10/11/2012
Morceaux choisis - Georges Bernanos 1a
Georges Bernanos
Je suis rentré chez moi très tard, et j'ai croisé sur la route de vieux Clovis qui m'a remis un paquet de la part de madame la comtesse. Je ne me décidais pas à l'ouvrir, et pourtant, je savais ce qu'il contenait. C'était le petit médaillon, maintenant vide, au bout de sa chaîne brisée.
Il y avait une lettre. La voici. Elle est étrange.
Monsieur le curé, je ne vous crois pas capable d'imaginer l'état dans lequel vous m'avez laissée, ces questions de psychologie doivent vous laisser parfaitement indifférent. Que vous dire? Le souvenir désespéré d'un petit enfant me tenait éloignée de tout, dans une solitude effrayante, et il me semble qu'un autre enfant m'a tirée de cette solitude. j'espère ne pas vous froisser en vous traitant ainsi d'enfant? Vous l'êtes. Que le bon Dieu vous garde tel, à jamais!
Je me demande ce que vous avez fait, comment vous l'avez fait. Ou plutôt, je ne me le demande plus. Tout est bien. Je ne croyais pas la résignation possible. Et ce n'est pas la résignation qui est venue, en effet. Elle n'est pas dans ma nature, et mon pressentiment là-dessus ne me trompait pas. Je ne suis pas résignée, je suis heureuse. Je ne désire rien.
Ne m'attendez pas demain. J'irai me confesser à l'abbé X... comme d'habitude. Je tâcherai de le faire avec le plus de sincérité, mais aussi avec le plus de discrétion possible, n'est-ce-pas? Tout cela est tellement simple! Quand j'aurai dit: "J'ai péché volontairement contre l'espérance, à chaque heure du jour, depuis deux ans ", j'aurai tout dit. L'espérance! Je l'avais tenue morte entre mes bras, par l'affreux soir d'un mars venteux, désolé... j'avais senti son dernier souffle sur ma joue, à une place que je sais. Voilà qu'elle m'est rendue. Non pas prêtée cette fois, mais donnée. Une espérance bien à moi, rien qu'à moi, qui ne ressemble pas plus à ce que les philosophes nomment ainsi, que le mot amour ne ressemble à l'être aimé. Une espérance qui est comme la chair de ma chair. Cela est inexprimable. Il faudrait des mots de petit enfant.
Je voulais vous dire ces choses dès ce soir. Il le fallait. Et puis, nous n'en parlerons plus, n'est-ce pas? plus jamais! Ce mot est doux. Jamais. En l'écrivant, je le prononce tout bas, et il me semble qu'il exprime d'une manière merveilleuse, ineffable, la paix que j'ai reçue de vous.
J'ai glissé cette lettre dans mon Imitation, un vieux livre qui appartenait à maman, et qui sent encore la lavande qu'elle mettait en sachet dans son linge, à l'ancienne mode. elle ne l'a pas lus souvent, car les caractères sont petits et les pages d'un papier si fin que ses pauvres doigts, gerçés par les lessives, n'arrivaient pas à les tourner.
Jamais... plus jamais... Pourquoi cela?... C'est vrai que ce mot est doux.
Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne (coll. Livre de poche/LGF, 1975)
Claude Laydu: Journal d'un curé de campagne, de Robert Bresson (1950)
07:47 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres | | Imprimer | Facebook |
François Bizot
François Bizot, Le portail (Coll. Folio/Gallimard, 2002)
François Bizot, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, est fait prisonnier au Cambodge, en 1971. Enchaîné, il passe trois mois dans un camp de maquisards. Chaque jour, il est interrogé par l'un des plus grands bourreaux du vingtième siècle, futur responsable de plusieurs dizaines de milliers de morts: Douch. Au moment de la chute de Phnom Penh, en 1975, François Bizot est désigné par les khmers rouges comme l'interprète du comité de sécurité militaire de la ville chargé des étrangers auprès des autorités françaises. Il est le témoin privilégié d'une des grandes tragédies dont certains intellectuels français ont été les complices...
Récit âpre et dur qui nous raconte la détention de l’auteur, fait prisonnier par les khmers rouges. Une écriture splendide pour dire la survie, les contradictions du pouvoir et la relation ambiguë entretenue avec son geôlier Douch, auquel il doit sa libération, mais aujourd’hui en prison, condamné à la perpétuité pour crimes contre l’humanité. Un livre singulier d’une puissance inouïe.
06:16 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; livres | | Imprimer | Facebook |
08/11/2012
La citation du jour
Lucien de Samosate
La Fortune peut tout, même ce qui est impossible: elle élève les petits, elle abaisse les grands. Elle humiliera ton faste et ton orgueil, quand même un fleuve d'or te verserait ses ondes; le vent ne renverse ni le jonc ni la mauve, mais il jette à bas les plus grands chênes et les platanes.
Lucien, Epigrammes - suivi de: Alberto Savinio, Apologie du dilettante (Le Promeneur, 2010)
image: Curio, Tessin (Suisse)
09:44 Écrit par Claude Amstutz dans La citation du jour, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : citation; livres | | Imprimer | Facebook |
07/11/2012
Le poème de la semaine
Alexandre Voisard
Ceux qui s’aimentconnaissent les haies secrètes de l’attente.Ceux qui s’aimentsavent où murmure la pluieet où dorment les rosesdu rêve éternel et multiple. Ceux qui s’aimentcuirassent le sommeilet mènent les étoiles au bout du monde,du bout de leurs doigts.Ceux qui s’aimentbrisent les frontières du sentiment. Ceux qui sèmentla lumière de leur regardsur les pierres de minuit.Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
09:46 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | | Imprimer | Facebook |
06/11/2012
Au bar à Jules - Des yeux
Un abécédaire: Y comme Yeux
A l'âge de seize ans, jugé asocial, hostile à mon entourage et destructeur de son héritage, mes parents m'avaient contraints à rencontrer un psychiâtre - une aventure qui dura à peine trois semaines - en ville de Bienne. S'aventurant sur le terrain de la sexualité qui devait forcément renfermer la clef de mon attitude, il me demanda ce qui, d'emblée, m'attirait chez une femme. Quand je lui répondis que c'étaient les yeux, il m'affirma que cela révélait une nature immature, les yeux étant une expression asexuée du désir. Rien que ça! Avait-il tort ou non, peu importe, sinon qu'aujourd'hui encore, quand je me souviens des personnes qui m'ont marqué dans la vie et dans mon imaginaire - le cinéma par exemple - ce sont toujours les yeux qui représentent cette concentration de l'émotion que j'ai retenue, empreinte d'un bouleversement des sens et de l'âme, chassant la raison comme ces eaux profondes qui dépossèdent le rivage de ses mouvements les plus immuables.
Bien mieux que je ne le puis, les poètes, traqueurs de l'invisible, ont composé cet incomparable arc-en-ciel célébrant tour à tour la fragilité, la coquetterie, la force, l'espièglerie, la tendresse ou la légèreté. Même si l'on pourrait citer Charles Baudelaire, Victor Hugo, Louis Aragon ou Paul Eluard, c'est à Jules Supervielle que reviennent, peut-être, parmi les plus beaux vers sur ce regard puisé au plus intime de moi-même:
Chers yeux si beaux qui cherchez un visage,Vous si lointains, cachés par d'autres âges,Apparaissant et puis disparaissantDans la brise et le soleil naissant, Et d'un léger battement de paupières,Sous le tonnerre et les célestes pierresAh ! protégés de vos cils seulementChers yeux livrés aux tristes éléments. Que voulez-vous de moi, de quelle sortePuis-je montrer, derrière mille portes,Que je suis prêt à vous porter secours,Moi, qui ne vous regarde qu'avec l'amour.Même les auteurs mystiques ont consacré d'admirables pages aux yeux, tels Jean de la Croix: Que Te voient mes yeux car Tu es leur éclat, et je ne veux les avoir que pour Toi, et Blaise Pascal: Les yeux sont les interprètes du coeur.
Comment ne pas conclure cet hommage sans invoquer le cinéma dont bien des yeux m'ont chamboulé au fil des ans! En voici quelques-uns dont vous pouvez retrouver les noms - si besoin est - à la fin de cet article, ainsi que plusieurs références littéraires...
Jules Supervielle, Le forçat innocent (coll. Poésie/Gallimard, 1989)
Jean de la Croix, Le cantique spirituel (coll. Points Sagesse/Seuil, 2005)
Blaise Pascal, Ecrits sur la grâce / Discours sur les passions de l'amour (coll. Petite Bibliothèque/Rivages, 2007)
images: Montgomery Clift, Elizabeth Taylor, Lucia Bosé, Brigitte Bardot, Dirk Bogarde, Grace Kelly, Harriet Andersson, Cyd Charisse, Audrey Hepburn et Giulietta Masina
03:20 Écrit par Claude Amstutz dans Au bar à Jules - Un abécédaire 2012, Charles Baudelaire, Littérature espagnole, Littérature étrangère, Littérature francophone, Louis Aragon, Paul Eluard | Lien permanent | Commentaires (1) | | Imprimer | Facebook |
Musica présente - 38 Annie Fischer
Annie Fischer
pianiste hongroise, 1914 - 1995
*
Bela Bartok
Piano concerto No 3
(Bavarian Radio Symphony Orchestra, Ferenc Fricsay)
01:29 Écrit par Claude Amstutz dans Annie Fischer, Bela Bartok, Musica présente, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique classique | | Imprimer | Facebook |
05/11/2012
Morceaux choisis - Catherine Pozzi/Paul Valéry
Catherine Pozzi/Paul Valéry
A Paul Valéry(extrait)Vence, samedi le 27.1.1925
Est-ce que ceci est une lettre à quelqu'un? Pour qui serait-elle écrite? Mais à soi, comme toutes les lettres qu'on écrit. Ou bien au témoin invisible dont la présence est nécessaire afin que résonnent en quelque esprit toutes les paroles inutiles qui sont prononcées dans le monde. (...) Comment est-il le plus beau d'agir, face à celui qui vous a fait le plus de mal, et qui ne le comprend pas? Est-ce d'en exposer l'histoire, afin que le silence ait ensuite une raison? Comme si la raison valait quand balancent contre vous les désirs les plus noués avec la vie, et l'égoïsme de la vie qui vous a choisi pour sa propre nourriture! Que votre sang coule un peu dans ces circonstances, it is part of the thing, et ne vous justifiera jamais de vous en aller.
Il ne faut pas se justifier. Il est, aussi, lâche de faire ressentir la blessure en l'infligeant, à qui refuse de la comprendre, expliquée. Le premier moyen est pauvre, le second, médiocre. Et puis, dans un coeur désespéré en vérité, il n'y a place que pour la fatigue. Les coups sont donc indignes de lui, comme les discours. C'est pour vous éviter les uns et les autres, Valéry, que j'ai voulu que vous ne vissiez plus mon visage.
La prudence du ciel, en me bouchant les yeux avec cette douleur inexplicable et presque toutes les nuits, m'a proposé une excuse décente de dicter mes lettres et de les rendre impersonnelles, échappant à la tentation du reproche, à la honte de la plainte ou de l'aveu. Cette lettre-ci, qu'il faut bien que je dédie à la Grande Oreille, ne vous troublera même pas, d'être tracée avec une écriture qui cache trop mal qu'elle vient d'un être vivant. J'espère qu'il n'y aura pas autant de peine, que de pitié; et comme pour la première fois depuis que je vous écris, je ne le fais pas pour vous appeler à moi, j'espère qu'elle sera sans violence. (...)
Quand je vous ai aimé, vous étiez, ce que vous êtes toujours, l'esprit vivant où trouver le son parfait de ma seule musique profonde, et je me suis connue, avec surprise, la seule réponse vivante qui pût vous parler. Quand je vous ai connu, vous étiez domestique. Je crois que j'en ai plus souffert que vous. Passons sur cela. Il semblait que quelques succès mondains (...) vous relevaient à vos propres yeux de l'horrible attitude que la vie vous avait poussé à prendre.
Je ne pensais pas ainsi. Vous n'entendrez jamais, en conséquence, l'espèce de martyre que j'ai subi. Il y a un grand vice en moi, c'est l'orgueil. C'est dans ses vices n'est-ce pas, que l'on souffre; il n'y a pas longtemps que je le sais. Vous n'avez rien épargné à cette part de moi, la plus ancienne, la plus acharnée, la plus énergique, la pire suivant l'évangile, et pourtant celle qui m'a seule soutenue quand tout était perdu. Je lui ai fait faire, à ce moi douloureux, les actions qu'il pensait ne jamais descendre à faire, et il vous a accepté dans l'humiliation, parce que j'avais besoin que vous soyiez heureux.
Mais vous, n'aviez pas du tout besoin que je sois heureuse. Je vous aimais tellement, pourtant, que c'était possible. Que c'était facile. Il n'y avait qu'à me donner l'illusion d'une noblesse, d'une rigueur, d'une pureté invisibles, qu'à faire de votre pauvre vie quelque chose de si fier, de si sauvagement inaccessible, qu'elle soit aussi belle qu'une vie libre, aussi haute que si elle n'avait pas été attachée. Plus de deux ans de prières ne purent vous faire exaucer cela, et vous m'avez donné seulement l'horreur de voir l'homme que j'aimais le plus, accepter des aumônes, et servir à la fois de parasite, d'animal familier, et discoureur pour soirées parisiennes, à la personne la plus vulgaire mais la plus outrecuidante de ce temps, qui disait à qui veut l'entendre, qu'elle ne vous élevait pas aux avantages d'amant parce que vous n'étiez pas en situation de l'emploi.
Je pleurais, je vous reprochais; je vous pardonnais en moi-même, et j'espérais toujours. Et tout de suite, le destin que vous m'aviez ouvert devint terrible. Vous aviez pensé à votre joie, pas à ma sécurité. Je portais pourtant encore le nom d'un autre. La faiblesse de mon corps était pourtant grande, qui venait à peine de guérir.
Valéry, je ne crois pas que j'ai fait beaucoup d'actions admirables de ma vie. Mais j'en ai fait une. Je n'ai pas refusé de payer. Tous les courages que vous avez toute la vie évité d'avoir, je les ai eus à votre place. (...) Vous m'avez abandonnée. J'ai lutté seule. quand, à bout de forces je vous ai écrit que, si je survivais, je serais cassée, usée, incapable de redonner ensuite des joies de l'amour, vous m'avez répondu des injures, et redemandé vos cahiers. (...)
Je n'avais pas cessé d'espérer, voyez-vous! C'est cela le véritable étonnement, la merveille de cette histoire. Je vous connaissais, comme jamais être vivant ne connut autre ni ne connaîtra. (...) Il m'est arrivé, très tôt, de deviner que le bien profond que je pouvais vous faire, c'était d'obtenir que cette volonté toute spirituelle, descendit peu à peu jusqu'à votre vie. (...) Je m'étais trompée. (...) Je n'ai ni demandé de sacrifices, ni proposé que ce que vous pouviez faire honnêtement. Celle qui vous a livré la vie et la sécurité, et puis, ces mots sont vains. Mais enfin, si vous ne vouliez être qu'un manuscrit de ma bibliothèque, il ne fallait pas ruiner mon corps, ni l'appeler votre bien. (...)
J'ai dicté que je viendrais à Paris: mensonge pieux, le premier je crois. Probablement, je pars en avril pour l'Italie, pour un immense voyage. Je suis si fragile qu'il est bien possible que nous ne nous revoyions pas. Ceci était d'ailleurs mon pressentiment: un de nous doit mourir cette année. Vous saurez tout: c'est pour cela qu'au prix de toute ma force je vous ai appelé. Riez-en. Moi, je vous dis, Valéry: fasse le ciel que dans mille soleils vous et moi ensemble retrouvions l'année dont vous n'avez pas voulu.
EAR
Catherine Pozzi et Paul Valéry, La flamme et la cendre / Correspondance (Gallimard, 2006)
image: ludecrit.typepad.fr
10:34 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis, Paul Valéry | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; correspondance; morceaux choisis; livres | | Imprimer | Facebook |
Le goût de la Suisse
Bloc-Notes, 5 novembre / Les Saules
A plusieurs reprises déjà, j'ai loué l'initiative des éditions Mercure de France qui, à chaque fois, dans un petit livre de poche d'une centaine de pages intitulé Le goût de ... présente, depuis sa création en 2002, un thème - les roses, la marche, le vélo, le chat, le parfum, l'humour juif,l'opéra pour ne citer que quelques exemples - ou un pays, une ville - Bruxelles, Palerme, Alger, Buenos Aires, Prague, le Canada, la Guadeloupe, l'Inde, la Birmanie - à travers des extraits de la littérature de tous les temps. Après avoir déjà consacré un ouvrage à Genève et l'Engadine, voici donc le troisième titre consacré à l'Helvétie: Le goût de la Suisse.
En trois chapitres - la nature, les villes, les moeurs - nous revisitons la Suisse, avec de très belles pages de Albrecht von Haller évoquant les Alpes ou de Lord Byron à propos du Léman. Les choix de textes dédiés aux villes - Saint-Gall, Berne ou Bâle - ont le mérite de nous faire découvrir des auteurs méconnus, essentiellement du XIXe siècle, mais sans grand intérêt pour le lecteur. Seul l'extrait de Fritz Zorn sur la ville de Zurich, soulève quelques bourrasques: En Suisse tout doit toujours être calme et l'on exprime toujours cette idée de calme sous une forme impérative. On dit: Du calme! Du calme! Comme si on disait impérativement : La mort, la mort!
Dans la dernière partie du livre, vous pouvez dénicher un texte amusant de André Gide - ce n'était certainement pas le but de l'auteur - consacré à la Brévine qu'il détestait autant que les autres lieux de ce pays, tels qu'on les retrouve dans l'excellente anthologie Le voyage en Suisse: Le Saint-Gothard m’a assommé; cascades, cabanes sur des promontoires, éboulis, mélèzes romantiques, ravins, et tout l’attirail – oh! assommé! Tout le monde a failli étouffer dans les tunnels, et ça n’en finissait pas. On pensait, chacun pour soi: si ça dure encore cinq minutes, j’éclate – et ça durait encore une demi-heure. Assommant, le lac des Quatre-Cantons, et puis il y en a des quantités d’autres qu’on n’a même pas pris la peine de marquer sur les cartes, tant ils ressemblent à ceux d’à côté.
Si Jacques Chessex, Nicolas Bouvier, Charles-Ferdinand Ramuz, Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt sont au rendez-vous dans Le goût de la Suisse, il est regrettable que, vu de la capitale française, le canton du Tessin soit totalement occulté, alors que Hermann Hesse - pour ne citer que lui - nous livre parmi ses plus belles pages à son propos. Dommage aussi d'avoir oublié Charles-Albert Cingria ou Henri Calet, dont quelques lignes auraient mieux mérité une insertion ici, plutôt que celle des Cloches de Bâle de Louis Aragon...
La collection Le goût de ... compte aujourd'hui 160 titres environ que vous pouvez explorer sur le site Internet de l'éditeur.
Le goût de la Suisse, textes choisis par Sandrine Fillipetti (coll. Le petit Mercure/Mercure de France, 2012)
Le voyage en Suisse, anthologie des voyageurs français et européens, établie et présentée par Claude Reichler et Roland Ruffieux (coll. Bouquins/Laffont, 1998)
00:32 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Charles Ferdinand Ramuz, Charles-Albert Cingria, Littérature étrangère, Littérature francophone, Littérature suisse, Louis Aragon | Lien permanent | Commentaires (0) | | Imprimer | Facebook |
01/11/2012
Morceaux choisis - Rosa Montero
Rosa Montero
Le chauffeur de taxi suivit l'homme du regard jusqu'à ce que sa silhouette disparaisse dans l'obscurité puis fronça les sourcils avec inquiétude. Non loin de ce groupement de baraques, il y avait un autre endroit encore plus terrible. C'était le Poblado, le quartier le plus dangereux de Madrid; il était encerclé par une frange de brasiers et de carcasses de voitures calcinées qui formait une espèce de ceinture d'exclusion, une muraille défensive que personne n'osait traverser. De sorte que même l'enfer avait sa banlieue; on pouvait toujours trouver un endroit encore pire, de même qu'on pouvait toujours éprouver une douleur encore plus grande. Sauf maintenant. Maintenant, pensa Mathias dans un frisson, il était arrivé au coeur de la douleur, au centre même de la peine. On ne pouvait pas souffrir plus, et c'est pourquoi le monde s'était vidé de sens et semblait sur le point de se briser en mille morceaux, comme une fine croûte de glace sur un lac sombre. Mathias s'agrippa au volant pour ne pas tomber dans l'immense abîme de ces eaux noires. Il avait besoin de trouver une explication à l'inexplicable, une justification à la mort de Rita. Il avait besoin d'un message ou d'un châtiment. Quelque chose qui mettrait les choses à leur place.
Il tremblait, mais il ne pouvait pas rester arrêté sur le bas-côté de l'autoroute plus longtemps, même à ces petites heures de la nuit presque sans circulation. Il démarra lentement et conduisit dans un effort engourdi, sans avoir clairement conscience de là où il allait. Sans réfléchir, il fit demi-tour à la sortie suivante puis abandonna la M-40 par une petite route qui serpentait entre les champs desséchés. Il commença aussitôt à voir les premiers brasiers qui signalaient la proximité de Poblado et des silhouettes fantomatiques qui se découpaient en noir sur les flammes. Il tendit la main pour mettre les loquets des portes, mais au dernier moment décida de ne pas le faire: s'il devait lui arriver quelque chose, que ça lui arrive, ce serait là son destin, la réponse. Il circula lentement sur la frange frontalière du territoire barbare et arriva au passage souterrain sous les voies du chemin de fer, un étroit tunnel incroyablement sale où, au milieu de détritus de boîtes de conserve écrasées, de cadavres de rats et d'indiscernables haillons, on pouvait trouver de nombreux documents personnels, des cartes de piscine municipale ou de vidéo-club, des porte-monnaie ouverts et des sacs de femme éventrés, une avalanche de restes abandonnés par une légion de voleurs. Et là, juste à la sortie du tunnel, il lut un graffiti sur le mur qui lui disait: La vengeance te libérera.
Au fond, on voyait de nouveau la ligne brillante de la ville, avec son rêve de luxueux gratte-ciels et son cauchemar menaçant d'immondices et de misère.
Rosa Montero, Instructions pour sauver le monde (Métailié, 2008)
traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse
image: F.Rodriguez, Madrid (onnouscachetout.com)
08:36 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature espagnole, Littérature étrangère, Morceaux choisis, Rosa Montero | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres | | Imprimer | Facebook |
31/10/2012
Le poème de la semaine
Jacques Prévert
Cet amourSi violentSi fragileSi tendreSi désespéréCet amourBeau comme le jourEt mauvais comme le tempsQuand le temps est mauvaisCet amour si vraiCet amour si beauSi heureuxSi joyeuxEt si dérisoireTremblant de peur comme un enfant dans le noirEt si sûr de luiComme un homme tranquille au millieu de la nuit Cet amour qu faisait peur aux autresQui les faisait parlerQui les faisait blêmirCet amour guettéParce que nous le guettionsTraqué blessé piétiné achevé nié oubliéParce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oubliéCet amour tout entierSi vivant encoreEt tout ensoleilléC’est le tienC’est le mienCelui qui a étéCette chose toujours nouvelleEt qui n’a pas changéAussi vrai qu’une planteAussi tremblante qu’un oiseauAussi chaude aussi vivante que l’été Nous pouvons tous les deuxAller et revenirNous pouvons oublierEt puis nous rendormirNous réveiller souffrir vieillirNous endormir encoreRêver à la mortNous éveiller sourire et rireEt rajeunirNotre amour reste làTêtu comme une bourriqueVivant comme le désirCruel comme la mémoireBête comme les regretsTendre comme le souvenirFroid comme le marbreBeau comme le jourFragile comme un enfantIl nous regarde en souriantEt il nous parle sans rien direEt moi je l’écoute en tremblant Et je crieJe crie pour toiJe crie pour moiJe te suppliePour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aimentEt qui se sont aimésOui je lui criePour toi pour moi et pour tous les autresQue je ne connais pasReste làLá où tu esLá où tu étais autrefoisReste làNe bouge pasNe t’en va pasNous qui sommes aimésNous t’avons oubliéToi ne nous oublie pasNous n’avions que toi sur la terreNe nous laisse pas devenir froidsBeaucoup plus loin toujoursEt n’importe où Donne-nous signe de vieBeaucoup plus tard au coin d’un boisDans la forêt de la mémoireSurgis soudainTends-nous la mainEt sauve-nousQuelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
07:43 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature; poésie | | Imprimer | Facebook |