23.05.2012

Le poème de la semaine

Edmond Jabès

Que les bois aient des arbres,
Quoi de plus naturel ?
Que les arbres aient des feuilles,
Quoi de plus évident ?
Mais que les feuilles aient des ailes,
Voilà qui, pour le moins, est surprenant.
Volez, volez, beaux arbres verts.
Le ciel vous est ouvert.
Mais prenez garde à l’automne, fatale
Saison, quand vos milliers et milliers
D’ailes
redevenues feuilles,
tomberont.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

16.05.2012

Le poème de la semaine

René Char

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour: chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima.
 
Il cherche son pareil dans le voeu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir, puis, léger, l'éconduit.
 
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma liberté est son trésor!
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma solitude se creuse.
 
Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour: chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima
Et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas!

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

09.05.2012

Le poème de la semaine

Ernest Pépin

Passagers des vents
Et de toute géographie souterraine
Nous glanons d’immenses voyances
Et honorons la vertu des sables aériens
Il n’est griffures qui vaillent ni gommiers ni mémoires
Seules les boues ont gardé nos empreintes
Nous parlons le magma et la turbulence folle
De ces courants d’hommes
Au grand charroi des îles
N’était-ce l’amandier et son parasol de rêves
Ou l’oiseau foudroyé de vivre son voyage
Notre voix va au vent tremblant
Des fougères sacrées
Tant de boucans nous guettent aux haltes
Tant de langues se perdent aux feuillages
Mais sur la jetée des vents d’ailleurs
Et d’ici
Nous hâlons le coutelas des tempêtes
Le lieu est mémoire
Comme gouffre de lumière
Où nous naviguons à hisser nos élans
Chavire grand ciel
Les étoiles nous sont rumeurs de prophètes
Par tous vents nos jardins s’émerveillent
Là-haut l’île suspend sa crinière
Voyageur des vents souffle les mots
Acquitte-toi des frontières
O vents des mots
Lavez l’écorce et le champignon des songes
Là-bas m’attend une auberge marine
Salaison de mots
Et conteurs en veille
Et paroles d’embruns
Et compère Soleil
Ceux qui s’en viennent sont de connivence
Plumes que laissent les voyageurs des vents
Aux pirates et aux dieux.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

02.05.2012

Le poème de la semaine

Saint-John Perse

Oiseaux, lances levées à toutes frontières de l'homme !…
 
L'aile puissante et calme,
et l'œil lavé de sécrétions très pures,
ils vont et nous devancent aux franchises d'outre-mer,
comme aux Échelles et Comptoirs
d'un éternel Levant.
Ils sont pèlerins de longue pérégrination,
Croisés d'un éternel An Mille.
Et aussi bien furent-ils Croisés sur la croix de leurs ailes...
Nulle mer portant bateaux a-t-elle jamais connu
pareil concert de voiles et d'ailes sur l'étendue heureuse ?
 
Avec toutes choses errantes par le monde
et qui sont choses au fil de l'heure,
ils vont où vont tous les oiseaux du monde,
à leur destin d'êtres créés...
Où va le mouvement même des choses, sur sa houle,
où va le cours même du ciel, sur sa roue
- à cette immensité de vivre et de créer
dont s'est émue la plus grande nuit de mai -
ils vont, et doublant plus de caps que n'en lèvent nos songes,
ils passent, nous laissant à l'Océan
des choses libres et non libres...
 
Ignorants de leur ombre,
et ne sachant de mort que ce qui s'en consume d'immortel
au bruit lointain des grandes eaux,
ils passent, nous laissant, et nous ne sommes plus les mêmes.
Ils sont l'espace traversé d'une seule pensée.
 
Laconisme de l'aile!
ô mutisme des forts...
Muets sont-ils, et de haut vol,
dans la grande nuit de l'homme.
Mais à l'aube, étrangers, ils descendent vers nous:
vêtus de ces couleurs de l'aube
- entre bitume et givre -
qui sont les couleurs mêmes du fond de l'homme...
Et de cette aube de fraîcheur,
comme d'un ondoiement très pur,
ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création.


Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

25.04.2012

Le poème de la semaine

Abdellatif Laâbi

J'aurai gravé sur l'éther
des voix
des cantilènes
des cris
des bribes d'histoire
des dates sans commentaire
des mots d'adieu
repris à des stèles funéraires
des chemins d'exil
des bateaux de retour
des nervures d'arbres
des silhouettes d'oiseaux
des corps de femmes
des traces de pas
des cours de fleuves
des dessins d'enfants
une main coupée
un coeur nu
un lever de soleil
que j'ai imaginé le premier
sur terre
une étoile
que j'ai souvent visitée dans mes rêves éveillés
un homme debout
les pieds fermes
la tête haute
et dans ses yeux où perle une larme
subitement agrandis à la dimension du ciel
j'aurai gravé en pointillé
la flèche de l'infini
 
J'aurai marqué
cette page
et refermé
le livre

  
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

18.04.2012

Le poème du jour

Jacques Chessex

En ce temps-là j'allais par ces bois
Multipliant mon émoi dans mon coeur
Le vent de mai chauffait l'air
L'aubépine brûlait blanche
   vers la lumière de l'orée
Et déjà je savais quel accord
Liait la fleur neigeuse et le secret de l'ombre
   où je marchais
Avec mon propre secret et cette fleur
Si mal contenue dans mon seul crâne
 
Ainsi j'allais à mon habitude
Quand la beauté tremble
avec sa musique d'os et de clarinette
Dans la buée heureuse des arbres
Et le rossignol peut louer ma résolution 
Et moi
errer par les arbres noirs
et ne craignant nulle rencontre
Car la simplicité du coeur est une forteresse
La beauté une armure
Assis au caveau des branches
le Cerf m'approuvait
Son sourire rayonnait comme un astre
Au hallier nocturne en plein jour.
 
Que craindre du rusé et du chasseur
Car la limpidité de l'âme est visible
A travers l'os et la peau des purs
Et leur candeur effraie le fourbe
 
En ce temps-là j'allais innocemment
   par la nuit courbe
J'étais une fontaine où je buvais
   à ma propre source
Une coulée d'air où je suspendais ma bouche
Ainsi boirait ma lèvre à la rivière de ta bouche
Mon âme se fortifierait à la clarté de la seule Eau.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

11.04.2012

Le poème du jour

Marceline Desbordes-Valmore

J'ai voulu, ce matin, te rapporter des roses,
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.
 
Les noeuds ont éclaté, les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
 
La vague en a paru rouge et comme enflammée,
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

04.04.2012

Le poème de la semaine

Andrée Chedid

Nul n'a vécu le fond d'une rose
L'espace d'un océan
Ou le lieu de son corps
 
Nul n'entrevoit l'écart entre la pulpe et l'écorce
Ne démêle l'écheveau de l'ombre et de la fleur
 
Les nuits martèlent nos clairières
Le jour abreuve nos ravins
Nul chemin n'est plus inverse que le nôtre
Mais nul plus souverain
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

28.03.2012

Le poème de la semaine

Jean Grosjean

Nous reposons à ton ombre
malgré l'éclat du jour qui torréfie les champs.
Nous échappons par tes nuits étoilées
aux dimensions de notre internement.
 
Tu peux guider ou dérouter nos songes,
on ne t'entend pas plus qu'un vol d'effraie.
Si nous effraie que la nuit se prolonge
c'est toi qui viens ouvrir les volets.
 
Beauté des vitres que ton souffle embue,
charme des premiers pas dans le jardin. 
Tu poses doucement sur le talus
un vieux brouillard comme un chapeau d'emprunt.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

21.03.2012

Le poème de la semaine

Edmond Jabès

Je ne cesserai pas
de chanter les cloches des rencontres muettes,
les bras des divans parfumés,
les grandes chutes d'oiseaux ressemblants,
les éternels miroirs vibrants.
 
Je ne cesserai pas
de chanter la morsure rouge des lèvres,
l'épaule insoumise, les aisselles surprises,
les seins toujours à l'heure
aux rendez-vous nocturnes.
 
Je ne cesserai pas
de chanter ton visage poudré de cendre,
le dernier naufrage
à l'aube soufflée des lampes,
ta nuque échappée à l'étreinte,
tes pas que rien ne trahit.
 
Je ne cesserai pas
de chanter tes hanches profondes,
tes chevilles noyées dans les nuages,
tant de pensées vagabondes,
tant de fumée divine.
 
Je ne cesserai pas
de chanter ta chevelure courante
aux pieds des arbres solitaires
blessés de feuilles et d'oeillères.
 
Je ne cesserai pas
de chanter la rue, le parc, la mer,
car je te connais,
car je t'aime et te connais.
 
Je ne cesserai pas
d'apprendre à rire,
à peindre et rire
dans le fond des palais;
car je te crains,
car je t'aime et te crains.
 
Je ne cesserai pas
de forger des serrures,
des cadenas et des ceintures
tout au long du ciel,
car je te garde,
car je t'aime et te garde.
 
Je ne cesserai pas
de couper tes mains, 
tes bras et tes poings
pour que jamais l'adieu
ne remonte sur l'eau.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

18.03.2012

Morceaux choisis - Jean-Pierre Siméon

Jean-Pierre Siméon 

littérature; poésie

La joie n'appartient à personne
les chemins la respirent
et les nuits et leurs aubes si proches
et nos épaules tout habillées de vent
est-ce elle
allons
qui se retire quand l'heure soudain
est un jardin qui se fige
n'est-ce pas nous
plutôt rugueux et impénétrables
qui nous absentons
nous qui prononçâmes dans un rire imprudent
le mot de trop

non
notre joie n'est pas nôtre
pourquoi sinon durerait-elle en les autres
quand nous-mêmes à nous-mêmes
nous mourons
nous l'avons bien embrassée et tant de fois
la chose heureuse
nous l'avons crue à nous bien sûr
comme on croit sien un printemps
quand on sent monter en soi
une eau rebelle et bienfaisante

mais c'est croire cela
que la source n'existe
que pour nos lèvres or
tout existe hors de nous
la joie aussi donc et son corps de rivière
allez si vous voulez enfants
cueillir la truite dans l'eau claire
et puis regardez-la mourir
dans vos mains nues
langage perdu
langage à jamais perdu
qui nous donnait le monde

allons c'est dit amis
marchons droit dans les chemins chantants
et respirons le chant
et respirons l'arbre et l'oiseau et la terre
donnons-nous vertigineux
aux strophes de la lumière bue
par les branches
ayons le coeur bien tendre
le pas ivre et la pensée errante
promeneurs naïfs
dans la vie innombrable
marchons silencieux

et la joie doit venir
elle viendra bonne fille implacablement
oh laissons-la venir
compagne jaillissant d'un buisson inconnu
et donnons-lui nos mains sans mot dire
sans rien croire
spérant seulement que notre visage
en elle se repose
et qu'un instant
par quel amour sans nom
nous ne vivions que d'être

nous aurons ce jour-là
les yeux lavés de tout désir
de tout regret
nous irons dans la beauté d'un matin
le long d'une rivière
entre douleur et douleur
le coeur battu
le coeur recommençant
et nous la saurons alors la joie libre
et sans attente
comme un dernier souffle frais
peut-être
au revers de la nuit.

 Jean-Pierre Siméon, Taité des sentiments contraires (Cheyne, 2011)

image: Marc Chagall, La maison des splendeurs

 

14.03.2012

Le poème de la semaine

Abdellatif Laâbi

Les dés sont jetés
 
Malgré toutes tes contorsions
tu n'as pas de prise sur la mort
Alors écris la vie!
ton calame d'encre et de sang
ton royaume sans sujets ni maître
ta patrie sans terre
ta seule croyance hors religion
tes yeux et ta langue
ta richesse et ton dénuement
ta face éclairée et ton ombre
ta génitrice et ta progéniture
ta perdition et ton salut
ta croix d'infamie et ton diadème
ton lupanar et ton temple
ton désert et ton oasis
ta science et ton ignorance
ta boussole et ton dédale
ton jeu de marelle et ta cité idéale
ta règle et ton exception
ta peau de chagrin et ton éternité
ta blessure et ta drogue
 
Ecris la vie ainsi nommée
qualifiée
et reconnue

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

07.03.2012

Le poème de la semaine

Louis Aragon

Toutes les chambres de ma vie
M'auront étranglé de leurs murs
Ici les murmures s'étouffent Les cris se cassent
 
Celles où j'ai vécu seul
A grands pas vides
Celles Qui gardaient leurs spectres anciens
Les chambres d'indifférence
 
Les chambres de la fièvre et celle que
J'avais installée afin d'y froidement mourir
Le plaisir loué Les nuits étrangères
Il y a des chambres plus belles que blessures
Il y a des chambres qui vous paraîtront banales
Il y a des chambres de supplications
Des chambres de lumière basse des
Chambres prêtes à tout sauf au bonheur
Il y a des chambres à jamais pour moi de mon sang
Eclaboussées
Toutes les chambres un jour vient
Que l'homme s'y écorche vif
Qu'il y tombe à genoux qu'il demande pitié
Qu'il balbutie et se renverse comme un verre
Et subit le supplice épouvantable du temps
Derviche lent le temps est rond qui tournesur lui-même
Qui regarde d'un oeil circulaire
L'écartèlement de son destin
Et le petit bruit d'angoisse avant les
Heures les demies
Je ne sais jamais si cela va sonner ma mort
Toutes les chambres sont chambres de justice
Ici je connais ma mesure et le miroir
Ne me pardonne pas
Toutes les chambres quand enfin je m'endormis
Ont jeté sur moi la punition des rêves
Car je ne sais des deux le pis rêver ou vivre.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

29.02.2012

Le poème de la semaine

Nadia Tuéni

En pays de prières
la lumière habite un vitrail.
Le matin glisse dans la chapelle,
un moine et son ombre jumelle.
La vierge dort sous son émail.
Le soleil professe et travaille,
sur les terres de Mâr Charbel.
 
En pays de prières,
la montagne à un double nez;
des larmes en formes de peupliers.
On cultive entre les rochers,
graines et fleurs de chapelets.
 
En pays de prières
la lune quitte son orbite.
Un enfant cache dans la bruyère,
un Ave plus quatre Pater.
 
Et la nuit ouvre sa portière,
s'en échappe une Carmélite,
qui serre dans son aumônière,
des dragées blanches d'eau bénite.
La lune quitte son orbite,
pour rejoindre sur la clairière
la robe brune de l'Ermite.
 
En pays de prières
les corps sont bribes d'un même secret.
C'est le souffle du Juste,
qui rend plus bleu le ciel,
au-dessus des vallées.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

22.02.2012

Le poème de la semaine

Catherine Pozzi

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,
 
Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…
 
Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,
 
Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor
 
Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, ô centre du mirage,
Très haut amour.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

15.02.2012

Le poème de la semaine

Jean-Pierre Lemaire 

Un chant d'oiseau découpe la fenêtre
Notre lit s'éveille au milieu du jardin
derrière les volets qui ne laissent passer
de la vie que l'invisible

Au fond sur le mur
une échelle de lumière
rouge d'abord, puis dorée

Le long de l'échelle
les musiciens anonymes du jour
montent et descendent

Crois-tu qu'avec la poésie
nous pourrions y monter nous aussi?

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

08.02.2012

Le poème de la semaine

Henri Pichette

la légère
candide
capricieuse
tourbillonnante
ouatée
poudreuse
neige dont j'aime
la
lente lente chute
 
par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres
ou quelquefois même (je l'ai vu)
par un ciel terre de Sienne
elle
papillonne blanc,
plus blanc que les piérides blanches
qui volettent en avril comme fiévreusement,
à moins que ce ne soit frileusement
autour
de roses
couleur d'âtre
 
météore
qui touche ma manche de ratine,
y posant des cristaux à six branches
sous mes yeux d'étincelles
 
pluie
de
plumes
de
mouettes
muettes
 
recouvrant la plaine deshéritée
emmantelant la forêt squelettique
 
épaisse assoupissante et ensevelissante
 
blanche telle
une belle absence de parole
 
blanche autant qu'absolue
dans un silence d'oeil
qui rêve l'éternité blanche
 
neige neigée
tellement soleillée
que d'un blanc aveuglant,
et brûlante! 
 
moelle de diamant
 
neiges du Harfang aux iris jaune d'or
et ventre blanc pur de la Panthère des neiges
 
de quel oiseau fléché fuyant à travers ciel
ce pointillé de sang sur la neige vierge?
 
regardez, par-delà
cette grille givrée
d'innocentes hermines
dorment tout de leur long
sur les bras des croix
 
alors qu'à l'intérieur l'enfant
le front appuyé à la vitre
pour jouer
fait de la buée,
dehors chaque flocon
éclate une petite larme
qui roule
en bas
du carreau
où le mastic est vieux comme la maison
 
Et
tout là-bas
(à l'heure de mon coeur qui bat tout bas)
quelqu'un
contemple
la rencontre de la neige
floconneuse, innombrable
avec la mer
formidable, comme
de plomb,
glauque
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

01.02.2012

Le poème de la semaine

Louis Aragon

C'est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d'incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes.
 
Rien n'est si précieux peut-être qu'on le croit
D'autres viennent. Ils ont le cœur que j'ai moi-même
Ils savent toucher l'herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s'éteignent des voix.
 
D'autres qui referont comme moi le voyage
D'autres qui souriront d'un enfant rencontré
Qui se retourneront pour leur nom murmuré
D'autres qui lèveront les yeux vers les nuages.
 
II y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première
II y aura toujours l'eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n'est le passant.
 
C'est une chose au fond, que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont en eux
Comme si ce n'était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.
 
Oui je sais cela peut sembler court un moment
Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine
Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine
Et la mer à nos soifs n'est qu'un commencement.
 
Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches
Le sac lourd à l'échine et le cœur dévasté
Cet impossible choix d'être et d'avoir été
Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.
 
Malgré la guerre et l'injustice et l'insomnie
Où l'on porte rongeant votre cœur ce renard
L'amertume et Dieu sait si je l'ai pour ma part
Porté comme un enfant volé toute ma vie.
 
Malgré la méchanceté des gens et les rires
Quand on trébuche et les monstrueuses raisons
Qu'on vous oppose pour vous faire une prison
De ce qu'on aime et de ce qu'on croit un martyre.
 
Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine
Malgré les ennemis les compagnons de chaînes
Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu'ils font.
 
Malgré l'âge et lorsque soudain le cœur vous flanche
L'entourage prêt à tout croire à donner tort
Indifférent à cette chose qui vous mord
Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.
 
La cruauté générale et les saloperies
Qu'on vous jette on ne sait trop qui faisant école
Malgré ce qu'on a pensé souffert les idées folles
Sans pouvoir soulager d'une injure ou d'un cri.
 
Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures
Les séparations les deuils les camouflets
Et tout ce qu'on voulait pourtant ce qu'on voulait
De toute sa croyance imbécile à l'azur.
 
Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici
N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

25.01.2012

Le poème de la semaine

Vénus Khoury-Ghata

Parce qu'ils ont hésité entre la rose et l'ombre
parce qu'ils ont chargé leurs fusils de pluie
ils sont morts d'oubli
 
Ne meurent que les crédules
qui abritent sous leur toit des nuages étrangers
écrivent leur visage sur la buée des villes
étreignent un canon
suivent un grenadier
 
Ne meurent que les naïfs
qui saignent avec le coquelicot
 
Ne meurent tous les soirs
quand les heures s'alignent
qu'elles deviennent couteau
entre les lèvres des horloges
quand la lumière dans leur bouche
se tait.


Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

18.01.2012

Le poème de la semaine

Paul Claudel

pour Jean-Pierre O

Par les deux fenêtres qui sont en face de moi,
les deux fenêtres qui sont à ma gauche,
et les deux fenêtres qui sont à ma droite,
je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie.
 
Je pense qu’il est un quart d’heure après midi :
autour de moi, tout est lumière et eau.
Je porte ma plume à l’encrier,
et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique,
tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
 
Ce n’est point de la bruine qui tombe,
ce n’est point une pluie languissante et douteuse.
La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru,
d’une attaque puissante et profonde.
Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier,
dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare !
Il n’est pas à craindre que la pluie cesse;
cela est copieux, cela est satisfaisant.
Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas.
La terre a disparu, la maison baigne,
les arbres submergés ruissellent,
le fleuve lui-même qui termine mon horizon
comme une mer paraît noyé.
Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe,
non pas au déclenchement d’aucune heure,
je médite le ton innombrable et neutre du psaume.
 
Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt,
et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut,
telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles,
une noire araignée s’arrête, la tête en bas
et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte
sur les feuillages et le Nord couleur de brou.
Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer.
Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

14.01.2012

Morceaux choisis - Anna Akhmatova

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Anna Akhmatova 

N’essaie pas de me faire peur
Ne me parle pas du destin qui te menace
Ni de la tristesse sans fin de ce pays.
 
Voici notre première fête
Et cette fête a nom rupture.
Tant pis.
Nous n’attendrons pas l’aube.
La lune pour nous n’aura pas divagué.
 
Je vais te donner aujourd’hui
Ce qu’on n’a jamais vu au monde:
Mon reflet sur l’eau, vers le soir,
Quand le ruisseau n’a pas sommeil;
Un regard qui n’a pas aidé
L’étoile filante à trouver
Le chemin qui ramène au ciel;
L’écho de cette voix sans force
Qui était fraîche cet été...
 
Pour que tu puisses supporter d’entendre
Dans les datchas les médisances des corbeaux.
Pour que les jours du mois d’octobre
Te soient plus doux que la douceur de mai.
Mon ange, souviens-toi de moi.
Au moins, tant que n’est pas tombée
La première neige,
souviens-toi.

Anna Akhmatova, La course du temps - Requiem / Poèmes sans héros et autres poèmes (coll. Poésie/Gallimard, 2007)

 

11.01.2012

Le poème de la semaine

Jean Cocteau

L'églantier est un piège.
Un cruel errement
Des guerres enfantines.
 
Sade, marquis charmant,
Voleur des églantines,
Rougit sa main d'amant.
 
Il signe sur la neige,
Et sur la glace ment
Avec un diamant.
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

04.01.2012

Le poème de la semaine

Robert Desnos

Il était une feuille avec ses lignes
    Ligne de vie
    Ligne de chance
    Ligne de coeur
    Il était une branche au bout de la feuille
    Ligne fourchue signe de vie
    Signe de chance
    Signe de coeur
    Il était un arbre au bout de la branche
    Un arbre digne de vie
    Digne de chance
    Digne de coeur
    Coeur gravé, percé, transpercé,
    Un arbre que nul jamais ne vit.

    Il était des racines au bout de l'arbre
    Racines vignes de vie
    Vignes de chance
    Vignes de coeur
    Au bout des racines il était la terre
    La terre tout court
    La terre toute ronde
    La terre toute seule au travers du ciel
La terre.
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

28.12.2011

Le poème de la semaine

J.G. Cecconi

Regarder le ciel ouvert, 
pressentir la menace des chaînes
et dire non.
 
Il faut qu'une voix demeure
même fluette, fragile,
mais équitable pour tous,
se réclamant du possible refus.
 
Comme le temps qui passe
entre les jointures des pierres
et les portes des prisons,
depuis longtemps le fer
durcit la peau.
 
Malgré la surdité des hommes,
telle une luciole perdue au creux de la nuit,
que cette petite voix demeure
et qu'elle n'oublie pas
de dire non.
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

21.12.2011

Le poème de la semaine

Paul Eluard

La nuit n'est jamais complète 
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin 
Une fenêtre ouverte 
Une fenêtre éclairée 
Il y a toujours un rêve qui veille 
Désir à combler, faim à satisfaire 
Un coeur généreux 
Une main tendue, une main ouverte 
Des yeux attentifs 
Une vie, la vie à se partager. 

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle