16.02.2012

Alexandre Jardin

9782253162353-G.jpgAlexandre Jardin, Des gens très bien (coll. Livre de poche/LGF, 2012)

Dans la préface au récit de son père Pascal, Le nain jaune, Alexandre Jardin écrit: Je viens de lire "Le nain jaune" de bout en bout pour la première fois : depuis la mort de mon père, je n'y parvenais pas. Ce livre, ce miraculeux Nain jaune, je me le gardais comme une bonne bouteille que l'on met à vieillir au frais pour la boire en une grande occasion, histoire de fêter des retrouvailles. Je ressors groggy. Je tremble, comme si sa soif de père me torturait à mon tour. Pourquoi faut-il que nous ne réussissions à nous parler d'amour que par-delà les tombes ? Il y a sans doute de la pudeur dans tout cela ; j'y vois surtout une immense infirmité. Mais les grands livres ne sont-ils pas toujours des jambes de bois ?

Une préfiguration à la douleur de l'enfantement de son dernier opus - sommes-nous tous condamnés à ne percevoir que ce qui résonne avec nos douleurs? - consacré à son grand-père, Jean Jardin, directeur du cabinet de Pierre Laval du 20 avril 1942 au 30 novembre 1943, couvrant le terrible événement de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 1942, avec la question centrale qui taraude son petit-fils: Pourquoi n'a-t-il pas démissionné ce jour-là?

L'idée de ce livre a pris racine en 1999. Dix ans de recherches, de réflexions, de plongée au fond de soi-même, non pour réécrire l'Histoire, mais pour tenter de comprendre celle de la famille Jardin: Publier ces pages encolérées reste pour moi une réparation minimale. Elles me permettent de renoncer aux bénéfices sympathiques de notre légende et assurent une certaine sape de notre crédit; ce qui est bien le moindre. Le parfum joyeux qui nimbait la saga de notre clan n'y résistera pas. Je signe ces pages comme on refuse un héritage devant notaire. Pour sectionner une filiation après l'avoir reconnue. 

Ces fiançailles du chagrin et de la pitié comme il le dit si bien, ne plairont pas à tout le monde, pas plus aux Jardin qu'à d'autres qui ont soigneusement effacé de leur mémoire cette période de l'Occupation qui a tout de même - pour certains - exercé une force d'attraction envers une idéologie audacieuse, créative, fascinante dont il est de bon ton de ne pas raviver les cendres.   

Au sein de tout ce petit monde qui gravite autour du cercle familial de Vevey, Alexandre Jardin ne ménage personne: ni Raymond Abellio, ni Coco Chanel, ni Couve de Murville, ni Robert Aron ou encore Paul Morand, avec en contrepoint un émouvant passage reflétant sa rencontre avec Frédéric Mitterand dans l'oeil duquel il a vu la douleur muette d'un homme qui, lui aussi, avait dû être esquinté par une famille de gens très bien où l'on pratiquait une cécité intensive. Sévère avec lui-même, il l'est aussi, devançant les critiques de ceux qui pourraient lui reprocher de cracher sur des morts qui ne peuvent se défendre: A l'époque du "Roman des Jardin", mes nerfs n'étaient pas à l'épreuve de la vie.

A présent que je quitte ma condition de faux-monnayeur polygraphe, d'illusionniste espiègle pour oser m'aventurer dans le réel, qui vais-je devenir? Un type un peu dégoûté par le projet de s'autocréer. Sans doute serai-je moins ce que je raconte. Et plus domicilié dans ma propre peau.

Qu'il devait donc l'aimer, ce nain jaune qui ne se lassait pas de croquer des chocolats Lindt ultra-fins au bord du lac Léman et qu'il imagine à la fin du livre, quand il lui demande d'arrêter la rafle et s'entend répondre, comme un écho lointain: Mon chéri, les choses ne sont pas si simples...

Le récit de cet homme en colère qui dresse un réquisitoire impitoyable contre les siens n'est sans doute pas à opposer au "Roman des Jardin", version enjouée et affectueuse de son évocation familiale à laquelle répondent aujourd'hui les mots de la tragédie et du refus: Peut-être que mûrir, justement, c'est accepter de vivre dans l'étau de nos contradictions.

Le regard d'Alexandre Jardin n'est pas celui d'un historien, qu'on se le dise; il y a des redites, parfois, ou des faiblesses, tel le chapitre un peu simpliste intitulé Le nain vert qui évoque le personnage controversé de Tariq Ramadan; mais c'est le prix d'un écrivain qui choisit délibérément de privilégier, avec un courage discret et poignant, une éthique personnelle plutôt qu'une réussite de style, soucieux d'être au plus vrai possible de sa propre histoire.

Depuis l'âge de quinze ans, je ne suis retourné qu'une seule fois sur la tombe du Nain Jaune et celle de mon père, voisines dans le cimetière bucolique de Vevey; à l'exception des enterrements où je ne pouvais pas me défiler. Mes propres enfants n'en connaissent pas l'emplacement. Ils ne se sont jamais inclinés devant nos ascendants communs. Nulle négligence dans cette dérobade au long cours. Je n'ai jamais pu déposer de fleurs sur leurs mensonges. (...) Même une petite fleur m'aurait semblé un outrage aux enfants du Vél d'Hiv, une des pages les plus nauséabondes de l'histoire de France contemporaine...

Pascal Jardin, Le nain jaune (coll. Folio/Gallimard, 1999)

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin (coll. Livre de poche/LGF, 2007)

10.01.2012

Pascal Bruckner

9782246736318.gifPascal Bruckner, Le paradoxe amoureux (Grasset, 2009)

30 ans après le Nouveau désordre amoureux – écrit avec Alain Finkelkraut et paru aux éditions du Seuil – Pascal Bruckner revient aux interrogations sur l’amour à travers les multiples courants de pensée de l’histoire. L’un des points forts de sa réflexion porte sur ce début de XXIe siècle oscillant entre passion et liberté, axé sur la performance, en vie de couple comme en entreprise, avec au bout du compte un « licenciement » possible, sec, utile ou nécessaire à la survie. Mais n’ayez pas peur, car si le temps des troubadours est révolu, l’auteur nous montre qu’à toutes les époques, seules les modes – qui ne le laissent pas indifférent - conduisent au pire !

également disponible au format de poche (coll. Livre de poche/LGF, 2011)

00:24 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Documents et témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sciences humaines; livres | |  Facebook |

08.01.2012

Les grands violonistes 1a

Bloc-Notes, 8 janvier / Les Saules

musique classique; livres

Peut-être que, comme moi-même, vous ne connaissez la musique classique que par ce que les autres vous ont transmis, ou alors par apprentissage, en autodidacte, trop paresseux à l'égard des études pour ne pas traîner derrière vous des lacunes qui ressemblent à certains cratères du Vésuve. Si tel est le cas, que de surcroît le violon vous inspire, alors ce livre préludera pour vous tous des soirées enchanteresses qui rendront jaloux vos meilleurs amis et vous permettront de rattraper le temps perdu.

Chirurgien de métier et violoniste par passion, Jean-Michel Molkhou, critique musical dans plusieurs revues - dont la célèbre revue Diapason - et producteur de plusieurs émissions sur France Musique, nous fait respirer, sans arrogance ni érudition pesante, le parfum de ces grands violonistes dont le voyage qui nous est proposé commence avec Fritz Kreisler, né en 1875 - sous ses doigts, chaque note prenait une sensualité unique, faite de pure beauté et de joie de vivre - et s'achève, dans ce premier volume, avec Gidon Kremer, né en 1947 - l'indispensable rénovateur et le courageux aventurier - un anticonformiste, un découvreur, voué pour une part non négligeable au répertoire contemporain.

Entre ces deux extrêmes, vous trouverez bien sûr tous les grands noms du répertoire, parmi lesquels Arthur Grumiaux, Yehudi Menuhin, Isaac Stern, Nathan Milstein, Ivry Glytis ou Zino Francescatti, sans oublier... David Oistrakh et Itzhar Perlman, mes deux violonistes préférés! Jean-Michel Molkhou relate une jolie anecdote à propos de Jascha Heifetz, le vrai successeur de Fritz Kreisler. Devant sa maîtrise surhumaine, sa tenue hautaine et son visage impassible, George Bernard Shaw lui écrit ceci: Si vous provoquez la jalousie de Dieu, en jouant avec une telle perfection surhumaine, vous mourrez jeune. Je vous supplie humblement de faire au moins une fausse note chaque soir avant d'aller vous coucher, au lieu de dire vos prières. Aucun mortel n'est supposé jouer aussi parfaitement.

De nombreuses citations ou témoignages de ce genre abondent dans ce livre indispensable à votre bibliothèque musicale. Pour chaque violoniste défini en quelques mots - 82 portraits au total - nous est présenté un aperçu succinct et équilibré sur la vie et la carrière de l'artiste, les caractéristiques de son jeu, les instruments sur lesquels il a joué - une vraie relation de couple, nous dit l'auteur -, ainsi qu'un commentaire sur les illustrations sonores des oeuvres choisies pour le CD qui accompagne le livre: plus de huit heures d'enregistrement - 65 sélections au répertoire très varié - lisibles au format MP3, mais aussi sur PC et Mac! Enfin, l'ouvrage est enrichi d'une iconographie très soignée, reposant non seulement sur les photographies des interprètes, mais aussi sur les reproductions de pochettes originales de 78 tours et de microsillons des années 1940 à 1970.

Cet ouvrage respire vraiment la passion, avec un souci de faire connaître plutôt que juger, car il sait bien, Jean-Michel Molkhou, qu'au-delà de tous les poncifs sur le talent ou le génie, chacun porte en lui l'empreinte d'une oreille musicale unique au monde, de même que sa sensibilité propre, qui n'appartient qu'à lui. Tenez, par exemple: si je vous disais que j'éprouve souvent beaucoup de peine à entendre Yehudi Menuhin ou Isaac Stern, autant que je suis heureux de découvrir Jacques Thibaud ou de retrouver Henryk Szeryng et Josef Suk?

Les grands violonistes du XXe siècle: un véritable événement dans les publications musicales, ainsi qu'un outil indispensable à tous les mélomanes et cela - CD compris - pour 23 €... Qui dit mieux?

Jean-Michel Molkhou, Les grands violonistes du XXe siècle / vol. 1: de Kreisler à Kremer, 1875-1947 (Buchet-Chastel, 2011)

photo: Jean-Michel Molkhou – © Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com

12.12.2011

Notre Dimitri

Bloc-Notes, 12 décembre / Les Saules

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Il n'est pas surprenant qu'après l'hommage rendu à Vladimir Dimitrijevic dans la revue Le Passe Muraille, en octobre dernier, les éditions de l'Age d'Homme à leur tour rassemblent quelques témoignages autour de cet homme hors du commun, éclairant tour à tour son parcours d'éditeur, ses convictions, ses amitiés. Si vous connaissez mal le personnage, lisez le Petit dictionnaire amoureux de l'Age d'Homme, par Jean-Pierre Baronian. Dans son texte, il évoque les grands noms de son parcours d'éditeur: Henri-Frédéric Amiel, Gilbert Keith Chesterton, Charles-Albert Cingria, Pierre Gripari, Octave Mirbeau, Georges Simenon ou Milos Tsernianski. Il faut y ajouter Vassili Grossman - dont parle Eugenio Corti - ou encore Andréï Biély, Grigori Zinoviev - que mentionne Claude Frochaux - sans oublier, bien sûr, Georges Haldas - que met en lumière Georges Nivat -, Branimir Scepanovic, Dejan Stankovic, Alexandre Tisma, et j'en oublie... !

Mais dans ce présent recueil, ce sont les moments d'émotions partagées avec Dimitri qui soulignent son incroyable diversité - bien au-delà des clivages politiques et religieux -, son ouverture à tout ce qui tressaille, interroge, bouge ou vit, tout simplement, dont le catalogue des éditions de l'Age d'Homme portent le prolongement en littérature. Robert Calasso, par exemple, parle de lui comme d'un passeur et d'un jardinier, séduit par ceux qui ont une certaine démesure de l'âme et débordent du cadre de la réalité, propos auxquels résonnent comme un écho les mots de Dobrica Cosic: Vlamidir Dimitrijevic est le Don Quichotte du livre dans la galaxie Gutenberg. Quant à Jean-Michel Olivier, il use d'une jolie image qui illustre bien ce saint contrebandier: Les gitans vivent dans les caravanes. Lui, qui avait un peu de sang rom, passait le plus clair de son temps dans sa camionnette. Il faisait la navette entre les imprimeries, les librairies, sa maison d'édition. Il était toujours en vadrouille. Il passait l'or en contrebande. 

Comme tous ceux qui ont côtoyé Dimitri et ont connu à ses côtés au moins un éclair de folie slave partagée, Jean-Louis Kuffer se souvient d'une soirée où Vladimir Dimitrijevic a récité par coeur les stances de L'ange exilé de Thomas Wolfe, qu'il avait édité: Une pierre, une feuille, une porte inconnue; d'une pierre, d'une feuille, d'une porte. Et tous les visages oubliés. Nus et solitaires, nous vinmes en exil. Dans l'obscurité de ses entrailles, nous n'avons pas connu le visage de notre mère; de la prison de sa chair, nous sommes entrés dans l'inexprimable, l'incommnicable prison de cette terre. Qui de nous a connu son frère? Qui de nous a lu dans le coeur de son père? Qui de nous n'est à jamais resté prisonnier? Qui de nous ne demeure à jamais étranger et seul? 

Tous les autres textes qui constituent cet hommage à Dimitri mériteraient d'être cités ici, mais plutôt que d'en parler davantage, courez vite vous procurer - dans une bonne librairie - ce recueil de textes qui brassent un air tonique et frais dans la grisaille ambiante, parfois même au royaume des lettres...  

Notre Dimitri - Vladimir Dimitrijevic 1934-2011, textes réunis par Lydwine Helly (L'Age d'Homme, 2011)

pour obtenir le numéro 87 de la revue du Passe Muraille consacré à Vladimir Dimitrijevic: http://www.revuelepassemuraille.ch/index12.html

03.12.2011

Elie Wiesel

Bloc-Notes, 3 décembre / Les Saules

littérature; récit; document; livres

Il arrive que les livres les plus courts soient les meilleurs. Cela me vient à l'esprit, comme ça, en refermant le récit de Elie Wiesel, Le coeur ouvert: retour sur une année maudite - 2011 - qui commence à la mi-janvier avec une double pneumonie, à laquelle quelques mois plus tard devant un implacable diagnostic - cinq artères bloquées - succède une opération à coeur ouvert: Les infirmières sont prêtes à pousser mon lit à roulettes vers la sortie. Je jette un dernier regard vers la femme avec laquelle je vis depuis plus de quarante-deux ans. Tant d'événements, de découvertes et de projets nous unissent. Tout ce que nous avons accompli dans la vie, nous l'avons fait ensemble. Et voilà une expérience supplémentaire. La dernière?

Au moment de rejoindre le bloc opératoire, Elie Wiesel laisse monter en lui les émotions, les visages, les souvenirs qui l'habitent - malgré l'effroi devant la mort possible - et donnent un sens à sa vie: Ce n'est pas ainsi que j'avais imaginé ma fin. Et puis je ne me sens aucunement prêt. Tant de choses encore à achever. Tant de projets à élaborer. Tant de défis à affronter. Tant de prières à composer. Tant de mots à trouver, de silences à faire chanter.

Elie Wiesel revisite sa mémoire et son présent dans les regards et les gestes les plus simples, porteurs d'espérance et sources de gratitude. De très belles pages consacrées à son épouse jalonnent son texte: Marion, l'unique, est arrivée. Les yeux fermés, je sens sa présence. Je la vois presque. Les qualités de cette femme extraordinaire, douée, motivée. Sa force de caractère. La sensibilité de son intelligence. Son génie? Elle ne cesse jamais de me surprendre. De même à propos de son fils Elisha: Je lui fais signe de s'approcher. Maintenant il se trouve tout près de mon lit, prend ma main dans la sienne et la caresse doucement. J'essaye de la serrer, mais n'y arrive pas. Je sais qu'il désire me transmettre sa force, sa foi en ma guérison. Enfin devant le docteur Patel: C'est fini. Tout s'est bien passé. Vous vivrez... Jamais je n'oublierai le sourire sur son visage.

Entre l'avant et l'après, il s'interroge aussi sur son passé de rescapé, de témoin, de passeur, face à l'ennemi noir qui le presse, face à Dieu: Qui suis-je? Que suis-je devenu? Je sais avoir échappé à la mort. Je sais aussi que ma vie ne sera plus la même. Plus loin, Elie Wiesel ajoute: La différence tient à ce que je sais combien chaque moment est un recommencement, chaque poignée de main une promesse et un signe de paix intérieure. Je sais que toute quête implique l'autre, de même que toute parole peut devenir prière. Si la vie n'est pas une célébration, à quoi bon s'en souvenir?

Malgré la gravité des faits qui ont entraîné l'écriture de ce livre, il en émane une douceur impalpable coulant même entre les pierres du désespoir - parfois avec légèreté ou un certain humour - et dont le fondement se trouve peut-être dans ces mots de l'Ecriture cités par Elie Wiesel: Ubakharta bakhaim - Tu choisiras la vie.

Méfiez-vous des petits livres - celui-ci se compose de 89 pages à peine! - et lisez vite Le coeur ouvert. Puis relisez-le une fois, et encore une autre, car il s'y nichent des trésors de sagesse et matières à réfléchir, à s'émerveiller et se consoler dans l'autre: Le corps n'est pas éternel, mais l'idée de l'âme l'est. Le cerveau sera enterré, mais la mémoire lui survivra...

Dans la catégorie La citation du jour - le 26 novembre 2011 - vous pouvez retrouver un autre extrait magnifique de ce récit de Elie Wiesel

Elie Wiesel, Coeur ouvert (Flammarion, 2011)

image: Marc Chagall, La paix (Sarrebourg, Moselle)

29.11.2011

In memoriam

Bloc-Notes, 29 novembre / Les Saules

Valérie Valère 2.jpg

Bien avant que n'abondent les récits de vie tels qu'on en découvre une dizaine par semaine de nos jours - plus ou moins inspirés - les années 70 auront été marquées par un témoignage d'une force et d'une rage inoubliables: Le pavillon des enfants fous, écrit par une gamine de quinze ans, Valérie Valère.

Elle y relate son internement pour anorexie, à l'âge de treize, dans un grand hôpital parisien. Une vision implacable du monde psychiatrique qui résonne à nos oreilles en écho aux textes fondateurs de l'antipsychiatrie de Ronald Laing - Le moi divisé et Soi et les autres - ou encore au film de Ken Loach, Family Life: En vérité, tout le monde a perdu, je suis là, triste et morose, méfiante et lâche. Je fais semblant de vivre et je me cache pour pleurer. Ils me reprendraient pour dépression nerveuse, ça les amuserait de me revoir. Ils m'ont gardée dans leurs griffes, j'ai conservé l'angoisse d'un emprisonnement, la colère refoulée d'une injustice, la rage de l'impuissance. (...) Je m'acharne à écrire et je retrouve la solitude. Cette volonté de continuer malgré la fatigue, malgré mes doutes et leur menace rejoint l'autre prison. Je suis restée là-bas, dans la chambre vingt-sept, avec mes refus, avec ce mal de vivre. Et je crois bien que je n'arriverai jamais à en sortir.

Elle s'en sortira pourtant, Valérie Valère, à sa manière, jetant un regard lucide et désespéré sur ses deux années d'internement et son avenir possible, à la fin du livre: Et moi, dans votre monde? Je fuis dans la tendresse des salles de cinéma, je rêve devant l'écran magique pendant les quatre séances de l'après-midi. Et dans le métro, l'éclat métallique des rails m'attire, me renverse comme quelque chose venu d'ailleurs, du plus profond de moi-même. Moi-même c'est tout ce qu'il me reste, tout ce que vous m'avez laissé. (...) J'essaie de retrouver un monde, je regarde tous les chemins avant de choisir le mauvais, mais rien n'est indiqué et personne ne veut me tendre la main, ou plutôt, je ne veux en prendre aucune. Une angoisse me serre le coeur. Ici, la solitude est moins belle car elle est fausse tout en ayant l'apparence d'être véritable. Plus douloureuse. Vivre, qu'est-ce que cela veut dire? Je ne sais pas. Je veux dire, je ne sais pas si cette fois-ci j'ai trouvé la vraie route. Je n'arrive pas à oublier et je me réveillerai encore souvent, en criant, pour avoir entendu le petit bruit de la clé tournée dans la serrure.

L'écriture lui aura été d'un grand secours, mais pas suffisamment pour la guérir de son mal-être ou lui apporter le réconfort. Quelques années après la parution de son premier livre, Le pavillon des enfants fous, Valérie Valère s'éteint un certain 17 décembre 1982 dans son sommeil, victime d'une crise cardiaque après une overdose médicamenteuse: une délivrance pour cette écorchée vive de 21 ans à peine, qui, malgré le succès, n'aura jamais connu le bonheur...

Reste l'oeuvre: Outre Le Pavillon des enfants fous (coll. Livre de poche/LGF, 1983) réédité en 2001, les autres textes de Valérie Valère sont malheureusement tous épuisés. Je vous les mentionne néanmoins ci-dessous, car chez les bouquinistes ou avec un peu de chance dans les bibliothèques, vous pouvez sans doute les dénicher, pour la plupart: Malika ou un jour comme tous les autres (coll. Livre de poche/LGF, 1983), Obsession blanche (coll. Livre de poche, 1992), Laisse pleurer la pluie sur tes yeux (coll. Pocket, 1988), La Station des Désespérés ou Les Couleurs de la Mort (Bartillat, 1992). Il faut y ajouter un livre qui lui fut consacré, écrit par Isabelle Clerc et Françoise Xénakis: Valérie Valère - Un seul regard m'aurait suffi (Perrin, 2001) indisponible lui aussi.  

Valérie Valère, Le pavillon des enfants fous (coll. Livre de poche/LGF, 2001)


27.11.2011

Planète Payot

Bloc-Notes, 27 novembre / Les Saules

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Dans la cadre de notre journal d'entreprise, Planète Payot - qui, à chaque numéro, donne la parole à l'un ou l'autre de ses collaborateurs - mon cher collègue de librairie, Thierry du Sordet, m'a sollicité pour recueillir, à deux mois de ma retraite professionnelle, les impressions que je retiens de mes expériences de bloggeur sur La scie rêveuse et Facebook. Il en résulte l'interview ci-dessous, que je vous livre en toute décontraction et simplicité. Conscient de n'être ni écrivain, ni critique littéraire - à chacun son métier ! - je m'efforce de partager une passion viscérale pour la littérature et la musique surtout, avec des amis attachants, sensibles et attentifs dont vous êtes, lecteurs, les passeurs indispensables. Rien de plus ...

Pourquoi un blog? Et avez-vous rencontré des difficultés techniques pour le réaliser?

Le blog est un lieu d'échanges extrêmement gratifiant, un espace de liberté partagée, de découvertes, de passions : celle de transmettre surtout, pour ne pas oublier. Sur le site qui héberge mon blog – le même que Jean-Louis Kuffer – l’utilisation est très facile pour un novice comme moi. Il faut juste être clair dans sa tête et rigoureux dans les styles de présentation propres aux différentes rubriques choisies. Seule la fonction recherche n’est pas au top, mais je fais avec !

Quels sont les liens que vous entretenez avec l'informatique?

Une philosophie très Mac : je ne cherche pas à comprendre comment ça marche. Je suis simplement content que ça marche ! L’aspect technique ne m'intéresse pas du tout et aurait plutôt tendance à m'exaspérer.

Vous avez switché pour Mac, êtes-vous toujours content de votre choix?

Oh oui! C'est le retour à mes premières amours: un apprentissage avec un petit Mac muni de disquettes ... L’approche est plus ludique, simple et intuitive pour ce qui touche mes activités, mais c’est avant toute chose une question d’affinités, car les différences s'estompent entre les systèmes d'exploitation actuels.

Quels sont les critères de choix de sujets sur votre blog? 

Il n’y a rien de prémédité et la formule a évolué avec le temps, depuis les débuts en décembre 2009. De simple critique de livres que j'ai pris plaisir à découvrir, au départ, est apparu plus tard le bloc-notes - présentation longue d’un livre ou fantaisie littéraire - le poème de la semaine - auteurs francophones du XXe siècle -, la citation du jour ou la rubrique In memoriam où je parle d’auteurs souvent oubliés, même dans nos librairies ! La scie rêveuse compte 680 notices littéraires environ, enrichies d’interviews, de vidéos, de films. Avec La musique sur FB, il s’ouvre depuis le début de cette année à la musique – classique - avec 210 extraits à ce jour.

Existe-t-il un type d'articles que vous aimez particulièrement? 

Ceux qui mettent en évidence les ambiguïtés et les contradictions de la vie, les confrontations avec la modernité, les certitudes, l’enracinement humain ou spirituel. Je l’ai fait avec La chute de Camus par exemple, Albergo Italia de Guido Ceronetti ou la Lettre à un jeune libraire

Vous lisez et relisez beaucoup. Comment trouvez-vous le temps d'être si régulier dans l'écriture d'articles?

Je dors (trop) peu… Et j’aime lire et écrire: dans le silence, la solitude et la distance qui me sont précieuses aujourd'hui. Ecrire est un plaisir et un besoin. Une manière comme une autre de conjurer la mort, de faire reculer l’oubli. 

Voyez-vous le blog comme un complément dans votre travail de libraire?

Je vais peut-être vous décevoir, mais non : ce n’est pas complémentaire. La démarche est autre, sans aucun souci commercial, sans contrainte ni compromis. Il y a en revanche des répercussions dans mon travail, intéressantes mais faibles en terme d’impact sur les ventes. La poésie par exemple, les classiques – Paul Valéry, François Mauriac, Jules Supervielle, Saint-John Perse ou Georges Perros - intéressent un nombre restreint de lecteurs en librairie, alors que sur La scie rêveuse ou Facebook c’est tout le contraire : ce sont les nouveautés qui souvent rencontrent un faible écho … Un signe d’espérance donc, qui émerge de ces voies nouvelles de communication !

Quand vous serez à la retraite, aurez-vous l'impression grâce à votre blog, de garder un pied dans le monde du livre?

Certainement, et même sans blog, ce serait le cas ! Je créerai en revanche de nouvelles rubriques avec une variante d’abécédaire où je partagerai mon ressenti personnel aux bruits du monde; une anthologie de la poésie étrangère contemporaine – déjà amorcée sur Facebook - verra le jour aussi; une place plus grande sera accordée aux classiques, probablement …

Vous êtes un contributeur régulier du Passe-Muraille - revue romande consacrée à la littérature - dont le rédacteur en chef est Jean-Louis Kuffer. Etes-vous dans la même démarche qu'avec votre blog? Rédigez-vous de la même façon?

Oui, c’est un espace culturel qui ne fait aucune concession aux modes. C’est devenu bien rare ! Dans le cas contraire, je n’aurais pas rejoint ce groupe de passionnés de tous âges qui ressemble à une seconde famille. Un seul regret : la non-diffusion du Passe Muraille en librairie, chez Payot Libraire entre autres… 

Quels sont les liens qui s'établissent entre les visiteurs du blog et vous. Certains vous retrouvent sur Facebook? 

Les échanges sont sensibles, spontanés, respectueux, parfois d'une simplicité bouleversante. Une seule règle d’or : je réponds toujours – en privé – à un commentaire. Le relais via Facebook est très gratifiant. Les réactions y sont en live, et prêtent parfois à polémique : à propos de Céline par exemple, du mime Lindsay Kemp ou d'Elie Wiesel !  

Les hébergeurs de blogs fournissent des outils pour analyser selon différents critères la fréquentation des blogs. Comment les utilisez-vous? 

Au plus simple. Je ne cherche pas à atteindre des records, mais à rester authentique, fidèle à mes convictions, à ma ligne de conduite. Tant pis si la fréquentation doit en souffrir ... 

Savez-vous combien de visiteurs consultent votre blog, pour un mois ou une semaine, par exemple? Savez-vous de quelles régions viennent ces derniers?

Les visites sont environ de 5'200 à 6'200 par mois – 190 par jour en moyenne – pour 11'000 à 17'000 pages consultées par mois. Les liens sont culturellement très forts avec la France, la Suisse, l’Italie, la Grèce, le Canada et l’Afrique du Nord.  

A l'ère de la blogosphère, pensez-vous que la multiplication des blogs est un avantage pour l'individu qui peut ainsi partager sa passion pour un ou plusieurs sujets, ou bien au contraire cette multitude réduit-elle la portée de partage en augmentant les plateformes, sources d'informations ou de partage?

C’est une richesse partagée – les blogs sur Facebook surtout - mais elle peut devenir une prison. On ne peut suivre les activités de tout le monde. Je me fixe une limite de temps de fréquentation par jour : 30 minutes ! Certains bloggeurs sont devenus des amis de cœur, sincèrement. Le contraire du virtuel ou de la diabolisation dont nous abreuve régulièrement la presse …

Comment filtrez-vous les commentaires, que ce soit sur votre blog ou sur votre page Facebook?

Pas de filtre sur Facebook. En revanche, sur La scie rêveuse je n’accepte pas les commentaires hors de propos ou insultants – cela arrive rarement, mais tout de même – détestant les débats à la manière du blog de Pierre Assouline où après 15 avis ou commentaires, il n’y a plus aucun rapport au sujet.

Vous partez à la retraite au mois de février ...

A cette date, j’ouvrirai pour une semaine la porte de mon blog à quelques coups de cœur de mes collègues de Payot Nyon, une façon de les remercier pour leur amitié et leur défense de la littérature, même si, comme le dit Marco Lodoli – dans Les prétendants - nous ne sommes après tout que du vent sur une page !

Marco Lodoli, Les prétendants: La Nuit - Le Vent - Les Fleurs (P.O.L., 2011)

le blog de Thierry du Sordet: http://strictnecessaireouquestce.blogspot.com/

image: Thierry du Sordet, libraire - Payot Nyon

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26.11.2011

La citation du jour

Elie Wiesel

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J'appartiens à une génération qui s'est souvent sentie abandonnée par Dieu et trahie par l'humanité. Et, pourtant, je crois qu'il nous incombe de ne nous séparer ni de l'un ni de l'autre. Est-ce hier - ou autrefois - que nous avons appris combien l'être humain peut atteindre la perfection dans la cruauté plus que dans la générosité? Que, pour les tueurs et les tortionnaires, il est normal, donc humain, de se montrer inhumain? Dès lors, faudrait-il se détourner de l'humanité? Je crois que la réponse appartient à chacun de nous. Car il incombe à chacun de choisir entre la violence des adultes et le sourire des enfants, entre la laideur de la haine et le désir de s'y opposer. Entre infliger souffrance et humiliation à son semblable et lui offrir la solidarité et l'espoir qu'il mérite. Peut-être.

Je sais - je parle d'expérience - que, même dans les ténèbres, il est possible de créer la lumière et nourrir des rêves de compassion. Que l'on peut se sentir libre et libérateur à l'intérieur des prisons. Que, même en exil, l'amitié existe et peut devenir ancre. Qu'un instant avant de mourir, l'homme est encore immortel. Voilà: je crois en l'homme malgré les hommes. Je crois dans le langage bien qu'il ait été meurtri, déformé et perverti par les ennemis de l'humanité. Et je continue à m'accrocher aux mots parce qu'il nous appartient de les transformer en instruments de compréhension plutôt que de mépris. A nous de choisir si nous souhaitons nous servir d'eux afin de maudire ou de guérir, pour blesser ou consoler. 

Elie Wiesel, Coeur ouvert (Flammarion, 2011)

25.11.2011

Qu'allons-nous faire de vous? 3/3

Bloc-Notes, 25 novembre / Les Saules

En guise de conclusion au livre de Edouard et Marie de Hennezel, je vous propose trois illustrations musicales qui, chacune à sa manière, aborde le thème de la vieillesse: Jacques Brel avec Les vieuxBarbara avec A mourir pour mourir et Daniel Guichard avec Mon vieux. Pour de nombreux témoins de Qu'allons-nous faire de vous?, Barbara exprime davantage qu'un voeu pieux. N'oublions pas, cependant, qu'elle chantait encore cette même chanson à 60 ans, tout comme votre fidèle serviteur qui la compte toujours parmi ses préférées... Alors... à vous de choisir, avec le sourire!






Marie et Edouard de Hennezel, Qu'allons-nous faire de vous? (Carnets Nord, 2011) 

24.11.2011

Qu'allons-nous faire de vous? 2/3

Bloc-Notes, 24 novembre / Les Saules

document; témoignage; livres

Ce qui frappe dans les témoignages recueillis par Edouard et Marie de Hennezel face à la vieillesse et la dépendance, tient au constat que notre grand âge ne ressemblera pas à celui de nos parents. Non que les valeurs fondamentales s'en trouvent nécessairement changées, mais la génération montante connaîtra sans doute des années de vie active et professionnelle prolongées; la précarité du travail peut-être, l'emploi à accepter où qu'il se trouve, même à des milliers de kilomètres; des moyens financiers qui, compte tenu d'une longévité accrue, risquent de leur suffire pour eux-mêmes, à peine. Donc insuffisants pour nous entretenir. Et cela change tout.

Aujourd'hui on meurt loin de chez soi, et généralement seul, à l'hôpital, ou sur un brancard dans les services d'urgences. Certainement de moins en moins chez soi, dans son univers familier, entouré des siens, nous confie Marie de Hennezel et pourtant, tout ce que nous disent la plupart des participants à ce livre formidable converge dans une volonté à envisager toutes les solutions, afin de permettre à leurs aînés une fin de vie paisible, même si dans ces intentions généreuses et sincères, ils en oublient souvent l'incontournable conflit de priorités: leur propre vie, leur conjoint, leurs enfants, leur vie professionnelle ou leurs loisirs à ménager avec bienveillance et réalisme.

Edouard de Hennezel résume très bien ce que les quadras attendent de leurs parents ou de leurs familles en général: Faites du ménage dans vos vies. Vous vous allégerez et vous nous allégerez aussi. Ne baissez pas les bras. Vivez votre vieillissement le mieux possible, continuez à célébrer la vie. Ne nous faites pas porter les regrets, les rancunes ou les remords de votre passé. Prenez soin de vous, mais surtout prenez soin de la relation que vous avez avec nous. (...) Se faire léger, ce serait commencer par parler de ces questions taboues - l'avenir - pour qu'elles pèsent moins sur la pensée des enfants. Tout ce qui peut contribuer à une maturité heureuse.

Les plus belles pages traitent du bonheur de la vieillesse: Au fond, nous avons besoin que vous soyez heureux de vieillir et nous savons que vous ne le serez que si vous vous tournez vers le coeur et l'esprit. Vieillir, c'est un travail difficile qu'il faut mener joyeusement. L'essentiel pour une bougie n'est pas l'endroit où elle est posée, c'est la lumière qu'elle irradie jusqu'au bout.

La santé fragilisée n'empêche ni le charme ni la gaieté, ni l'intérêt pour ce qui nous entoure. Certains vieillards font moins vieux que des gens de cinquante ans. On grandit en sagesse, on a du recul, on est de bon conseil: Les personnes âgées et vulnérables peuvent donner et recevoir autre chose, et autrement. La vulnérabilité peut faire appel au meilleur chez l'autre, qui en est le témoin, ajoute Marie de Hennezel.

Il n'empêche que le souci de l'avenir de nos seniors - si nous ne sommes pas des monstres - peut légitimement nous déstabiliser et fondre sur nous à l'improviste, comme la foudre. Tous, dans notre voisinage, connaissons au moins un cas de personne âgée particulièrement difficile à gérer, quand le fil est rompu, comme c'est le cas avec une maladie de Alzheimer, par exemple. Saurons-nous, dans notre propre entourage, accueillir chez nous un parent dépendant? Pourrons-nous franchir la barrière des soins intimes à prodiguer? Accepterons-nous d'envisager d'autres solutions sans culpabiliser ni briser le lien? Parviendrons-nous à jouer la carte de l'apaisement, sans fuir le réel ni connaître l'épuisement?  

Il n'est pas de réponse universelle à ces questions que chacun est amené - le plus tôt possible - à se poser, mais une certitude émane de tout ce qui est dit dans ce livre: la force de solidarité entre générations existe davantage qu'on l'imagine et finalement, comme concluent Edouard et Marie de Hennezel: Quand il y a l'amour, il y a des solutions.

Nous sommes indissolublement égoïstes et altruistes, soucieux comme jamais de notre bien-être individuel, et cependant convaincus qu'il y a parfois plus de joie à donner qu'à prendre, à partager qu'à accumuler. Luc Ferry

A suivre...

Marie et Edouard de Hennezel, Qu'allons-nous faire de vous? (Carnets Nord, 2011)

image: Edouard et Marie de Hennezel

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