19.05.2012

Au bar à Jules - Du chant

Un abécédaire: C comme Chant

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en souvenir de ma mère

Le chant a toujours fait partie de ma vie. A l'âge de six ans, dans notre immeuble locatif de la banlieue bernoise, j'avais pour voisine la mère du baryton Heinz Rehfuss, d'origine suisse, naturalisé américain par la suite. Tous les soirs, elle donnait des cours particuliers à des chanteurs aspirant à faire carrière dans l'opéra. Cela se terminait généralement vers deux heures du matin, autour d'un verre, avec des éclats de rire qui ne manquaient pas de perturber le légendaire sérieux de notre entourage.

Ma mère s'était liée d'amitié avec ces artistes noctambules, dont l'un - un napolitain nommé Michele Luise - devint un proche de ma famille, malgré son retour au pays à la suite d'un chagrin d'amour dans la plus pure tradition des films d'Amedeo Nazzari... De cette époque datent mes premiers émois pour le chant. Un 45 tours du Largo de Georg Friedrich Haendel avec Margot Guillaume, et deux autres 33 tours consacrés aux opéras de Giuseppe Verdi: La Traviata avec Antonietta Stella et Giuseppe di Stefano; Rigoletto avec Renata Tebaldi et Mario del Monaco.

Autre souvenir bienheureux, même époque, à Forio d'Iscia - six ans de suite, et bien avant les fossoyeurs du tourisme de masse - où auprès des modestes propriétaires terriens du lieu, nous écoutions tous les samedis soir, éclairés par des lampes à pétrole dans un silence religieux, assis à califourchon sur un mur, la retransmission des opéras en direct, dont le son grésillant émanait d'un minuscule appareil à transistors.

Jusqu'à sa cinquantième année - une opération ratée des cordes vocales - ma mère a toujours chanté et pas seulement des airs d'opéra, mais aussi ses poètes préférés de la chanson: Edith Piaf, Charles Aznavour, Léo Ferré, Charles Trenet ou Jacques Brel, sans oublier les chansons napolitaines qui adoucissaient ses heures de mélancolie, de solitude ou de maladie, prématurément.

Il subsiste aujourd'hui, dans ces mêmes murs, une présence invisible chargée d'émotion quand j'écoute, entre sourire et larmes, Nessun Dorma de Giacomo Puccini avec Beniamino Gigli et Vesti la Giubba de Ruggero Leoncavallo avec Mario Lanza.

L'affinité avec l'Italie - une seconde patrie - est vraiment chez nous une histoire de famille...     

image: portrait de ma mère (1946)  

18.01.2012

Le poème de la semaine

Paul Claudel

pour Jean-Pierre O

Par les deux fenêtres qui sont en face de moi,
les deux fenêtres qui sont à ma gauche,
et les deux fenêtres qui sont à ma droite,
je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie.
 
Je pense qu’il est un quart d’heure après midi :
autour de moi, tout est lumière et eau.
Je porte ma plume à l’encrier,
et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique,
tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
 
Ce n’est point de la bruine qui tombe,
ce n’est point une pluie languissante et douteuse.
La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru,
d’une attaque puissante et profonde.
Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier,
dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare !
Il n’est pas à craindre que la pluie cesse;
cela est copieux, cela est satisfaisant.
Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas.
La terre a disparu, la maison baigne,
les arbres submergés ruissellent,
le fleuve lui-même qui termine mon horizon
comme une mer paraît noyé.
Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe,
non pas au déclenchement d’aucune heure,
je médite le ton innombrable et neutre du psaume.
 
Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt,
et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut,
telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles,
une noire araignée s’arrête, la tête en bas
et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte
sur les feuillages et le Nord couleur de brou.
Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer.
Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

26.10.2011

Le poème de la semaine

Louis Aragon

pour Catherine P

Que ce soit dimanche ou lundi 
Soir ou matin minuit midi 
Dans l'enfer ou le paradis 
Les amours aux amours ressemblent 
C'était hier que je t'ai dit
 
Nous dormirons ensemble 

C'était hier et c'est demain 
Je n'ai plus que toi de chemin 
J'ai mis mon cœur entre tes mains 
Avec le tien comme il va l'amble 
Tout ce qu'il a de temps humain
 
Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera 
Le ciel est sur nous comme un drap 
J'ai refermé sur toi mes bras 
Et tant je t'aime que j'en tremble 
Aussi longtemps que tu voudras 

Nous dormirons ensemble 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 
 

06.07.2011

Le poème de la semaine

Claudio Montale

pour Catherine P

quelques traces de craie dans le ciel
sont seuls signes que je laisse
pour tout dire
à qui veut jouer aux enfanteurs de lumière
 
à toi qui n'en as cure
il y a matière à rire
et pour les autres à médire
 
à huis clos
je les abandonne à leurs mauvais stratagèmes
au creux de ta blanche haleine
soudée à la terre vierge
dont je viens et où je vais sans trop frémir
et sans besoin de forger
d'improbables certitudes
 
ma vigne quotidienne et nouvelle
mon aimante
ma fulgurante
l'invention du présent jubile en nous
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

01.05.2011

Lettre à ma fille

Bloc-Notes, 1er mai / Les Saules

pour Catherine P et Jean-Pierre O

Les paroles des albums de Fabien Marsaud - alias Grand Corps Malade - sont parfois a cappella mais elles sont, globalement, accompagnées d'une mélodie minimaliste en arrière-plan qui souligne le texte; texte qui est dit et non chanté. écrit toujours sans musique. Celle-ci est toujours créée après, en fonction des textes.

En voici un exemple tout à fait bouleversant intitulé Lettre à ma fille: Une lettre qui résonne au-delà des frontières, celles des contours d'un pays, d'une religion, d'une langue, d'un coeur... ces frontières extrêmes du langage, où la parole est la demeure de l'être, comme le dit si bien Hector Bianciotti

La vidéo ci-dessous est suivie du texte écrit, si cela vous intéresse... Beau dimanche à tous!


 

Comme tous les matins, tu es passée devant ce miroir,
ajuster ce voile sur tes cheveux, qui devra tenir jusqu'à ce soir; 
tu m'as dit au revoir d'un regard, avant de quitter la maison; 
le bus t'emmène à la fac, où tu te construis un horizon. 

Je suis resté immobile, j'ai pensé très fort à toi; 
réalisant la joie immense de te voir vivre sous mon toit; 
c'est vrai, je ne te l'ai jamais dit - ni trop fort, ni tout bas - 
mais tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas. 

Je t'ai élevée de mon mieux, et j'ai toujours fait attention 
à perpétuer les règles, à respecter la tradition; 
comme l'ont fait mes parents (crois-moi sans riposter), 
comme le font tous ces hommes que je croise à la mosquée. 

Je t'ai élevée de mon mieux comme le font tous les nôtres 
mais était-ce pour ton bien ouu pour faire comme les autres? 
Tous ces doutes qui apparaissent et cette question affreuse: 
c'est moi qui t'ai élevée, mais es-tu seulement « heureuse »? 

Je sais que je suis sévère, et nombreux sont les interdits: 
tu rentres tout de suite après l'école et ne sors jamais le samedi; 
mais plus ça va et moins j'arrive à effacer cette pensée: 
Tu songes à quoi dans ta chambre, quand tes amis vont danser? 

Tout le monde est fier de toi, tu as toujours été une bonne élève; 
mais a-t-on vu assez souvent un vrai sourire sur tes lèvres? 
Tout ça je me le demande, mais jamais en face de toi; 
tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas. 

Et si on décidait que tous les bien-pensants se taisent? 
Si pour un temps on oubliait ces convenances qui nous pèsent? 
Si pour une fois tu avais le droit de faire ce que tu veux, 
si pour une fois tu allais danser en lâchant tes cheveux? 

Je veux que tu cries, et que tu chantes à la face du monde! 
Je veux que tu laisses s'épanouir tous ces plaisirs qui t'inondent; 
je veux que tu sortes, je veux que tu ries, je veux que tu parles d'amour; 
je veux que tu aies le droit d'avoir vingt ans, 
au moins pour quelques jours. 

Il m'a fallu du courage pour te livrer mes sentiments, 
mais si j'écris cette lettre, c'est pour que tu saches, simplement, 
que je t'aime comme un fou, même si tu ne le vois pas; 
tu sais ma fille chez nous, il y a des choses qu'on ne dit pas.

 

texte: Grand Corps Malade

Interprète: Idir

Album: La France des Couleurs

Label: SMI

Sources: Wikipédia

28.02.2011

La musique sur FB - 189 F.Schubert

Franz Schubert

Winterreise D 911, Op. 89

Gute Nacht

Dietrich Fischer-Dieskau, Alfred Brendel

pour Jean-Pierre O


La musique sur FB - 84 A.Vivaldi

Antonio Vivaldi

La Stravaganza - Concerto no. 12 in G major, RV 298

The English Concert

Trevor Pinnock

pour Catherine P



La musique sur FB - 67 G.Mahler

Gustav Mahler: Symphony No.6 in A minor 

Lucerne Festival Orchestra

Claudio Abbado

en souvenir de C.C. 


 

 

La musique sur FB 43 - R.Strauss

 

Richard Strauss: Vier letzte Lieder

"Im Abendrot"

Elisabeth Schwarzkopf

Concertgebouw Orchestra Amsterdam

George Szell

merci à Jean-Pierre O



 

 

La musique sur FB - 187 P.I.Tchaikovski

Piotr Ilitch Tchaikovski

Symphonie no 6

IV. Finale - Adagio lamentoso

 

Leningrad Philharmonic

Evgeny Mravinsky

en souvenir de C.C. 


La musique sur FB 44 - R.Strauss

Richard Strauss: Vier letzte Lieder

"Beim Schlafengehen"

Elisabeth Schwarzkopf

London Philharmonia, Otto Ackermann

merci à Jean-Pierre O



 

La musique sur FB - 204 S.Barber

Samuel Barber

Adagio for strings and orchestra

 

NBC Symphony Orchestra

Arturo Toscanini

en souvenir de C.C.


08.08.2010

Le temps qui reste

pour Catherine P

Combien de temps...

Combien de temps encore
Des années, des jours, des heures, combien ?
Quand j'y pense, mon coeur bat si fort...
Mon pays c'est la vie.
Combien de temps...
Combien ?

Je l'aime tant, le temps qui reste...
Je veux rire, courir, pleurer, parler, 
Et voir, et croire
Et boire, danser, 
Crier, manger, nager, bondir, désobéir
J'ai pas fini, j'ai pas fini
Voler, chanter, partir, repartir
Souffrir, aimer
Je l'aime tant le temps qui reste

Je ne sais plus où je suis né, ni quand
Je sais qu'il n'y a pas longtemps...
Et que mon pays c'est la vie
Je sais aussi que mon père disait :
Le temps c'est comme ton pain...
Gardes-en pour demain...

J'ai encore du pain
Encore du temps, mais combien ?
Je veux jouer encore...
Je veux rire des montagnes de rires, 
Je veux pleurer des torrents de larmes, 
Je veux boire des bateaux entiers de vin
De Bordeaux et d'Italie
Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans
J'ai pas fini, j'ai pas fini
Je veux chanter
Je veux parler jusqu'à la fin de ma voix...
Je l'aime tant le temps qui reste...

Combien de temps...
Combien de temps encore ?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je veux des histoires, des voyages...
J'ai tant de gens à voir, tant d'images..
Des enfants, des femmes, des grands hommes, 
Des petits hommes, des marrants, des tristes, 
Des très intelligents et des cons, 
C'est drôle, les cons ça repose, 
C'est comme le feuillage au milieu des roses...

Combien de temps...
Combien de temps encore ?
Des années, des jours, des heures, combien ?
Je m'en fous mon amour...
Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore...
Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul...
Quand le temps s'arrêtera..
Je t'aimerai encore
Je ne sais pas où, je ne sais pas comment...
Mais je t'aimerai encore...
D'accord ?

paroles de Jean-Louis Dabadie

interprété par Serge Reggiani

création originale de Mimeva






01.07.2010

In memoriam 1b

Si vous ne connaissez pas encore Gribouille, voici sans doute l'une de ses plus belles chansons. J'y ajoute un extrait du spectacle conçu et réalisé par Marie-Thérèse Orain, Gribouille ou l'éternel éphémère, ainsi qu'un document rare de Gribouille, à ses débuts...

en souvenir de C.C.

 



00:15 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Chansons inoubliables, In memoriam, Rosebud | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : musique; variété | |  Facebook |

In memoriam 1a

Bloc-Notes, 1er juillet / Les Saules

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en souvenir de C.C.

Trop tôt disparue - en 1968, à la suite d'un excès de barbituriques et d'alcool - à l'âge de 27 ans, la voix fascinante et grave de Gribouille - de son vrai nom Marie-France Gaite - hante encore ma mémoire, avec ses coups de gueule, son désespoir et ses élans de tendresse, comme le rappelle Françoise Mallet-Joris dans la préface de ce livre qui lui est consacré. Remarquée par Jean Cocteau, elle débute dans la chanson à 16 ans, se produit au Boeuf sur le toit, à L'Ecluse, au Don Camillo et d'autres cabarets de l'époque. On la compare souvent à Jacques Brel ou Barbara. En fait, elle ne ressemble à personne.

Après avoir collaboré avec des compositeurs tels Charles Dumont, Georges Chelon ou Jacques Debronckart, elle écrit dans les années 60 ses plus belles chansons: Mourir demain, Mathias, Les rondes, Pauvre Camille, Grenoble ou Ostende.

Dans cet ouvrage, vous pouvez retrouver la préface mentionnée plus haut, une émouvante contribution de Marie-Thérèse Orain, un cahier de photographies de Gribouille réalisées par Claude Mathieu, ainsi que nombreux de ses textes, dont certains méconnus parmi lesquels Le mal d'amour et Si je ne fais pas de toi:

Si je ne fais pas de toi mon plus beau souvenir, dont on parlait parfois, c'est que je vais mourir. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi...

Il reste aujourd'hui de cette chanteuse bouleversante le souvenir d'un diamant brut, trop lourd pour s'envoler vers le ciel, trop léger pour s'enraciner dans la terre.

Ne manquez pas de consulter - si le coeur vous en dit - le bel hommage qui lui est rendu sur Internet, à l'adresse http://rochambeau.blogs.sudouest.fr/tag/Gribouille


Gribouille, Je vais mourir demain (Christian Pirot, 2001)

Gribouille, Mathias (EMI Music France, 1997)

 

01.01.2009

Le poème de la semaine

Claudio Montale


Je ne connais pas la vie,

je ne te savais pas.

L'univers était flou, sans contrastes,

sans forme ni objet,

dépourvu de base et de sommet,

de profondeur et de surface.


Asphyxié,

je me perdais dans mes notions de valeurs,

mais quelles valeurs?


L'araignée tissait sa toile 

autour de moi.


Etouffement, écœurement,

souvent,

si souvent dans mes déserts

peuplés de vautours

où j'errais avant de te rencontrer.


Solitaire - même au milieu des miens -

j'appris le monde, la vie, les hommes.

Je n'acceptais pas,

alors j'ai préféré partir.


Je cherchais quelque chose

que je devinais important;

mais de cause en effet,

d'innocence en expérience,

je m'évadais sans cesse.


Démence,

appel au salut impossible,

folle inconscience dans ma nuit.


Je vivais, sans que jamais

pourtant

le moindre événement

ne donne un sens à mon existence.


A travers les arrachements,

les cassures, les déchirements,

à travers la stupidité générale,

j'attendais un signe.


Et les voyages encore une fois:

la drogue - qui m'ennuie -,

l'alcool - qui a mauvais goût -.


L'oeuf ne s'est jamais débarrassé 

de sa coquille.


Etranger, hors du coup, 

résolument en marge,

je m'accrochais...


Mais peut-on vraiment

appeler cela: vivre sa vie?


J'avais perdu le sens

de tout rapprochement

avec le monde extérieur.

Puis, un jour,

m'éveillant comme à l'accoutumée,

je vis un rais de lumière.


Et s'il s'agissait d'un mirage?


Mes os ne supportaient plus

ma tête de clown

et le sang,

toujours témoin de ce voyage

incroyablement difficile,

s'égouttait en larges flaques roses.


Alors, tu es venue.

Le cours de ma vie changea.


Je t'aimais déjà,

revenu miraculeusement de je ne sais

quel pays lointain.


Le temps se cassait à l'aube

et sur mon coeur de craie

les lèvres étrangères ne disaient que bonsoir.


Trop longtemps, je vécus en observateur.

Dans mes voyages, 

nulle trace de désir, d'audace

ou d'imagination:

la sève ne montait pas à l'arbre.


Combien de changements

n'as-tu pas déjà provoqués en moi?

Lorsque je pousse la porte de ma chambre,

je n'y trouve point l'écho

d'un souffle de jeunesse et de renouveau.


Je scrute ton regard

et me glisse un instant dans ta vie;

mais si vite, tu retournes

à tes préoccupations

dont je voudrais être le dénouement.


Hélas, je te connais si peu,

et toi, tu es si loin,

tellement absente partout,

alors que chaque heure et chaque jour

ne me parlent que de toi.


Les corbillards de mes années gâchées

gouvernent leurs fantômes

lorsque ta main m'arrache à l'exil.


Si proche et inaccessible pourtant,

dis:

à quoi songes-tu?


Oiseau rare, 

éveille en moi la sincérité.

Eprouve-moi du berceau de ton mystère.

La vérité attend

sur le seuil de ta porte.


Cache-toi, prends patience,

et cela je t'en prie,

car mes mots et mes gestes,

la pluie les traverse.


Cerné par tes multiples présences,

fidèle - oh combien fidèle -

j'attends.


Dans l'hiver de ton oeil,

je ne joue plus.


Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour C.C.

Le poème de la semaine

Claudio Montale


Je suis tombé du temps

sur un livre qui traîne,

lentement,

progressivement,

sans laisser de trace.


Je suis tombé en petites flaques,

mal à l'aise,

entre deux lignes de vie,

sans surprise,

dans la pauvreté,

dans l'insuffisance,

étouffé,

chiffonné au fond de moi-même.


Je suis tombé subitement,

sans me presser

pour ne choquer personne.


A chacun son affaire ...


 

Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour C.C.

Le poème de la semaine

Claudio Montale


Un visage,

à l'écorce douce et secrète de l'orange,

comme un soleil qui se laisserait éblouir,

après le fléau gelé des larmes,

après le bois-vert des insultes,

après la misère.


Un visage,

comme un appel au large,

quand l'heure est passée,

que s'est éteinte la lanterne de la comédie

dans le lit défait de l'imagination.


Un visage,

ton visage que j'aime et qui vit en moi,

loin des fouillis,

des entassements de bonne famille,

loin de la neige salie de l'enfance,

loin des asiles.


Un visage,

qui soit la fin des asiles,

comme un sursis éphémère au suicide,

mon suicide,

comme un suicide cent fois remis au lendemain

sur le fil cassé de la rancoeur:

mélodie nocturne d'un coeur désillusionné

qui recommence à croire...


Ton visage,

si près de moi que je ne peux le décrire,

ni chaud, ni froid

et que j'engouffre en moi

jusqu'à la déchirure.


Ton visage,

comme une porte cochère,

comme pour oublier que tout n'est qu'illusion,

pour noyer le petit sécateur malmené des mots,

pour oublier qu'on n'oublie rien du tout.


Ton visage,

toi qui trouves la vie insipide,

la drogue sans histoires,

sur la ligne brisée de mes rêves

tu m'imposes l'image d'une étoile qui meurt.


Ton visage,

merveilleux sans fadeur, 

ingénu sans vulgarité,

ironique mais si tendre

tandis que tu bascules et t'attaches

à l'enfer ralenti de mes lèvres.


Ombre de mon ombre,

visage reconnaissable entre tous les visages

dont je ne sais le nom,

visage contre le mien,

tant de fois caressé jusqu'à l'usure de mes paumes.


Un visage,

ton visage.

 


Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour C.C.

Le poème de la semaine

Claudio Montale


Mon corps est transparent,

si transparent

que bientôt il y fera jour.

 

Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour C.C.

Le poème de la semaine

Claudio Montale


Le visage d'une amoureuse est sans équivalent

Cerné de toutes parts la nuit l'engloutit

L'inconnu ne réveille pas le mensonge

L'unique langage est celui de l'écolier

qui n'en demandait pas tant

Visage survenu dès la fin du jour

L'homme perd son corps il redevient humain


Sur votre front ramures profondes

j'ai senti le poids de l'irréparable

le frémissement de la terre

le fini est inépuisable


Dans l'écrin de vos yeux la mort est une illusion

l'intelligence un fantasme

l'oubli une imposture

Il n'est plus de ténèbres

l'inaccessible s'évanouit

vertiges vertiges ...


Eventail replié vos lèvres se débattaient

entre savoir et devenir

clou rouillé dans la transparence de l'instant

changé en fontaine

Aiguilles du temps et de la volupté

au balancement subtil du roseau

lorsque la marée montante des désirs

vous griffe avec élégance

fleurs profondes ne vous cassez pas

mais épousez le velours noir de mon incrédulité


Mèches de cheveux

aux ondulations allègres du tournesol

qu'une main écorchant votre peau chassa

volez volez doigts agiles

dans ces broderies sans concurrence


Sous le baiser humide et tendre

vous vous êtes raidie fleur étrange

figée traquée sous la morsure en plein midi

Votre cou s'infléchissait

n'exprimant ni oui ni non

lorsque côte à côte nous dérivions

vers le sommeil vers la mort


La chute des feuilles

comme une épingle retournée m'a dit oui

Parfums caresses ou vents

éclats incandescents de l'amour

pourvoyeurs de signes

balbutiements de mémoire


 

Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour M.M.


Le poème de la semaine

Claudio Montale


Verbe de mémoire,

mon ombre sur la terre,

le gouvernail du temps au hasard des intempéries

a démêlé nos liens.


Branches obscures avides de tout,

nos vies ont emprunté un itinéraire différent,

tantôt fondu à la pierre négligée,

tantôt semblable à l'éclair de midi,

impatient et désespéré.


Au seuil du rude hiver,

il a fallu effacer la trace ancienne,

l'écharde blanche

à la dimension de notre impossible amour.


Silence, intériorité en Dieu,

l'ami et l'hôte inattendu. 


Absence scellée

aux blessures apparentes.


Hors de toi,

le temps s'est raréfié.


A l'épreuve des vents contraires

je n'ai pas fui l'allégresse

des matins réinventés;

mais pourquoi l'ancolie solitaire

- malgré les mains tendues, amies -

ne s'est-elle ouverte, en larmes,

qu'aux restes de notre incomparable union?


Etoile de sang

qu'un pluriel nourrit sous le givre.


Et toi

- ma raison de vivre et de durer -

dans quels miroirs t'es-tu multipliée?

Et quels horizons 

aux signes témaires

ont parcouru ta plaie?


Oiseau vulnérable au profil trop offert,

n'as-tu trouvé de prise sur aucun nid?


Parfois, lumineuse,

l'accalmie des heures communes:

fragments de ta présence aimante,

insoumise, désemparée,

à l'éphémère inondant ma vigne.


Apogée de joie

dans nos yeux et nos rires confondus;

apogée de souffrance

dans le non-dit et le ciel limité.


Nous sommes très proches,

disais-tu:

petit coeur qui ne bat plus,

corps froid ne recueillant que les cendres

de mon être dissous...


Douleur vibrante

au présent consterné.


Rose tardive sollicitant sa tige,

suis-je aujourd'hui, enfin,

à la terre rendu

- difficile apprentissage

des clartés définitives -

quand le pire 

n'est point de vouloir mourir,

mais de si peu tenir à vivre?


J'acquiesce et me tais.

L'espace tremble, il mesure mon pas,

et ton ombre s'étend.


A sa douceur hospitalière,

je m'abandonne

comme la graine austère

qui demande à reposer

au coeur de ce qu'elle aime.


Ligne meurtrie où s'inscrit mon souffle

en s'inclinant vers toi.

 

 

Quelques traces de craie dans le ciel,

Anthologie poétique francophone du XXe siècle

pour C.C.