26/11/2012

Daniel Fazan

Bloc-Notes, 26 novembre / Les Saules

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Paul est vigneron, quelque part dans le Dézaley vaudois. Depuis de nombreuses années, il ne supporte plus sa femme Roberte qui a coupé les sarments de sa tendresse, porte le phylloxéra du couple et se défoule avec des mots assassins pour oublier qu'elle n'a plus sa place auprès de lui, rageant de savoir qu'elle ne trouvera plus chaussure à son pied, ailleurs, selon toute vraissemblance. Délaissée, Roberte? Plutôt deux fois qu'une puisque Paul refait sa vie avec... Roger, un vigneron comme lui, qui a des mots rares, jolis comme un coquelicot d'octobre quand on ne l'attend pas au pied d'un cep.

Et tandis que Roberte déverse ses rancoeurs auprès du pasteur Borda - dont la rumeur populaire dit que le fils partagerait la même ambiguïté que son mari -, Paul se raconte à Madame - sa psy -, lui parle de Roger, de sa noblesse terrienne d'aristocrate, de ses silences qui laissent pousser la vie, de sa beauté comme la vendange du siècle. L'alcool - une pause dans la cruauté ambiante d'une Roberte qu'il préfère floue - est aussi au programme de Paul qui compte bien réussir sa cure de désintoxication et se contenter de fantasmer sur un nettoyage des dents au chasselas, pas avalé, un peu comme le dentrifice!

Beaucoup d'humour, donc, dans ce Millésime, mais comme dans son précédent récit Vacarme d'automne, Daniel Fazan règle ses comptes avec l'hypocrisie, le conformisme et la médiocrité. Le décor s'y prête et parmi ses plus belles pages figurent celles consacrées au village de Paul, perché au milieu des vignes: Les maisons se sont agrippées les unes aux autres dans l'impossibilité de prendre de la distance. Il n'y en a pas. Cette communauté est jalouse de tout, des autres, de ses avoirs en plus. Chaque cep est connu de tous, chaque mètre vaut son pesant de bouteilles. On n'a plus besoin de policer qui que ce soit, la police locale c'est chaque habitant qui l'incarne. (...) Ici on économise tout, surtout les mots.

Provocateur avec ce sujet délicat de l'homosexualité rurale et de l'alcoolisme, Daniel Fazan sait à merveille réveiller sa tendresse d'insoumis et son amour des beautés qui l'environnent à travers ce roman dont le personnage principal est, bien sûr, la vigne: Une vigne, c'est une image vivante et souvent arrêtée. Et ce ciel jamais lassé de se regarder dans l'eau, cette eau jamais agacée par ces nuages qui font les malins. Cette eau que remuent les vents pour en mélanger tout le mystère. Les poètes ont marché sur ma terre, les musiciens ont joué ce spectacle, à lui seul un opéra silencieux.

Ailleurs, Paul médite sur ce plus bel endroit du monde: Je suis fragilisé par l'étreinte, presque mortifère du paysage protégé, étroit comme une image cernée par une fenêtre de la dimension d'une meurtrière de château-fort qui regarde l'espace sublime et changeant d'un lac capricieux et solitaire, parfois morne, proche de l'ennui. Je me sens prisonnier de mes devoirs, de mes voisins, des avis saturés d'incompréhension alors que j'aspire à la tendresse.

Et cette tendresse, Paul la trouvera auprès de Roger, et la scellera avec cette force de vie qui devrait lui permettre, un jour, de bien mourir... Millésime est une lecture tonique et pétillante, comme cette vigne sur laquelle baigne parfois une lumière cruelle, mais qui répand de même sur nous une brise légère qui parle d'amour et incline à la bonne humeur!  

Daniel Fazan, Millésime (Olivier Morattel, 2012)

Daniel Fazan, Vacarme d'automne (Olivier Morattel, 2011)

image: Daniel Fazan (rts.ch)

00:35 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

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