ralentie, on tâte le pouls des choses; on y ronfle; on a tout le temps; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement, toute la vie. On vit dans son soulier. On y fait le ménage. On n'a plus besoin de se serrer. On a tout le temps. On déguste. On rit dans son poing. On ne croit plus qu'on sait. On n'a plus besoin de compter. On est heureuse en buvant; on est heureuse en ne buvant pas. On fait la perle. On est, on a le temps. On est la ralentie. On est sortie des courant d'air. On a le sourire du sabot. On n'est plus fatiguée. On n'est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n'a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son œuf, on a posé ses nerfs.
Quelqu'un dit. Quelqu'un n'est plus fatigué. Quelqu'un n'écoute plus. Quelqu'un n'a plus besoin d'aide. Quelqu'un n'est plus tendu. Quelqu'un n'attend plus. L'un crie. L'autre obstacle. Quelqu'un roule, dort, coud, est-ce toi Lorellou?
Ne peut plus, n'a plus part à rien, quelqu'un.
Quelque chose contraint quelqu'un.
Soleil, ou lune, ou forêts, ou bien troupeaux, foules ou villes, quelqu'un n'aime pas ses compagnons de voyages. N'a pas choisi, ne reconnaît pas, ne goûte pas.
Princesse de marée basse a rendu ses griffes; n'a plus le courage de comprendre; n'a plus le cœur à avoir raison.
… Ne résiste plus. Les poutres tremblent et c'est vous. Le ciel est noir et c'est vous. Le verre casse et c'est vous.
On a perdu le secret des hommes.
Ils jouent la pièce en étranger. Un page dit Beh et un mouton lui présente un plateau. Fatigue! Fatigue! Froid partout!
Oh! Fagots de mes douze ans, où crépitez-vous maintenant?
On a son creux ailleurs.
On a cédé sa place à l'ombre, par fatigue, par goût du rond. On entend au loin la rumeur de l'Asclépiade, la fleur géante.
…ou bien une voix soudain vient vous bramer au cœur.
On recueille ses disparus, venez, venez.
Tandis qu'on cherche sa clef dans l'horizon, on est la noyée au cou, qui est morte dans l'eau irrespirable.
Elle traîne. Comme elle traîne! Elle n'a cure de nos soucis. Elle a trop de désespoir. Elle ne se rend qu'à sa douleur. Oh, misère, oh, martyre, le cou serré sans trêve par la noyée.
On sent la courbure de la terre. On a désormais les cheveux qui ondulent naturellement. On ne trahit plus le sol, on ne trahit plus l'ablette, on est la sœur par l'eau et par la feuille. On n'a plus le regard de son œil, on n'a plus la main de son bras. On n'est plus vaine. On n'envie plus. On n'est plus enviée.
On ne travaille plus. Le tricot est là, tout fait, partout.
On a signé sa dernière feuille, c'est le départ des papillons.
On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.
On n'est plus pressée de savoir.
C'est la voix de l'étendue qui parle aux ongles et à l'os.
Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur.
On regarde les vagues dans les yeux. Elles ne peuvent plus tromper. Elles se retirent déçues du flanc du navire. On sait, on sait les caresser. On sait qu'elles ont honte elles aussi.
Epuisées, comme on les voit, comme on les voit désemparées!
Une rose descend de la nue et s'offre au pèlerin; parfois rarement, combien rarement. Les lustres n'ont pas de mousse, ni le front de musique.
Horreur ! Horreur sans objet!
Poches, cavernes toujours grandissantes.
Loques des cieux et de la terre, monde avalé sans profit, sans goût, et sans rien que pouvoir avaler.
Une veilleuse m'écoute. Tu dis, fait-elle, tu dis la juste vérité, voilà ce que j'aime en toi. Ce sont les propres paroles de la veilleuse.
On m'enfonçait dans des cannes creuses. Le monde se vengeait. On m'enfonçait dans des cannes creuses, dans des aiguilles de seringues. On ne voulait pas me voir arriver au soleil où j'avais pris rendez-vous.
Et je me disais: Sortirai-je? Sortirai-je? Ou bien ne sortirai-je jamais? Jamais? Les gémissements sont plus forts loin de la mer, comme quand le jeune homme qu'on aime s'éloigne d'un air pincé.
Il est d'une grande importance qu'une femme se couche tôt pour pleurer, sans quoi elle serait trop accablée.
A l'ombre d'un camion pouvoir manger tranquillement. Je fais mon devoir, tu fais le tien et d'attroupement nulle part.
Silence! Silence! Même pas vider une pêche. On est prudente, prudente.
On ne va pas chez le riche. On ne va pas chez le savant. Prudente, lovée dans ses anneaux.
Les maisons sont des obstacles. Les déménagements sont des obstacles. La fille de l'air est un obstacle.
Rejeter, bousculer, défendre son miel avec son sang, évincer, sacrifier, faire périr… Pet parmi les aromates renverse bien des quilles.
Oh, fatigue, effort de ce monde, fatigue universelle, inimitié!
Lorellou, Lorellou, j'ai peur… Par moments l'obscurité, par moments les bruissements.
Ecoute. J'approche des rumeurs de la mort.
Tu as éteint toutes mes lampes.
L'air est devenu tout vide Lorellou.
Mes mains, quelle fumée! Si tu savais… Plus de paquets, plus porter, plus pouvoir. Plus rien, petite.
Expérience: misère. Qu'il est fou le porte-drapeau.
… et il y a toujours le détroit à franchir.
Mes jambes, si tu savais, quelle fumée!
Mais j'ai sans cesse ton visage dans la carriole…
Avec une doublure de canari, ils essaient de me tromper. Mais moi, sans trêve, je disais: Corbeau! Corbeau! Ils se sont lassés.
Ecoute, je suis plus qu'à moitié dévorée; Je suis trempée comme un égout.
Pas d'année, dit grand-père, pas d'année où je vis tant de mouches. Et il dit la vérité. Il l'a dit sûrement… Riez, riez, petits sots, jamais ne comprendrez que de sanglots il me faut pour chaque mot.
Le vieux cygne n'arrive plus à garder son rang sur l'eau.
Il ne lutte plus, des apparences de lutte seulement.
Non, oui, non. Mais oui, je me plains. Même l'eau soupire en tombant.
Je balbutie, je lape la vase à présent. Tantôt l'esprit du mal, tantôt l'événement… J'écoutais l'ascenseur. Tu te souviens Lorellou, tu n'arrivais jamais à l'heure.
Forer, forer, étouffer, toujours la glacière-misère. Répit dans la cendre, à peine, à peine; à peine on se souvient.
Entrer dans le noir avec toi, comme c'était doux, Lorellou…
Ces hommes rient. Ils rient.
Ils s'agitent. Au fond ils ne dépassent pas un grand silence.
Ils disent là. Ils sont oujours ici.
Pas fagotés pour arriver.
Ils parlent de Dieu, mais c'est avec leurs feuilles.
Ils ont des plaintes. Mais c'est le vent.
Ils ont peur du désert.
… Dans la poche du froid et toujours la route aux pieds.
Plaisirs de l'Arragale, vous succombez ici. En vain tu te courbes, tu te courbes, son de l'olifant, on est plus bas, plus bas…
Dans le souterrain, les oiseaux volèrent après moi, mais je me retournai et dis : Non. Ici, souterrain. Et la stupeur est son privilège.
Ainsi je m'avançai seule, d'un pas royal.
Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j'avais confiance. A présent, comment serait-ce possible? On détache un grain de sable et toute la plage s'effondre, tu sais bien.
Fatiguée on pèle du cerveau et on sait qu'on pèle, c'est le plus triste.
Quand le malheur tire son fil, comme il découd, comme il découd!
Poursuivez le nuage, attrapez-le, mais attrapez-le donc, toute le ville paria, mais je ne pus l'attraper. Oh, je sais, j'aurais pu... un dernier bond... mais je n'avais plus le goût. Perdu l'hémisphère, on n'est plus soutenue, on n'a plus le coeur à sauter. On ne trouve plus les gens où ils se mettent. On dit : Peut-être. Peut-être bien, on cherche seulement à ne pas froisser.
Ecoute, je suis l'ombre d'une ombre qui s'est enlisée.
Dans tes doigts, un courant si léger, si rapide, où est-il maintenant... où coulaient des étincelles? Les autres ont des mains comme de la terre, comme un enterrement.
Juana, je ne puis rester, je t'assure. J'ai une jambe de bois dans la tirelire à cause de toi. J'ai le coeur crayeux, les doigts morts à cause de toi.
Petit coeur en balustrade, il fallait me retenir plus tôt. Tu m'as perdu ma solitude. Tu m'as arraché le drap. Tu as mis en fleur mes cicatrices.
Elle a pris mon riz sur mes genoux. Elle a craché sur mes mains.
Mon lévrier a été mis dans un sac. On a pris la maison, entendez-vous, entendez-vous le bruit qu'elle fit, quand à la faveur de l'obscurité, ils l'emportèrent, me laissant dans le champ comme une borne. Et je souffris grand froid.
Ils m'étendirent sur l'horizon. Ils ne me laissèrent plus me relever. Ah ! Quand on est pris dans l'engrenage du tigre...
Des trains sous l'océan, quelle souffrance ! Allez, ce n'est plus être au lit, ça. On est princesse ensuite, on l'a mérité.
Je vous le dis, je vous le dis, vraiment là où je suis, je connais aussi la vie. Je la connais. Le cerveau d'une plaie en sait des choses. Il vous voit aussi, allez, et vous juge tous, tant que vous êtes.
Oui obscur, obscur, oui inquiétude. Sombre semeur. Quelle offrande! Les repères s'enfuirent à tire d'aile. Les repères s'enfuient à perte de vue, pour le délire, pour le flot.
Comme ils s'écartent, les continents, comme ils s'écartent pour nous laisser mourir! Nos mains chantant l'agonie se desserrèrent, la défaite aux grandes voiles passa lentement.
Juana! Juana! Si je me souviens... Tu sais quand tu disais, tu sais, tu le sais pour nous deux, Juana! Oh! Ce départ! Mais pourquoi? Pourquoi? Vide? Vide, vide, angoisse; angoisse, comme un seul grand mât sur la mer.
Hier, hier encore; hier, il y a trois siècles; hier, croquant ma naïve espérance; hier, sa voix de pitié rasant le désespoir, sa tête soudain rejetée en arrière, comme un hanneton renversé sur les élytres, dans un arbre qui subitement s'ébroue au vent du soir, ses petits bras d'anémone, aimant sans serrer, volonté comme l'eau tombe...
Hier, tu n'avais qu'à étendre un doigt, Juana; pour nous deux, pour nous deux, tu n'avais qu'à étendre un doigt.
Henri Michaux, La ralentie - Plume/Lointain intérieur (coll. Poésie/Gallimard, 2007)
09:30 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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07.05.2012
Morceaux choisis - Thomas Sanchez
Thomas Sanchez

Tout est désormais noir et blanc dans mon atelier. Il est sans texture ni saturation. Je rampe continuellement vers toi dans ma peinture. Je raie, je barre, je rature. Quand on ne vit que dans le souvenir, la vie se meurt. Seul toute la journée, je brosse la toile avec mon pinceau pour t'atteindre, mais c'est comme si je faisais l'amour avec des mains attachées. J'ai besoin de sentir ta chair, de glisser mon corps sur le grain, de tatouer la toile. J'ai l'énergie de créer au milieu de cet anéantissement. Un peintre doit conquérir ses yeux. Que je me souviens bien de tes yeux...
Je suis en train de perdre les miens, car je juge frivole de faire de l'art en période de guerre, de peindre un poisson rouge dans un bocal, un bras emporté par une grenade, des fleurs dans un vase, un champ de blé traversé par des chars. Tes yeux s'lèvent du champ dévasté, lui redonnent forme. L'ironie veut qu'après la destruction, seul l'art subsiste. Le travail de l'artiste est acte de guérison. Je dois lutter contre l'inertie de la désespérance, me contraindre à regarder à l'intérieur du volcan, à voir à nouveau la couleur, à reconquérir mes yeux, à observer cette éruption de soufre qu'est la guerre. Mais comment voir une haine si ancienne dans une lumière neuve? Je dois trouver un moyen, découvrir une irrévérencieuse invention. Personne ne sait que je m'efforce de construire à partir du chaos, d'ordonner la destruction de mon coeur, mon effondrement sans toi. La réalité me presse, car chaque guerre est personnelle, chaque bataille est intime.
Thomas Sanchez, Le jour des abeilles (coll. Folio/Gallimard, 2002)
21:07 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres |
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04.05.2012
Morceaux choisis - Anonyme du XVe siècle
Anonyme du XVe siècle

Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994)
image: Mariano Salvador Maella, Vénus remettant sa ceinture à Junon (vers 1786)
23:20 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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03.05.2012
Morceaux choisis - Erri de Luca
Erri de Luca

J'ai beaucoup parlé seul. Soudain une phrase sortait de ma bouche. Je la disais à la maison qui attendait ma voix. J'ai vécu si longtemps à l'intérieur d'elle qu'un échange s'est établi entre ses pierres et moi. Je sens que je fais partie d'une nature minérale commune. Son silence est le mien, il est intérieur. Le silence du dehors, de la campagne, total certains soirs de brouillard, ne ressemble pas au nôtre capable d'absorber les sons, quand même ma respiration et les battements de mon coeur se dissipent et que je ne les perçois plus. La maison me répond. Sa voix n'appartient pas aux hommes: elle jaillit de la pierre volcanique des murs, née au temps où l'écorce terrestre était en fusion et la matière mère de toutes choses. C'est une voix qui a bouillonné dans les fleuves de feu jaillissant en gerbes de la mare des cratères. Quand le vent balaie sa poussière, l'asperge de gouttes grises et bleues, la pierre murmure des comptines. Parfois c'est un timbre sonore où je distingue des syllabes incohérentes, d'autres fois je comprends des phrases entières. Mon oreille s'est exercée à écouter les pierres.
Je les ai extraites de la terre, je les ai taillées avec mon ciseau, en forçant la fissure, comme si c'étaient des noix. Un éclatement, un souffle, et elles s'ouvraient à demi, l'air passait pour la première fois sur les pores de la pierre, à l'intérieur. Les pierres sont des huîtres pour ceux qui savent les toucher. Je les ai équarries, j'en ai fait des sentiers, des haies, des sièges, me servant des aspérités de l'une pour l'encastrer dans l'autre. Je les rapprochais suivant une géométrie qu'elles présentaient elles-mêmes, chacune prête à n'accepter qu'une seule autre forme, comme par destin. J'avais la mémoire des aspérités et je prenais dans le tas précisément celle qui allait s'ajuster avec un bruit de mains qui se joignent. Pierre noire opaque qui resplendissait entre les doigts, pleine, lourde, au relief dur et pourtant docile pour celui qui le comprend.
Autrefois, je voyais des lettres éparses entre les branches d'un arbre, sur les vitres mouillées, tracées par le vol des mouches. J'étudiais les alphabets de la Méditerrannée pour élargir le catalogue des signes et comprendre toute cette semence d'écriture. Dans les points étoilés de l'univers nos ancêtres ont vu des figures, des bêtes, des chariots, moi je découvrais des lignes d'alphabets. Le monde était écrit, le premier homme n'inventait pas les noms, il les lisait. Sur la matière demeurent les traces résiduelles de cette rédaction, des monogrammes qui ont résisté à un effacement général. La voix rauque de la maison parlait avec ces lettres, prononçait des syllabes simples. Les soirs de tempête, quand je redoutais la force du ciel sur les animaux et les arbres, les murs marmonnaient une complainte et m'apaisaient.
Erri de Luca, Acide - Arc-en-Ciel (coll. Foléio/Gallimard, 2011)
image: Villa Poncini (Curio, Tessin)
07:23 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Erri de Luca, Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; morceaux choisis; livres |
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29.04.2012
Morceaux choisis - Sylvia Plath
Sylvia Plath

Sylvia Plath, Trois femmes (Editions des Femmes, 1975)
07:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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27.04.2012
Morceaux choisis - Graham Greene
Graham Greene

Le docteur ouvrit le tiroir de son bureau. A l'intérieur, il y avait une photographie de femme. Elle gisait là, dans l'attente, cachée aux regards étrangers, protégée de la poussière, toujours présente lorsque le tiroir s'ouvrait.
- Cette chambre me manquera... où que je sois. Vous ne m'avez jamais parlé de votre femme, docteur. Comment est-elle morte?
- Maladie du sommeil. Elle passait beaucoup de temps dans la brousse, au début pour essayer de persuader les lépreux de venir se faire soigner. Nous n'avions pas, alors, contre la maladie du sommeil, les remèdes efficaces que nous avons à présent. Les gens meurent trop vite.
- Mon espoir était de finir dans le même bout de terre qu'elle et vous. Nous aurions composé un coin des athées, à nous trois.
- Je me demande si vous seriez qualifié pour cela.
- Pourquoi pas?
- Vous êtes trop tourmenté par votre manque de foi, Querry. Vous le triturez sans arrêt, comme un bobo dont vous voudriez vous débarrasser. Je me contente du mythe, vous pas... vous voudriez être croyant ou incroyant.
- Quelqu'un appelle dehors, dit Querry. J'ai cru un moment que c'était mon nom. Mais quel que ce soit le nom que l'on crie, nous imaginons toujours que c'est le nôtre. Il ne s'en faut que d'une syllabe pour que ce soit le même. Nous rapportons tout à nous.
- Vous avez dû connaître une foi immense pour qu'elle vous manque à ce point.
- J'ai avalé d'un trait tous leurs mythes, si vous appelez cela la foi. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Maintenant, lorsque je relis ce passage, son symbolisme m'apparaît très évident, mais comment espérer que de pauvres hommes habitués à manier leurs filets et leurs barques aient reconnu le symbole? Ce n'est qu'à mes moments de superstition que je me rappelle avoir renoncé au sacrement avant d'avoir renoncé à la foi et les prêtres y trouveraient sûrement un rapport. Je suppose que la foi est une sorte de vocation et que la plupart des hommes n'ont pas de place, en leur cerveau ou en leur coeur, pour deux vocations. Si nous croyons vraiment à quelque chose, nous n'avons pas le choix, n'est-ce pas? Il nous faut aller toujours plus loin. Autrement la vie, lentement, effrite et épuise la foi. Mon architecture était statique. On ne peut pas plus être un demi-croyant qu'un demi-architecte.
- Voulez-vous dire que même cette moitié, vous avez cessé de l'être?
- Sans doute ma vocation n'était-elle pas assez forte, dans un sens comme dans l'autre, et le genre de vie que j'ai mené a tué les deux. Il faut qu'une vocation soit très solide pour résister au succès. Le prêtre en vogue et l'architecte en vogue... leurs talents facilement tués par le dégoût.
- Le dégoût?
- Le dégoût de la louange. Comme cela vous écoeure, docteur, à force de stupidité! Les mêmes gens qui détruisaient mes églises glorifiaient ensuite le plus bruyamment ce que j'avais construit. Les livres qu'ils écrivaient sur mes oeuvres, les pieuses intentions qu'ils m'attribuaient, suffisaient à me donner la nausée devant ma planche à dessin. Il aurait fallu plus de foi que je n'en avais pour résister à cela...
- La plupart des hommes semblent supporter le succès assez agréablement. Mais vous, vous êtes venu ici.
- Je crois que je suis guéri d'à peu près tout, fût-ce du dégoût. J'ai été heureux ici...
Graham Greene, La saison des pluies (Laffont, 1960)
image: Léproserie - Nacopa / Mozambique (santegidio.org)
07:47 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres |
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25.04.2012
Morceaux choisis - Clémence Boulouque
Clémence Boulouque

Les mots dessinent les amandes. Les livres aussi. Le Livre. Je tourne les pages de la Bible, cherche dans les versets un creuset de mémoire. Pas seulement les rites, mais aussi les premières traces de profane, la célébration de nos jours, de la nature, du miel, le lait, les rives à franchir, les terres promises, le monde d'ici et le monde à venir. Ce n'est pas un fantasme de pureté, une caution de tradition que je guette dans les textes sacrés, mais l'âpreté des paysages du Moyen-Orient, le creuset des siècles, les échos d'une célébration de la vie, ici, en attendant, peut-être... En attendant.
En hébreu, l'amande a pour nom shaked. Une désignation est composée des lettres shin, kaf et dalet. Les lettres ont des significations précises, elles correspondent à des mots: shin signifie "dent", kaf "paume de main" et dalet "porte", "ouverture". Les lettres hébraïques ont également une valeur numérique précise, mais cet exercice de guematria, ce rapport entre les mots et les lettres, ne tomberait pas juste si je m'y livrais ici. On peut tout interpréter de façon légère, souriante et alerte: c'est vif, parfois élégant, souvent n'importe quoi. Ce que je dessine ici, ce ne sont que des horizons, des grands traits pour rêver. L'amande, qui irait de la main à la bouche, qui ouvrirait vers des ailleurs. L'amande, qui se glisse dans les premières esquisses de l'humanité.
Elle apparaît à quatre reprises dans le texte biblique, le fruit étant à chaque fois lié au motif de l'élection ou, tout au moins, à un témoignage de magnificence, de déférence. Chacune de ces occurences fait écho dans ma vie. Ce ne sont pas des références coudées, d'improbables liens, mais des résonances. C'est ainsi.
Clémence Boulouque, Au pays des macarons (coll. Le Petit Mercure/Mercure de France, 2005)
09:13 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Clémence Boulouque, Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essai; morceaux choisis; livres |
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23.04.2012
Morceaux choisis - Ernest Pépin
Ernest Pépin

Ernest Pépin, Babil du songer (Ibis Rouge, 1997)
image: Sainte Anne/Guadeloupe (http://alainfoix.com)
19:50 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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20.04.2012
Morceaux choisis - Charles-Albert Cingria
Charles-Albert Cingria

C'est exquis un réveil et surtout de ne pas se lever parce qu'on a toujours froid, c'est-à-dire chaud dans une menace de froid si on exécute une révolution de se lever, laquelle a tout à gagner - en effet rien ne vous y oblige - à rester à l'état de résolution. Donc on ne se lève pas. Plutôt on compte, on s'accorde des délais. On compte jusqu'à cent, très lentement, bien entendu, et puis, quand on est arrivé à cent, on s'arrête simplement de compter, mais on ne se lève pas davantage.
Vient le moment pourtant où l'on se dresse automatiquement. C'est un subconscient qui fait ça, un trop-plein qui vous propulse. A peine debout, on se précipite sur le petit bois. Une flambée, quelques instants, vous fait retrouver par les jambes et les genoux et les pieds et la prunelle du regard, cette pointe à jour de l'âme, la chaleur que vous venez de quitter. Mais c'est aussi pour faire bouillir de l'eau pour le thé que vous faites ce petit embrasement.
Un peu de bois sec, un peu de bois vert, un peu de charbon de bois à 50 francs les dix litres, inséré avec escient à des places favorables - des places qui, dans l'incandescence, font s'établir une structure - amuse et stimule l'ingéniosité et, à ce feu, lui accorde une durée.
Surtout, le charbon se brise avec un infinitésimal bruit précis de harpe qui est délicieux à entendre.
Charles-Albert Cingria, D'un jeudi à l'autre, Oeuvres complètes vol. 1 - Récits (L'Age d'Homme, 2012)
image: lameduseetlerenard.blogspot.com
00:18 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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18.04.2012
Morceaux choisis - Luc Ferry
Luc Ferry

Sans ce sentiment que la vie passe et qu'il presse, on ne voit pas bien ce qui nous inciterait à nous lever le matin, à travailler, à tenter d'agir sur le monde, à hiérarchiser nos priorités et nos passions. Il se pourrait en dernière instance que ce soit cette réconciliation avec notre condition de mortels, cette acceptation de la finitude qui, d'une part, donne de l'intensité à l'existence et qui, de l'autre, puisse conférer à l'instant présent le statut de fragment d'éternité, nous inciter à ne pas nous presser afin de nous réjouir du simple fait d'exister, du fait même que les choses soient. Il faut avoir la mort en tête pour que le charme gratuit de l'existence nous apparaisse en tant que tel, pour que l'on puisse prendre plaisir au simple fait d'exister. Ces deux exigences, en apparence contradictoires, sont en fait indissociables et toutes deux dérivent de la conscience de la finitude. C'est parce qu'il y a urgence que nous ne laissons pas filer le temps, mais c'est aussi parce qu'il nous est compté, et que nous le savons, que nous pouvons parfois le laisser filer volontairement. Il faut tenir ensemble ces deux mouvements si l'on ne veut pas que la mort, déniée, s'empare subrepticement de la vie derrière notre dos.
Luc Ferry, L'anticonformiste - Une autobiographie intellectuelle / entretiens avec Alexandra Laignel-Lavastine (Denoël, 2012)
20:19 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Le monde comme il va, Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; philosophie; livres |
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17.04.2012
Morceaux choisis - Katherine Pancol
Katherine Pancol
Le 5 mai 1998.
J'ai le coeur brisé, Jonathan... Et je ne suis pas sûre que les morceaux se soient recollés. Parce que j'ai eu si mal, si mal que j'ai cru en mourir... Parce qu'un autre que moi, mon semblable, mon même sang, mon même souffle, ma même peau, mes mêmes cheveux, mes mêmes dents, mon même sourire, en est mort tout debout, lui. Parce que, je vous l'ai dit, je veux aimer la vie, malgré tout.
Le soleil de printemps qui rebondit à mes pieds et me force à me lever... Les bains du petit matin quand la ville s'ébroue à peine. Les galets polis sur la plage que mes plantes de pied ont apprivoisés. Le bruit des vagues qui font chanter les galets quand elles se retirent. Ma peau toute salée que je lèche à grands coups de langue. Les fromages de Madame Marie. Les gâteaux de Monsieur Lainé. Les moules-frites de Laurent et Josepha. La présence tendre et bourrue de Nathalie. Les pinceaux blancs du phare, la nuit, ma seule compagnie.
Je chasse toutes les autres. Je les chasse tous. Je les désire, je les convoque, je me jette à leur cou, je leur fais des noeuds partout et... je les tranche. D'un seul coup. Sans avertissement. Ils durent ce que durent le désir physique, l'envie de frotter ma peau contre une autre, de se faire étreindre, entourer, fouiller, retourner... Comme le tracteur dans la terre... Ou plus doucement... Comme les lunettes cerclées embuées de tendresse.
Je hais la douceur, la tendresse, la passion quand elles ne viennent pas de lui... De cet homme qui s'est éloigné, un beau matin, en bateau sur le port. Que j'ai regardé partir en serrant la main d'un autre dans ma main. Un autre qui aimait aussi cet homme plus que tout. Cet homme qui nous abandonnait. Pour qui? Pour quoi? Pourquoi, Jonathan? Pourquoi est-il parti? Je n'ai jamais compris.
Alors je préfère rester seule. Dans ma chambrette, face à la mer. Avec mes livres, les mouettes qui me raillent, le vent et la tempête. Ces compagnons-là me vont bien. Ils ne me demandent rien. Je ne leur donne rien. Un amour commence à exister quand chacun offre à l'autre le fond de ses pensées, les secrets les plus verrouillés. Sinon, ce n'est pas de l'amour, c'est de l'échange de peaux, de désir immédiat, et l'on se retrouve, détroussé, comme après le passage d'un cambrioleur.
Gardez votre secret. Je garderai le mien. Souvenez-vous de la vieille femme et du curé, dans Maison des autres.* Les secrets ne sont pas faits pour être échangés avec des inconnus. Elle en est morte.
Qu'est-ce que je sais de vous? Et vous voulez me raconter votre vie! Sans façon, Jonathan! Restons-en au rayon des livres, prudemment. Il y en a plein d'autres magnifiques qui ne nous déchireront pas les entrailles, qui nous berceront d'illusions, ou nous infuseront dans des douleurs plus tièdes, plus lointaines.
Pein d'autres qui nous feront voler très haut, loin de nos pourquoi.
Si pouvoir - équivalait à vouloir -Ténu serait - le Critère -C'est l'ultime de la Parole -Que l'impuissance à dire. Emily DickinsonJe suis dans cette impuissance-là.
Kay
Katherine Pancol, Un homme à distance (coll. Livre de Poche, 2004)
07:28 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Katherine Pancol, Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres |
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16.04.2012
Morceaux choisis - Giacomo Leopardi
Giacomo Leopardi

Giacomo Leopardi, extrait du Chant 34 - Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994)
image: dominique.decobecq.perso.neuf.fr/LegenetdeLeopardi.html
08:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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14.04.2012
Morceaux choisis - Jean-Louis Kuffer
Jean-Louis Kuffer

Il n'y a pas de temps mort: voilà ce que me dit cette croix clouée en moi. Voici le jour se lever sur le monde des gens ordinaires, et nous allons tenter de vivre de nouveaux ou de nouvelles après-midi. Le passé nous attend dans la forêt de la ville où nous allons retourner tout à l'heure pour gagner notre vie en dignes gens ordinaires, et l'éternelle matinée sera aux affaires et ce seront ensuite de belles ou de beaux après-midi, ce sera selon, en attendant le retour des enfants...
Je vis, une fois de plus, à l'instant, l'émouvante beauté du lever du jour. L'émouvante beauté d'une aube d'automne aux verts passés et aux bleus tendres. L'émouvante beauté de l'or du temps qui ne rapporte rien. L'émouvante beauté des gens le matin. L'émouvante beauté d'une pensée douce flottant comme un nuage immobile sur le lac d'étain, tandis que le ciel vire au rose. L'émouvante beauté de ce que ne voit pas l'aveugle ce matin, les yeux ouverts sur son secret.
Je me dis souvent qu'il n'y a rien de beau ni d'émouvant dans la vie de trop de gens piétinés, mais qu'en sais-je? Que savons-nous des gens me dis-je à l'instant en traversant le selva oscura de la ville aux affaires? Qu'aurais-je jamais su de Grossvater et qu'aurons-nous su de nos pères et de nos mères? Tout à l'heure ils vont se retrouver à leurs guichets de gens ordinaires. L'émouvante beauté de ces gens. Regarde ta mère traverser la rue du Temps. Regarde ton père la regarder, ce soir-là dans un bar. Regardez, les enfants: regardez voir...
Jean-Louis Kuffer, L'enfant prodigue (D'Autre Part, 2011)
image: Lucienne Kuffer, Peinture (2009)
00:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Jean-Louis Kuffer, Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; récit; livres |
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13.04.2012
Morceaux choisis - Nirmalprabha Bordoloï
Nirmalprabha Bordoloï

Nirmalprabha Bordoloï, Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Editions Turquoise, 2012)
06:53 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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11.04.2012
Morceaux choisis - Henry Miller
Henry Miller

Le meilleur de l'art d'écrire, ce n'est pas le mal réel qu'on se donne pour accoler le mot au mot, pour entasser brique sur brique; ce sont les préliminaires, le travail à la bèche que l'on fait en silence en toutes circonstances, que ce soit dans le rêve ou à l'état de veille. Bref, la période de gestation. Personne n'a jamais réussi à jeter sur le papier ce qu'il avait primitivement l'intention de dire. La création originale, qui est continue, que l'on écrive ou non, participe du flux élémentaire. Elle s'inscrit hors de toutes dimensions, de toutes formes, de toutes durées. Dans cet état préliminaire, qui est création et non naissance, les éléments appelés à disparaître ne sont pourtant nullements détruits; un principe qui se trouvait déjà être présent, marqué au sceau de l'impérissable, par exemple la mémoire, la matière, Dieu, surgit à l'appel et l'être s'y précipite comme le fétu de pailledans le torrent. Mots, phrases, idées, si subtils et ingénieux soient-ils, coups d'ailes les plus forcenés de la poésie, rêves les plus profonds, visions les plus hallucinantes, ne sont que hiéroglyphes grossiers gravés par la douleur et la souffrance en commémoration d'un événement qui demeure intransmissible.
Dans un monde suffisamment ordonné, il serait utile de faire l'effort déraisonnable de noter de tels hasards miraculeux. Cela n'aurait à vrai dire aucun sens. Si l'humanité prenait le temps de se rendre compte des choses, qui saurait se contenterd'une contre-façon, quand il n'est que de tendre la main pour saisir le réel? Qui aurait envie d'allumer la radio pour écouter Beethoven, par exemple, dès lors qu'il lui suffirait de se tourner vers lui-même pour vivre les extases d'harmonie que Beethoven a désespérément tenté d'enregistrer? Toute grande oeuvre d'art, si elle atteint la perfection, sert à nous rappeler, mieux: à nous faire rêver l'intangible éphémère, c'est-à-dire l'univers. Elle ne jaillit pas de l'entendement, on l'y admet ou on l'en rejette. Admise, elle instille une vie nouvelle. Rejetée, nous en sommes diminués d'autant. Quel que soit son objet, elle ne l'atteint jamais: elle contient toujours un plus dont le dernier mot ne sera jamais dit. Et ce plus, c'est ce que nous lui ajoutons dans notre appétit terrible de ce dont chaque jour qui s'écoule est la négation. Si nous nous admettions nous-mêmes aussi complètement que nous admettons l'oeuvre d'art, l'univers entier de l'art périrait de carence alimentaire.
Henry Miller, Sexus (Bourgois, 1995)
traduit de l'américain par Georges Belmont
image: Henry Miller, Really the Blues
15:23 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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