23.05.2012
Le poème de la semaine
Edmond Jabès
Que les bois aient des arbres,Quoi de plus naturel ?Que les arbres aient des feuilles,Quoi de plus évident ?Mais que les feuilles aient des ailes,Voilà qui, pour le moins, est surprenant.Volez, volez, beaux arbres verts.Le ciel vous est ouvert.Mais prenez garde à l’automne, fataleSaison, quand vos milliers et milliersD’ailesredevenues feuilles,tomberont.
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16.05.2012
Le poème de la semaine
René Char
Dans les rues de la ville, il y a mon amour.Peu importe où il va dans le temps divisé.Il n'est plus mon amour: chacun peut lui parler.Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima. Il cherche son pareil dans le voeu des regards.L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.Il dessine l'espoir, puis, léger, l'éconduit. Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.A son insu, ma liberté est son trésor!Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,Ma solitude se creuse. Dans les rues de la ville, il y a mon amour.Peu importe où il va dans le temps divisé.Il n'est plus mon amour: chacun peut lui parler.Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aimaEt l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas!Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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09.05.2012
Le poème de la semaine
Ernest Pépin
Passagers des ventsEt de toute géographie souterraineNous glanons d’immenses voyancesEt honorons la vertu des sables aériensIl n’est griffures qui vaillent ni gommiers ni mémoiresSeules les boues ont gardé nos empreintesNous parlons le magma et la turbulence folleDe ces courants d’hommesAu grand charroi des îlesN’était-ce l’amandier et son parasol de rêvesOu l’oiseau foudroyé de vivre son voyageNotre voix va au vent tremblantDes fougères sacréesTant de boucans nous guettent aux haltesTant de langues se perdent aux feuillagesMais sur la jetée des vents d’ailleursEt d’iciNous hâlons le coutelas des tempêtesLe lieu est mémoireComme gouffre de lumièreOù nous naviguons à hisser nos élansChavire grand cielLes étoiles nous sont rumeurs de prophètesPar tous vents nos jardins s’émerveillentLà-haut l’île suspend sa crinièreVoyageur des vents souffle les motsAcquitte-toi des frontièresO vents des motsLavez l’écorce et le champignon des songesLà-bas m’attend une auberge marineSalaison de motsEt conteurs en veilleEt paroles d’embrunsEt compère SoleilCeux qui s’en viennent sont de connivencePlumes que laissent les voyageurs des ventsAux pirates et aux dieux.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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02.05.2012
Le poème de la semaine
Saint-John Perse
Oiseaux, lances levées à toutes frontières de l'homme !… L'aile puissante et calme,et l'œil lavé de sécrétions très pures,ils vont et nous devancent aux franchises d'outre-mer,comme aux Échelles et Comptoirsd'un éternel Levant. Ils sont pèlerins de longue pérégrination,Croisés d'un éternel An Mille.Et aussi bien furent-ils Croisés sur la croix de leurs ailes...Nulle mer portant bateaux a-t-elle jamais connupareil concert de voiles et d'ailes sur l'étendue heureuse ? Avec toutes choses errantes par le mondeet qui sont choses au fil de l'heure,ils vont où vont tous les oiseaux du monde,à leur destin d'êtres créés...Où va le mouvement même des choses, sur sa houle,où va le cours même du ciel, sur sa roue- à cette immensité de vivre et de créerdont s'est émue la plus grande nuit de mai -ils vont, et doublant plus de caps que n'en lèvent nos songes,ils passent, nous laissant à l'Océandes choses libres et non libres... Ignorants de leur ombre,et ne sachant de mort que ce qui s'en consume d'immortelau bruit lointain des grandes eaux,ils passent, nous laissant, et nous ne sommes plus les mêmes.Ils sont l'espace traversé d'une seule pensée. Laconisme de l'aile!ô mutisme des forts...Muets sont-ils, et de haut vol,dans la grande nuit de l'homme.Mais à l'aube, étrangers, ils descendent vers nous:vêtus de ces couleurs de l'aube- entre bitume et givre -qui sont les couleurs mêmes du fond de l'homme...Et de cette aube de fraîcheur,comme d'un ondoiement très pur,ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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25.04.2012
Le poème de la semaine
Abdellatif Laâbi
J'aurai gravé sur l'étherdes voixdes cantilènesdes crisdes bribes d'histoiredes dates sans commentairedes mots d'adieurepris à des stèles funérairesdes chemins d'exildes bateaux de retourdes nervures d'arbresdes silhouettes d'oiseauxdes corps de femmesdes traces de pasdes cours de fleuvesdes dessins d'enfantsune main coupéeun coeur nuun lever de soleilque j'ai imaginé le premiersur terreune étoileque j'ai souvent visitée dans mes rêves éveillésun homme deboutles pieds fermesla tête hauteet dans ses yeux où perle une larmesubitement agrandis à la dimension du cielj'aurai gravé en pointilléla flèche de l'infini J'aurai marquécette pageet referméle livreQuelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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18.04.2012
Le poème du jour
Jacques Chessex
En ce temps-là j'allais par ces boisMultipliant mon émoi dans mon coeurLe vent de mai chauffait l'airL'aubépine brûlait blanche vers la lumière de l'oréeEt déjà je savais quel accordLiait la fleur neigeuse et le secret de l'ombre où je marchaisAvec mon propre secret et cette fleurSi mal contenue dans mon seul crâne Ainsi j'allais à mon habitudeQuand la beauté trembleavec sa musique d'os et de clarinetteDans la buée heureuse des arbresEt le rossignol peut louer ma résolution Et moierrer par les arbres noirset ne craignant nulle rencontreCar la simplicité du coeur est une forteresseLa beauté une armureAssis au caveau des branchesle Cerf m'approuvaitSon sourire rayonnait comme un astreAu hallier nocturne en plein jour. Que craindre du rusé et du chasseurCar la limpidité de l'âme est visibleA travers l'os et la peau des pursEt leur candeur effraie le fourbe En ce temps-là j'allais innocemment par la nuit courbeJ'étais une fontaine où je buvais à ma propre sourceUne coulée d'air où je suspendais ma boucheAinsi boirait ma lèvre à la rivière de ta boucheMon âme se fortifierait à la clarté de la seule Eau. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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11.04.2012
Le poème du jour
Marceline Desbordes-Valmore
J'ai voulu, ce matin, te rapporter des roses,Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closesQue les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir. Les noeuds ont éclaté, les roses envoléesDans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir. La vague en a paru rouge et comme enflammée,Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...Respires-en sur moi l'odorant souvenir.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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04.04.2012
Le poème de la semaine
Andrée Chedid
Nul n'a vécu le fond d'une rose L'espace d'un océanOu le lieu de son corps Nul n'entrevoit l'écart entre la pulpe et l'écorceNe démêle l'écheveau de l'ombre et de la fleur Les nuits martèlent nos clairièresLe jour abreuve nos ravinsNul chemin n'est plus inverse que le nôtreMais nul plus souverain Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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28.03.2012
Le poème de la semaine
Jean Grosjean
Nous reposons à ton ombremalgré l'éclat du jour qui torréfie les champs.Nous échappons par tes nuits étoiléesaux dimensions de notre internement. Tu peux guider ou dérouter nos songes,on ne t'entend pas plus qu'un vol d'effraie.Si nous effraie que la nuit se prolongec'est toi qui viens ouvrir les volets. Beauté des vitres que ton souffle embue,charme des premiers pas dans le jardin. Tu poses doucement sur le talusun vieux brouillard comme un chapeau d'emprunt. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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21.03.2012
Le poème de la semaine
Edmond Jabès
Je ne cesserai pasde chanter les cloches des rencontres muettes,les bras des divans parfumés,les grandes chutes d'oiseaux ressemblants,les éternels miroirs vibrants. Je ne cesserai pasde chanter la morsure rouge des lèvres,l'épaule insoumise, les aisselles surprises,les seins toujours à l'heureaux rendez-vous nocturnes. Je ne cesserai pasde chanter ton visage poudré de cendre,le dernier naufrageà l'aube soufflée des lampes,ta nuque échappée à l'étreinte,tes pas que rien ne trahit. Je ne cesserai pasde chanter tes hanches profondes,tes chevilles noyées dans les nuages,tant de pensées vagabondes,tant de fumée divine. Je ne cesserai pasde chanter ta chevelure couranteaux pieds des arbres solitairesblessés de feuilles et d'oeillères. Je ne cesserai pasde chanter la rue, le parc, la mer, car je te connais,car je t'aime et te connais. Je ne cesserai pasd'apprendre à rire,à peindre et riredans le fond des palais;car je te crains,car je t'aime et te crains. Je ne cesserai pasde forger des serrures,des cadenas et des ceinturestout au long du ciel,car je te garde,car je t'aime et te garde. Je ne cesserai pasde couper tes mains, tes bras et tes poingspour que jamais l'adieune remonte sur l'eau. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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18.03.2012
Morceaux choisis - Jean-Pierre Siméon
Jean-Pierre Siméon

nonnotre joie n'est pas nôtrepourquoi sinon durerait-elle en les autresquand nous-mêmes à nous-mêmesnous mouronsnous l'avons bien embrassée et tant de foisla chose heureusenous l'avons crue à nous bien sûrcomme on croit sien un printempsquand on sent monter en soiune eau rebelle et bienfaisante
mais c'est croire celaque la source n'existeque pour nos lèvres ortout existe hors de nousla joie aussi donc et son corps de rivièreallez si vous voulez enfantscueillir la truite dans l'eau claireet puis regardez-la mourirdans vos mains nueslangage perdulangage à jamais perduqui nous donnait le monde
allons c'est dit amismarchons droit dans les chemins chantantset respirons le chantet respirons l'arbre et l'oiseau et la terredonnons-nous vertigineuxaux strophes de la lumière buepar les branchesayons le coeur bien tendrele pas ivre et la pensée errantepromeneurs naïfsdans la vie innombrablemarchons silencieux
et la joie doit venirelle viendra bonne fille implacablementoh laissons-la venircompagne jaillissant d'un buisson inconnuet donnons-lui nos mains sans mot diresans rien croirespérant seulement que notre visageen elle se reposeet qu'un instantpar quel amour sans nomnous ne vivions que d'être
nous aurons ce jour-làles yeux lavés de tout désirde tout regretnous irons dans la beauté d'un matinle long d'une rivièreentre douleur et douleurle coeur battule coeur recommençantet nous la saurons alors la joie libreet sans attentecomme un dernier souffle fraispeut-êtreau revers de la nuit.
Jean-Pierre Siméon, Taité des sentiments contraires (Cheyne, 2011)
image: Marc Chagall, La maison des splendeurs
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14.03.2012
Le poème de la semaine
Abdellatif Laâbi
Les dés sont jetés Malgré toutes tes contorsionstu n'as pas de prise sur la mortAlors écris la vie!ton calame d'encre et de sangton royaume sans sujets ni maîtreta patrie sans terreta seule croyance hors religiontes yeux et ta langueta richesse et ton dénuementta face éclairée et ton ombreta génitrice et ta progénitureta perdition et ton salutta croix d'infamie et ton diadèmeton lupanar et ton templeton désert et ton oasista science et ton ignoranceta boussole et ton dédaleton jeu de marelle et ta cité idéaleta règle et ton exceptionta peau de chagrin et ton éternitéta blessure et ta drogue Ecris la vie ainsi nomméequalifiéeet reconnueQuelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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07.03.2012
Le poème de la semaine
Louis Aragon
Toutes les chambres de ma vieM'auront étranglé de leurs mursIci les murmures s'étouffent Les cris se cassent Celles où j'ai vécu seulA grands pas videsCelles Qui gardaient leurs spectres anciensLes chambres d'indifférence Les chambres de la fièvre et celle queJ'avais installée afin d'y froidement mourirLe plaisir loué Les nuits étrangèresIl y a des chambres plus belles que blessuresIl y a des chambres qui vous paraîtront banalesIl y a des chambres de supplicationsDes chambres de lumière basse desChambres prêtes à tout sauf au bonheurIl y a des chambres à jamais pour moi de mon sangEclabousséesToutes les chambres un jour vientQue l'homme s'y écorche vifQu'il y tombe à genoux qu'il demande pitiéQu'il balbutie et se renverse comme un verreEt subit le supplice épouvantable du tempsDerviche lent le temps est rond qui tournesur lui-mêmeQui regarde d'un oeil circulaireL'écartèlement de son destinEt le petit bruit d'angoisse avant lesHeures les demiesJe ne sais jamais si cela va sonner ma mortToutes les chambres sont chambres de justiceIci je connais ma mesure et le miroirNe me pardonne pasToutes les chambres quand enfin je m'endormisOnt jeté sur moi la punition des rêvesCar je ne sais des deux le pis rêver ou vivre.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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29.02.2012
Le poème de la semaine
Nadia Tuéni
En pays de prièresla lumière habite un vitrail.Le matin glisse dans la chapelle,un moine et son ombre jumelle.La vierge dort sous son émail.Le soleil professe et travaille,sur les terres de Mâr Charbel. En pays de prières,la montagne à un double nez;des larmes en formes de peupliers.On cultive entre les rochers,graines et fleurs de chapelets. En pays de prièresla lune quitte son orbite.Un enfant cache dans la bruyère,un Ave plus quatre Pater. Et la nuit ouvre sa portière,s'en échappe une Carmélite,qui serre dans son aumônière,des dragées blanches d'eau bénite.La lune quitte son orbite,pour rejoindre sur la clairièrela robe brune de l'Ermite. En pays de prièresles corps sont bribes d'un même secret.C'est le souffle du Juste,qui rend plus bleu le ciel,au-dessus des vallées. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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22.02.2012
Le poème de la semaine
Catherine Pozzi
Très haut amour, s’il se peut que je meureSans avoir su d’où je vous possédais,En quel soleil était votre demeureEn quel passé votre temps, en quelle heureJe vous aimais, Très haut amour qui passez la mémoire,Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,En quel destin vous traciez mon histoire,En quel sommeil se voyait votre gloire,Ô mon séjour… Quand je serai pour moi-même perdueEt divisée à l’abîme infini,Infiniment, quand je serai rompue,Quand le présent dont je suis revêtueAura trahi, Par l’univers en mille corps brisée,De mille instants non rassemblés encor,De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,Vous referez pour une étrange annéeUn seul trésor Vous referez mon nom et mon imageDe mille corps emportés par le jour,Vive unité sans nom et sans visage,Cœur de l’esprit, ô centre du mirage,Très haut amour.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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15.02.2012
Le poème de la semaine
Jean-Pierre Lemaire
Un chant d'oiseau découpe la fenêtreNotre lit s'éveille au milieu du jardinderrière les volets qui ne laissent passerde la vie que l'invisibleAu fond sur le murune échelle de lumièrerouge d'abord, puis dorée
Le long de l'échelleles musiciens anonymes du jourmontent et descendent
Crois-tu qu'avec la poésienous pourrions y monter nous aussi?
Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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08.02.2012
Le poème de la semaine
Henri Pichette
la légèrecandidecapricieusetourbillonnanteouatéepoudreuseneige dont j'aimelalente lente chute par un jour de grisaille aux vapeurs violâtresou quelquefois même (je l'ai vu)par un ciel terre de Sienneellepapillonne blanc,plus blanc que les piérides blanchesqui volettent en avril comme fiévreusement,à moins que ce ne soit frileusementautourde rosescouleur d'âtre météorequi touche ma manche de ratine,y posant des cristaux à six branchessous mes yeux d'étincelles pluiedeplumesdemouettesmuettes recouvrant la plaine deshéritéeemmantelant la forêt squelettique épaisse assoupissante et ensevelissante blanche telleune belle absence de parole blanche autant qu'absoluedans un silence d'oeilqui rêve l'éternité blanche neige neigéetellement soleilléeque d'un blanc aveuglant,et brûlante! moelle de diamant neiges du Harfang aux iris jaune d'oret ventre blanc pur de la Panthère des neiges de quel oiseau fléché fuyant à travers cielce pointillé de sang sur la neige vierge? regardez, par-delàcette grille givréed'innocentes herminesdorment tout de leur longsur les bras des croix alors qu'à l'intérieur l'enfantle front appuyé à la vitrepour jouerfait de la buée,dehors chaque floconéclate une petite larmequi rouleen basdu carreauoù le mastic est vieux comme la maison Ettout là-bas(à l'heure de mon coeur qui bat tout bas)quelqu'uncontemplela rencontre de la neigefloconneuse, innombrableavec la merformidable, commede plomb,glauque Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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01.02.2012
Le poème de la semaine
Louis Aragon
C'est une chose étrange à la fin que le mondeUn jour je m'en irai sans en avoir tout ditCes moments de bonheur ces midis d'incendieLa nuit immense et noire aux déchirures blondes. Rien n'est si précieux peut-être qu'on le croitD'autres viennent. Ils ont le cœur que j'ai moi-mêmeIls savent toucher l'herbe et dire je vous aimeEt rêver dans le soir où s'éteignent des voix. D'autres qui referont comme moi le voyageD'autres qui souriront d'un enfant rencontréQui se retourneront pour leur nom murmuréD'autres qui lèveront les yeux vers les nuages. II y aura toujours un couple frémissantPour qui ce matin-là sera l'aube premièreII y aura toujours l'eau le vent la lumièreRien ne passe après tout si ce n'est le passant. C'est une chose au fond, que je ne puis comprendreCette peur de mourir que les gens ont en euxComme si ce n'était pas assez merveilleuxQue le ciel un moment nous ait paru si tendre. Oui je sais cela peut sembler court un momentNous sommes ainsi faits que la joie et la peineFuient comme un vin menteur de la coupe trop pleineEt la mer à nos soifs n'est qu'un commencement. Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouchesLe sac lourd à l'échine et le cœur dévastéCet impossible choix d'être et d'avoir étéEt la douleur qui laisse une ride à la bouche. Malgré la guerre et l'injustice et l'insomnieOù l'on porte rongeant votre cœur ce renardL'amertume et Dieu sait si je l'ai pour ma partPorté comme un enfant volé toute ma vie. Malgré la méchanceté des gens et les riresQuand on trébuche et les monstrueuses raisonsQu'on vous oppose pour vous faire une prisonDe ce qu'on aime et de ce qu'on croit un martyre. Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fondMalgré ces nuits sans fin à regarder la haineMalgré les ennemis les compagnons de chaînesMon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu'ils font. Malgré l'âge et lorsque soudain le cœur vous flancheL'entourage prêt à tout croire à donner tortIndifférent à cette chose qui vous mordSimple histoire de prendre sur vous sa revanche. La cruauté générale et les saloperiesQu'on vous jette on ne sait trop qui faisant écoleMalgré ce qu'on a pensé souffert les idées follesSans pouvoir soulager d'une injure ou d'un cri. Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessuresLes séparations les deuils les camoufletsEt tout ce qu'on voulait pourtant ce qu'on voulaitDe toute sa croyance imbécile à l'azur. Malgré tout je vous dis que cette vie fut telleQu'à qui voudra m'entendre à qui je parle iciN'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merciJe dirai malgré tout que cette vie fut belle. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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25.01.2012
Le poème de la semaine
Vénus Khoury-Ghata
Parce qu'ils ont hésité entre la rose et l'ombreparce qu'ils ont chargé leurs fusils de pluieils sont morts d'oubli Ne meurent que les crédulesqui abritent sous leur toit des nuages étrangersécrivent leur visage sur la buée des villesétreignent un canonsuivent un grenadier Ne meurent que les naïfsqui saignent avec le coquelicot Ne meurent tous les soirsquand les heures s'alignentqu'elles deviennent couteauentre les lèvres des horlogesquand la lumière dans leur bouchese tait.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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18.01.2012
Le poème de la semaine
Paul Claudel
pour Jean-Pierre O
Par les deux fenêtres qui sont en face de moi,les deux fenêtres qui sont à ma gauche,et les deux fenêtres qui sont à ma droite,je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie. Je pense qu’il est un quart d’heure après midi :autour de moi, tout est lumière et eau.Je porte ma plume à l’encrier,et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique,tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème. Ce n’est point de la bruine qui tombe,ce n’est point une pluie languissante et douteuse.La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru,d’une attaque puissante et profonde.Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier,dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare !Il n’est pas à craindre que la pluie cesse;cela est copieux, cela est satisfaisant.Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas.La terre a disparu, la maison baigne,les arbres submergés ruissellent,le fleuve lui-même qui termine mon horizoncomme une mer paraît noyé.Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe,non pas au déclenchement d’aucune heure,je médite le ton innombrable et neutre du psaume. Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt,et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut,telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles,une noire araignée s’arrête, la tête en baset suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouvertesur les feuillages et le Nord couleur de brou.Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer.Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
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14.01.2012
Morceaux choisis - Anna Akhmatova

Anna Akhmatova
N’essaie pas de me faire peurNe me parle pas du destin qui te menaceNi de la tristesse sans fin de ce pays. Voici notre première fêteEt cette fête a nom rupture.Tant pis.Nous n’attendrons pas l’aube.La lune pour nous n’aura pas divagué. Je vais te donner aujourd’huiCe qu’on n’a jamais vu au monde:Mon reflet sur l’eau, vers le soir,Quand le ruisseau n’a pas sommeil;Un regard qui n’a pas aidéL’étoile filante à trouverLe chemin qui ramène au ciel;L’écho de cette voix sans forceQui était fraîche cet été... Pour que tu puisses supporter d’entendreDans les datchas les médisances des corbeaux.Pour que les jours du mois d’octobreTe soient plus doux que la douceur de mai.Mon ange, souviens-toi de moi.Au moins, tant que n’est pas tombéeLa première neige,souviens-toi.Anna Akhmatova, La course du temps - Requiem / Poèmes sans héros et autres poèmes (coll. Poésie/Gallimard, 2007)
00:20 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Anna Akhmatova, Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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11.01.2012
Le poème de la semaine
Jean Cocteau
L'églantier est un piège.Un cruel errementDes guerres enfantines. Sade, marquis charmant,Voleur des églantines,Rougit sa main d'amant. Il signe sur la neige,Et sur la glace mentAvec un diamant. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
03:21 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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04.01.2012
Le poème de la semaine
Robert Desnos
Il était une feuille avec ses lignes Ligne de vie Ligne de chance Ligne de coeur Il était une branche au bout de la feuille Ligne fourchue signe de vie Signe de chance Signe de coeur Il était un arbre au bout de la branche Un arbre digne de vie Digne de chance Digne de coeur Coeur gravé, percé, transpercé, Un arbre que nul jamais ne vit.Il était des racines au bout de l'arbre Racines vignes de vie Vignes de chance Vignes de coeur Au bout des racines il était la terre La terre tout court La terre toute ronde La terre toute seule au travers du cielLa terre. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
00:18 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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28.12.2011
Le poème de la semaine
J.G. Cecconi
Regarder le ciel ouvert, pressentir la menace des chaîneset dire non. Il faut qu'une voix demeuremême fluette, fragile,mais équitable pour tous,se réclamant du possible refus. Comme le temps qui passeentre les jointures des pierreset les portes des prisons,depuis longtemps le ferdurcit la peau. Malgré la surdité des hommes,telle une luciole perdue au creux de la nuit,que cette petite voix demeureet qu'elle n'oublie pasde dire non. Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
00:36 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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21.12.2011
Le poème de la semaine
Paul Eluard
La nuit n'est jamais complète Il y a toujours, puisque je le disPuisque je l'affirmeAu bout du chagrin Une fenêtre ouverte Une fenêtre éclairée Il y a toujours un rêve qui veille Désir à combler, faim à satisfaire Un coeur généreux Une main tendue, une main ouverte Des yeux attentifs Une vie, la vie à se partager.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
06:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature francophone, Paul Eluard, Quelques traces de craie dans le ciel - Anthologie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie |
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