Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/03/2013

Morceaux choisis - Maurice Chappaz

Maurice Chappaz

Maurice Chappaz.gif

merci à Gilberte F

Ai-je laissé passer la terre promise?
Les voyageurs sont nus et ivres
et las
et ils ont le mal du pays.
 
Les champs ressemblent à des visages soucieux.
L’aube écrit vite
avec un bâtonnet d’ombre.
 
Un verdier s’enfuit.
Derrière les barreaux de ma vigne j’écoute le printemps.
La pioche retient son souffle: les bourgeons
sont fragiles comme du verre.
 
Je desserre les lèvres de la montagne.
Je suis aux prises avec la première coupe de parfums
ceux qui ont rongé la neige,
les parfums porcs.
 
Ce goût de pomme sûre,
cette odeur de bois pourri, d’humus et de vent,
l’odeur du ventre d’une mère
et d’une feuille d’arbre en voyage.
 
Les collines sont giclées dans les trayons,
les mousses se délivrent.
 
Par millions les fleurs, les graines,
les bestioles infimes,
la cohue des larves d’insectes
traversent leurs pertuis obscurs
comme s’ils pérégrinaient tous
par les vaisseaux de mon corps.
 

Tendres campagnes, dans: Cent poèmes pour ailleurs - Anthologie établie par Claude-Michel Cluny (coll. Orphée/La Différence, 1991)

présenté par Gilberte Favre (itineraires.blog.24heures.ch)

Vendanges tardives - De Dominique

Un abécédaire - D comme Dominique

Dominique-Bourgois.jpg

Tout comme toi, Fred, il m'arrive souvent de vociférer contre les critiques de tous bords, cette intelligentsia de la pensée molle qui s'adapte avec habileté aux modes et aux auditoires, disposant dans ses colonnes les mêmes mots, à propos des mêmes livres, et au même moment! Mais, reconnais au moins que ces journalistes-là ou professionnels du sérail, on ne les lit jamais, et finalement, on perd notre temps à en parler... Je préfère quant à moi, raviver la flamme de ceux qui ont suivi leur musique intérieure, leur passion, leur curiosité et qui ont su, d'instinct semble-t-il, partager davantage que des écrivains: une manière de voir le monde, de s'ouvrir à lui. Je pense bien sûr à Alexandre Vialatte, Roger Nimier ou plus près de nous, Philippe Sollers et Jean-Louis Kuffer.

Parmi ces passeurs de culture et de savoir, capables de te faire voguer sur la mer au milieu des vignes ou remonter le temps derrière un bureau chaotique encombré de manuscrits et de photographies, je garde toujours une pensée émue pour Vladimir Dimitrijevic. Au cours de mes années d'apprentissage en librairie, je me souviens qu'à la fin de ses cours consacrés à la littérature russe, je me précipitais dans la librairie la plus proche pour acheter les oeuvres d'Anton Tchékhov, d'Alexandre Pouchkine ou de Vassili Grossman... Et pas plus tard que hier, comme au cours de nos rencontres des années précédentes, j'ai éprouvé ce même sentiment d'enthousiasme et de gratitude auprès de Dominique Bourgois, venue présenter à Lausanne, devant un parterre de libraires réjouis, les nouveautés de son catalogue.

Et c'est ainsi qu'à peine de retour à Genève, je me suis procuré Les fantômes de César Aira - traduit de l'argentin - et La nuit du loup de Javier Tomeo - traduit de l'espagnol - s'ajoutant à deux autres textes qui m'ont été offerts et que j'apprécie: La belle indifférence de Sarah Hall - nouvelles traduites de l'anglais - ainsi que le dernier roman - traduit de l'allemand - de mon compatriote Martin Suter, Le lemps, le temps, à paraître en mai de cette année. Je n'en dirai pas plus - n'insiste pas - car je consacrerai au moment voulu plusieurs Bloc-Notes à ces ouvrages.

J'ajoute que - actuellement - les quatre maisons d'édition les plus intéressantes à mes yeux reposent entre les mains de femmes. Outre Dominique Bourgois dont je viens de te parler, cette même vibration émotionnelle qui fait peu de compromis avec le climat ambiant, se retrouve aussi chez Anne-Marie Métailié, Fabienne Raphoz - éditions José Corti - et Liana Levi, produisant des écrits de qualité et un catalogue se démarquant des plus grandes usines à livres... La Journée de la Femme est donc aussi célébrée ici, à juste titre: symbole de qualité, de persévérance, de réussite. Et vois-tu, Fred, rien que de me remémorer ces rencontres au monde du livre et des idées - qui est aussi une insatiable quête de sens - voici que ma journée en est déjà toute embellie!

image 1: Dominique Bourgois (www.scuolalibraiuem.it)

image 2: Vladimir Dimitrijevic (www.zinoviev.ru)

Vladimir-Dimitrijevic.jpg

03/03/2013

Morceaux choisis - Jean-Louis Kuffer

Jean-Louis Kuffer

207270_1026993401951_1396_n.jpg

Tout sera peut-être oublié? Tout n’aura peut-être été qu’illusion? Tout n’aura jamais été peut-être qu’un rêve ?Je ne me pose, pour ma part, aucune de ces questions. Je ne fais que m’imprégner. Ou plutôt je ne fais qu’être imprégné. Plus exactement je ne fais qu’être, et encore: je ne suis qu’à vos yeux. Faites de moi ce que vous voulez: courez après mon reflet, emparez-vous de mon ombre, clouez et exposez ma dépouille, mais qui dira ce que je suis en vérité? Quels mots diront mon vol? Quels mes voiles et le vent qui me porte? Quels toutes mes pages écrites à coups d’ailes? Quels les milliards de vie que je continue en planant au-dessus des jardins suspendus jusqu’où remonte l’air poissonneux du Haut Lac aux airs ce soir de fleuve immobile? Quels mes effrois et mes ivresses? Quels mes désirs séculaires, moi qui ai l’âge de mes pères fossilisés dans la roche claire d’avant les glaciers? Quels de vos mots diront mon inscrutable origine? Quels de vos mots diront mes fins dernières?

Vous avez tant écrit pour dire ce que je suis, quand je ne faisais qu’être. Tant d’idées se sont empilées dans vos pyramides de papier pour affirmer qui j’étais, quand je tombais en poussière. Tant de combats entre vous pour décider quel nom je porterais, quand je renaissais. Tant d’armes levées, tant de fracas, tant de têtes coupées, tant de décrets, tant de conciles et de congrès, quand je vous survolais. Tant de peine, tant d’amour, tant de savoir, tant de haine, quand je me posais sur la joue de votre enfant dans la lumière du soir. Tant de contes dans la clairière en forêt. Tant d’images premières. Tant d’essais, tant d’explications, tant de lois, tant de traités, tant de généalogies et tant de prophéties. Vous vous êtes élus et maudits. Vous vous êtes couronnées et répudiés. Vous vous êtes traités de purs et d’impurs. Vous avez écrit sur moi des encyclopédies, mais d’un vol je traverse à l’instant votre crâne poncé par les âges. Or, moi qui n’ai pas de mémoire à vos yeux, je me rappelle vos jeux d’enfants. Vous scribes de la nuit des temps et vous paumés des quartiers déglingués, vous guerriers des légions et vous désertant les armées, vous laudateurs et vous contempteurs, vous sages et vous insensés, vous femmes qui enfantez et vous chefs de guerre qui massacrez – vous tous je vous revois lever vos yeux vers mes couleurs, en toutes vos mémoires j’ai déposé ce reflet, cette ombre diaprée, cette insaisissable douceur.

Quelle main ne se rappelle ma légèreté? Sur quel doigt de quel ange ai-je jamais pesé? Qui ne se souvient de la prairie de son enfance où voltigeaient mes drapeaux? Qui ne se revoit, sous le tourbillon de mes ailes en foule, dans la rivière ou la rizière, les hautes vallées ou la féerie des contrées lointaines? Qui ne revit tel après-midi de sa vie dans l’ondulé de ma chenille sur les sentiers poudreux? Qui ne se rappelle le jeune garçon de la légende me voyant, de la bouche du vieil Homère mourant, m’envoler et rendre son chant à l’Univers? Qui ne revoit, à son plafond de malade que la douleur tient en éveil, la tache ou l’écaille dont on croirait qu’elle cherche l’échappée d’un autre ciel? Si je ne suis qu’à vos yeux, c’est par vos mots que je vous parle de vous. Je ne faisais comme vous que passer. Je ne sais trop ce que vous entendez par le mot beauté, mais un poète l’a écrit sur la nappe de papier d’un café : que je suis en visite chez vous.

Jean-Louis Kuffer, L'Ambassade du Papillon (Campiche, 2000)

image:  Jean-Louis Kuffer, Autoportrait jeté / Huile sur panneau (2008)

17/02/2013

Morceaux choisis - Pierre André Milhit

Pierre-André Milhit

portrait_Milhit.jpg

c'est une musique tombée dans le gouffre
c'est un oiseau désemparé
de l'océan dans la trachée
une danse de sang et de soufre
une brouette d'émotions
c'est un charroi de fin du monde
 
ce sont les noces de l'argile
avec le granit de l'ubac
ce sont les noces du sable blond
avec la mémoire des névés
 
elles disent oui
le temps d'une ondée.
 

Pierre-André Milhit, Le garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure (D'Autre Part, 2013)

30/01/2013

Le poème de la semaine

Alexandre Voisard

Mon pays d'argile, pays de moissons,
Mon pays forgé d'aventure et de brisures,
Traversé du sang des éclairs,
Voici jaillir du roc ancestral
Le miel nouveau, la saison limpide, 
Le tumulte irrévocable des juments indomptées.
 
Mon pays de cerise et de légende,
Rouge d'impatience, blanc de courroux,
L'heure est venue de passer entre les flammes
Et de grandir à tout jamais
Ensemble sur nos collines réveillées.
 
Mon pays d'argile, ma liberté renaissante, 
Ma liberté refluante, mon pays infroissable,
Mon pays ineffacé, innefaçable,
Ivre du bond sans retour et farouche
De ta liberté nue
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

29/12/2012

Mes 12 étoiles de la littérature 2012

Bloc-Notes, 29 décembre / Les Saules

littérature; musique; livres

C''est aujourd'hui un plaisir de revisiter les passions partagées autour de tant de livres découverts au fil de l'année: ceux qui m'ont ému, surpris, étonné; ceux qui m'ont enrichi; ceux qui m'ont distrait. Et cela sans souci de hiérarchie ou de genre.

Bien que parus fin 2011, les deux premiers volumes des Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria (L'Age d'Homme) ont largement mérité d'obtenir l'étoile d'or, car ils nourrissent mes moments de lecture au quotidien, depuis leur parution et sans jamais me lasser. De courts récits semblables à des esquisses de tableaux - Fribourg, Lausanne, Ouchy, Paris ou Ravenne - auxquels se mêlent un sens de l'observation, une réflexion personnelle sur le temps, l'histoire et l'auteur, non dénuée d'humour.

Si les onze titres suivants obtiennent le même rang - ex-aequo, avec une étoile d'argent - je suis heureux de poursuivre ce voyage rétrospectif avec deux autres auteurs suisses que sont Douna Loup et Jean-Louis Kuffer: le premier avec Les lignes de ta paume (Mercure de France), un récit à deux voix transposé du réel - qui est à la fois une traversée du siècle et une exploration pertinente sur la liberté qu'attise la création artistique, en l'occurence la peinture - servi par une écriture chatoyante à la frontière de la poésie; pour le second, ses Chemins de traverse - Lectures du monde 2000-2005 (Olivier Morattel) m'ont accompagné comme les écrits de Charles-Albert Cingria, à tout heure du jour et de la nuit, par sa célébration de la vie, de l'amour et des arts dont son auteur me comble par sa générosité, son humour et son regard libertaire sur le monde.

Parmi les romans, je choisis trois récits plutôt intimistes. Les impurs de Caroline Boidé (Serge Safran) est ainsi une agréable surprise - une histoire d'amour avec en toile de fond l'Algérie des années 50 - de même que Je suis la marquise de Carabas de Lucile Bordes (Liana Lévi) - une plongée dans l'histoire de sa famille, la saga du Grand Théâtre Pitou et leur monde qui s'éteint - sans oublier Marie-Hélène Lafon qui, avec Les pays (Buchet-Chastel), conte l'histoire d'une fille du Cantal qui monte à Paris pour entreprendre des études, apprivoise pas à pas la réalité fragile de la ville, sans pour autant renier ses tendres campagnes. 

Un seul roman policier - bien qu'il soit davantage que cela - m'a enchanté: Prison avec piscine (Liana Levi) de Luigi Carletti, situé à la Villa Magnolia, dans un quartier résidentiel de Rome, et dont le héros a été victime d'un accident de moto dans sa jeunesse, le laissant invalide, pour toujours. Une atmosphère typiquement italienne et une intrigue originale autour de ce personnage attachant qui, en pleine conscience déclenche un mécanisme mortel bien au-delà de ses projets.

Autre orientation avec Alphabets (L'Arpenteur) de Claudio Magris, regroupant environ 80 chroniques parues dans le Corriere della Sera, à propos de littérature, de philosophie, des périodes charnières de l'histoire. Avec lui, à chaque page j'apprends quelque chose, sans pesanteur, reliant mon petit monde à l'universel. La poésie n'est pas oubliée avec Où vont les arbres de Vénus Khoury-Ghata, que le grand public append enfin à connaître, par le biais de ce prix Goncourt de la Poésie 2012 tout à fait mérité! 

Enfin, comme vous l'avez remarqué, la musique occupe une place importante dans mes loisirs. Aussi, ce n'est pas un hasard si je retiens trois titres en relation avec elle. Les grands violonistes du XXe siècle / vol. 1: de Kreisler à Kremer, 1875-1947 (Buchet-Chastel) signé Alain Lompech, est un trésor inestimable qui comble mes lacunes d'autodidacte, en texte et musique: 16 heures d'écoute! Une étrange histoire d'amour de Luigi Guarnieri (Actes Sud) est en revanche un roman - un récit serait plus juste - autour de Johannes Brahms et les époux Clara et Robert Schumann: une immersion fascinante dans leur univers. Pour en finir avec ce rapide survol, Sauver Mozart - Le journal d'Otto J. Steiner (Actes Sud) de Raphaël Jérusalmy, m'a séduit par cette fiction pure autour d'une supercherie - un manuscrit retrouvé du compositeur - servant de prétexte à raviver la mémoire de disparus, en pleine seconde guerre mondiale.

Il n'y a pas, dans ce coup d'oeil dans le rétroviseur, d'étoiles de bronze qui représentent, dans mon imaginaire, de plaisantes lectures, mais dont le parfum s'est rapidement altéré...

Par la fonction Recherche sur La scie rêveuse - vous pouvez retrouver tous ces ouvrages auquels j'ai consacré quelques lignes ou davantage, ainsi que des extraits, tout au long de cette année.

Belles heures de lecture à tous! 

Best_2 Loup.jpg

Best_5 Kuffer.jpeg

Best_4 Cingria.gif

image: girlparker.com

07/12/2012

Morceaux choisis - Charles-Albert Cingria

Charles-Albert Cingria

cingr.jpg

Quand on fait du feu on s'y intéresse. On souffle souvent, pour ainsi dire tout le temps. On remet de la braise ou des boulets entre les bûches afin qu'il y ait de l'air entre celles-ci, autrement elles font un corps inattaquable, surtout si elles sont mouillées. Cela prend du temps, une ruse où se dépense l'imagination. Et, en plus, cela procure de l'intérêt - un formidable intérêt - et du plaisir. Il est indubitable que la chaleur est un plaisir et le froid même léger une douleur, et cette douleur moi et des êtres comme moi sommes bien décidés à ne pas la supporter. Dès que je me lève, je fais du feu et m'intéresse à ce feu, autrement - si je n'ai plus de bois ni d'argent pour en acheter -je ne me lève pas.

Je parle de moi parce que c'est très à sa place dans une chronique. Il doit être question de l'hiver, il me semble, et des plus durs mois qui sont février, mars et avril. Mais bien souvent et du début à la fin de juin. Enfin même en juillet quelquefois un supplément de commande de bois n'a rien d'exagéré.

Je pourrais suppléer à cela - cette perte de temps veux-je dire à ce continuel travail fastidieux qui compromet des journées entières - par un chauffage électrique. Il n'y a qu'à braquer une manette dans le mur et tout est dit. Oui, mais je n'en veux pas. L'électricité peut faire défaillance et simplement à ce moment-là on crève. Non, les romains hivernaient, je veux faire comme les romains. 

Charles-Albert Cingria, Il a fait des bourrasques insensées, dans: Oeuvres complètes, vol. 2 (L'Age d'Homme, 2011)

26/11/2012

Daniel Fazan

Bloc-Notes, 26 novembre / Les Saules

Daniel Fazan.jpg

Paul est vigneron, quelque part dans le Dézaley vaudois. Depuis de nombreuses années, il ne supporte plus sa femme Roberte qui a coupé les sarments de sa tendresse, porte le phylloxéra du couple et se défoule avec des mots assassins pour oublier qu'elle n'a plus sa place auprès de lui, rageant de savoir qu'elle ne trouvera plus chaussure à son pied, ailleurs, selon toute vraissemblance. Délaissée, Roberte? Plutôt deux fois qu'une puisque Paul refait sa vie avec... Roger, un vigneron comme lui, qui a des mots rares, jolis comme un coquelicot d'octobre quand on ne l'attend pas au pied d'un cep.

Et tandis que Roberte déverse ses rancoeurs auprès du pasteur Borda - dont la rumeur populaire dit que le fils partagerait la même ambiguïté que son mari -, Paul se raconte à Madame - sa psy -, lui parle de Roger, de sa noblesse terrienne d'aristocrate, de ses silences qui laissent pousser la vie, de sa beauté comme la vendange du siècle. L'alcool - une pause dans la cruauté ambiante d'une Roberte qu'il préfère floue - est aussi au programme de Paul qui compte bien réussir sa cure de désintoxication et se contenter de fantasmer sur un nettoyage des dents au chasselas, pas avalé, un peu comme le dentrifice!

Beaucoup d'humour, donc, dans ce Millésime, mais comme dans son précédent récit Vacarme d'automne, Daniel Fazan règle ses comptes avec l'hypocrisie, le conformisme et la médiocrité. Le décor s'y prête et parmi ses plus belles pages figurent celles consacrées au village de Paul, perché au milieu des vignes: Les maisons se sont agrippées les unes aux autres dans l'impossibilité de prendre de la distance. Il n'y en a pas. Cette communauté est jalouse de tout, des autres, de ses avoirs en plus. Chaque cep est connu de tous, chaque mètre vaut son pesant de bouteilles. On n'a plus besoin de policer qui que ce soit, la police locale c'est chaque habitant qui l'incarne. (...) Ici on économise tout, surtout les mots.

Provocateur avec ce sujet délicat de l'homosexualité rurale et de l'alcoolisme, Daniel Fazan sait à merveille réveiller sa tendresse d'insoumis et son amour des beautés qui l'environnent à travers ce roman dont le personnage principal est, bien sûr, la vigne: Une vigne, c'est une image vivante et souvent arrêtée. Et ce ciel jamais lassé de se regarder dans l'eau, cette eau jamais agacée par ces nuages qui font les malins. Cette eau que remuent les vents pour en mélanger tout le mystère. Les poètes ont marché sur ma terre, les musiciens ont joué ce spectacle, à lui seul un opéra silencieux.

Ailleurs, Paul médite sur ce plus bel endroit du monde: Je suis fragilisé par l'étreinte, presque mortifère du paysage protégé, étroit comme une image cernée par une fenêtre de la dimension d'une meurtrière de château-fort qui regarde l'espace sublime et changeant d'un lac capricieux et solitaire, parfois morne, proche de l'ennui. Je me sens prisonnier de mes devoirs, de mes voisins, des avis saturés d'incompréhension alors que j'aspire à la tendresse.

Et cette tendresse, Paul la trouvera auprès de Roger, et la scellera avec cette force de vie qui devrait lui permettre, un jour, de bien mourir... Millésime est une lecture tonique et pétillante, comme cette vigne sur laquelle baigne parfois une lumière cruelle, mais qui répand de même sur nous une brise légère qui parle d'amour et incline à la bonne humeur!  

Daniel Fazan, Millésime (Olivier Morattel, 2012)

Daniel Fazan, Vacarme d'automne (Olivier Morattel, 2011)

image: Daniel Fazan (rts.ch)

00:35 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

07/11/2012

Le poème de la semaine

Alexandre Voisard

Ceux qui s’aiment
connaissent les haies secrètes de l’attente.
Ceux qui s’aiment
savent où murmure la pluie
et où dorment les roses
du rêve éternel et multiple.
 
Ceux qui s’aiment
cuirassent le sommeil
et mènent les étoiles au bout du monde,
du bout de leurs doigts.
Ceux qui s’aiment
brisent les frontières du sentiment.
 
Ceux qui sèment
la lumière de leur regard
sur les pierres de minuit.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

05/11/2012

Le goût de la Suisse

Bloc-Notes, 5 novembre / Les Saules

220px-Stamp_Switzerland_1881_25c.jpg

A plusieurs reprises déjà, j'ai loué l'initiative des éditions Mercure de France qui, à chaque fois, dans un petit livre de poche d'une centaine de pages intitulé Le goût de ... présente, depuis sa création en 2002, un thème - les roses, la marche, le vélo, le chat, le parfum, l'humour juif,l'opéra pour ne citer que quelques exemples - ou un pays, une ville - Bruxelles, Palerme, Alger, Buenos Aires, Prague, le Canada, la Guadeloupe, l'Inde, la Birmanie - à travers des extraits de la littérature de tous les temps. Après avoir déjà consacré un ouvrage à Genève et l'Engadine, voici donc le troisième titre consacré à l'Helvétie: Le goût de la Suisse.

En trois chapitres - la nature, les villes, les moeurs - nous revisitons la Suisse, avec de très belles pages de Albrecht von Haller évoquant les Alpes ou de Lord Byron à propos du Léman. Les choix de textes dédiés aux villes - Saint-Gall, Berne ou Bâle - ont le mérite de nous faire découvrir des auteurs méconnus, essentiellement du XIXe siècle, mais sans grand intérêt pour le lecteur. Seul l'extrait de Fritz Zorn sur la ville de Zurich, soulève quelques bourrasques: En Suisse tout doit toujours être calme et l'on exprime toujours cette idée de calme sous une forme impérative. On dit: Du calme! Du calme! Comme si on disait impérativement : La mort, la mort!

Dans la dernière partie du livre, vous pouvez dénicher un texte amusant de André Gide - ce n'était certainement pas le but de l'auteur - consacré à la Brévine qu'il détestait autant que les autres lieux de ce pays, tels qu'on les retrouve dans l'excellente anthologie Le voyage en Suisse: Le Saint-Gothard m’a assommé; cascades, cabanes sur des promontoires, éboulis, mélèzes romantiques, ravins, et tout l’attirail – oh! assommé! Tout le monde a failli étouffer dans les tunnels, et ça n’en finissait pas. On pensait, chacun pour soi: si ça dure encore cinq minutes, j’éclate – et ça durait encore une demi-heure. Assommant, le lac des Quatre-Cantons, et puis il y en a des quantités d’autres qu’on n’a même pas pris la peine de marquer sur les cartes, tant ils ressemblent à ceux d’à côté. 

Si Jacques Chessex, Nicolas Bouvier, Charles-Ferdinand Ramuz, Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt sont au rendez-vous dans Le goût de la Suisse, il est regrettable que, vu de la capitale française, le canton du Tessin soit totalement occulté, alors que Hermann Hesse - pour ne citer que lui - nous livre parmi ses plus belles pages à son propos. Dommage aussi d'avoir oublié Charles-Albert Cingria ou Henri Calet, dont quelques lignes auraient mieux mérité une insertion ici, plutôt que celle des Cloches de Bâle de Louis Aragon...

La collection Le goût de ... compte aujourd'hui 160 titres environ que vous pouvez explorer sur le site Internet de l'éditeur. 

Le goût de la Suisse, textes choisis par Sandrine Fillipetti (coll. Le petit Mercure/Mercure de France, 2012)

Le voyage en Suisse, anthologie des voyageurs français et européens, établie et présentée par Claude Reichler et Roland Ruffieux (coll. Bouquins/Laffont, 1998)