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17/05/2011

Le poème de la semaine

Nadia Tuéni

Qu'elle soit courtisane, érudite, ou dévote,
péninsule de bruits, des couleurs, et de l'or,
ville marchande et rose, voguant comme une flotte
qui cherche à l'horizon la tendresse d'un port,
elle est mille fois mort, mille fois revécue.
 
Beyrouth des cents palais, et Béryte des pierres,
où l'on vient de partout ériger ses statues,
qui font prier les hommes, et font crier les guerres.
Ses femmes aux yeux de plages qui s'allument la nuit,
et ses mendiants semblables à d'anciennes pythies.
A Beyrouth chaque idée habite une maison.
A Beyrouth chaque mot est une ostentation.
A Beyrouth l'on décharge pensées et caravanes,
flibustiers de l'esprit, prêtresses ou bien sultanes.
 
Qu'elle soit religieuse, ou qu'elle soit sorcière,
ou qu'elle soit les deux, ou qu'elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu'elle soit adorée ou qu'elle soit maudite,
qu'elle soit sanguinaire, ou qu'elle soit d'eau bénite,
qu'elle soit innocente ou qu'elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe ou routière,
en étant levantine, aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en orient le dernier sanctuaire,
où l'homme peut toujours s'habiller de lumière.


Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

16/05/2011

Lettre à un jeune libraire 3/3

Bloc-Notes, 16 mai / Les Saules

littérature; librairie 

Les saisons se sont succédées avec un bonheur semblable aux années de la vigne, tantôt exceptionnel dans sa limpidité, tantôt mesuré, quoique jamais ordinaire pour autant. Tu as vu avec tristesse et reconnaissance quelques passeurs de livres s'éteindre à tout jamais, mais quel étonnement bienfaisant à la vue de ces jeunes libraires qui habillent de couleurs nouvelles ce jardin mouvant et enchanteur! Ils t'interpellent, te provoquent, t'émerveillent, insufflant dans tes veines un souffle nouveau, un remède à la mélancolie et au sceau définitif sur les choses, cette mort lente à laquelle tu tournes le dos avec obstination.

Armé de cette ligne claire, tu grandiras ainsi au carrefour des mondes et des générations, et à cette période charnière de ton existence, la tentation te viendra peut-être - encouragée par tes pairs - de gravir les marches vers les sommets - une direction de librairie, par exemple - avec un plan de carrière auquel tu voudras faire honneur, le mieux possible. Dans un élan conquérant, tu connaîtras l'euphorie d'une nouvelle liberté, mais prends garde: personne, durablement, ne te signera un chèque en blanc. Une autre solitude se manifestera alors dans ta vie: celle des solidarités sélectives qui ne valent la plupart du temps qu'entre gens de même statut, modifiant le rapport naturel aux êtres que tu entretenais jusqu'alors. Tu seras  apprécié sans doute, de la base au sommet de la pyramide de ton entreprise, mais les valeurs que tu déploieras - accomplir ce qu'on attend de toi - susciteront pour les uns, qui sait, de l'admiration à ton égard, alors que pour d'autres, ces mêmes valeurs pourront te valoir du mépris: tout le fragile équilibre du pouvoir limité dans son rayonnement... 

Un chemin difficile aux récompenses incertaines que celui-ci, si tu le choisis. Difficile, mais pas nécessairement impossible à apprivoiser. Certains libraires y seront plus habiles que d'autres, et aucun choix n'est en soi détestable. Tu pourras, à certains jours, briller de mille feux - ceux de ta réussite, de ton enthousiasme et de ton humanité - mais à quel prix?

Si tu doutes de tes capacités - tes subordonnés ont besoin de certitudes, même si, comme en politique elles sont souvent illusoires - tu perdras ton autorité; si tu découvres à tous ta vulnérabilité, ta crainte de l'avenir et des autres - voire ta culpabilité envers eux - tu perdras ta crédibilité; si tu recherches avant tout d'être reconnu et aimé de tous - un vieux rêve de tyran vaniteux qui sévit aux deux extrêmes de l'échiquier - tu seras manipulé... par tous! Si enfin ton coeur s'endurcit - à force de recevoir des coups et de les donner même pour de justes causes - tu perdras jusqu'au souvenir de tes commencements, de tes passions initiales, asphyxiées qu'elles seront par ces cellules grises de la normalité et des prudences collectives, aux dépens de l'imagination, de l'audace et de la créativité individuelles sans lesquelles il ne fait pas bon vivre. 

Quoiqu'il advienne de ta carrière - ou de son absence - l'humour dont tu ne manques pas te permettra, avec une juste distance et une autodérision salutaire, d'absorber les multiples contradictions de ce métier - le plus beau du monde! - dont les bourgeons en fleur, dans ta main ouverte, ne cesseront de voir le jour.  

N'est-ce pas ce que les poètes appellent un sentiment de bonheur au bord des larmes?

Les hommes, à de certains moments, sont maîtres de leurs destinées. Si nous ne sommes que des subalternes, la faute en est à nous et non à nos étoiles. (1)

 

(1) William Shakespeare, Jules César (coll. Folio Théâtre/Gallimard, 2007)

image: buste de Jules César

01:32 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, William Shakespeare | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; librairie | |  Imprimer |  Facebook | | |

15/05/2011

Lettre à un jeune libraire 2/3

Bloc-Notes, 15 mai / Les Saules

littérature; librairie

Aujourd'hui, le présent t'accable. On dirait qu'il fracasse tes rêves et te couvre d'une fine pellicule de givre. C'est le signe de la fin des commencements, une aube fertile mais menaçante dans laquelle tu ne reconnais plus ta propre voix. Les parois de ton lieu de travail semblent rétrécir. Pourtant, son ambiance unique - une chaleur, un esprit d'ouverture et une curiosité commune que tu ne retrouverais nulle part ailleurs - te ravit autant qu'au premier jour. Avec un peu d'ironie, tu pourrais ajouter que les rémunérations plutôt modestes au sein de la profession tendent à rassembler plutôt qu'à diviser ces amis du livre qui choisissent le métier de libraire par vocation, rarement par nécessité. Le contraire d'une activité calculatrice ou routinière, en quelque sorte. Mais l'impression d'essoufflement te saisit malgré tout, te malmène et décharge toute passion de sa substance. Ce n'est pas rendre compte qui est difficile, mais durer sous la mouvance de cet affadissement progressif, lancinant, incompréhensible qui gâche la source, appauvrit la sève. Nageur impénitent, à contre-courant, tu es seul, irrémédiablement seul. La magie, présente et bien réelle, n'y change rien. Ta vue se brouille alors que ton coeur, avide de fulgurances et de signes, ne desserre pas l'étreinte.

Je chante la chaleur à visage de nouveau-né, la chaleur désespérée. (1)

L'heure est au découragement. Pour que le brouillard matinal s'estompe et que la folie lumineuse te gagne à nouveau, il te faut accepter de n'en jamais finir d'apprendre: à mesurer la distance entre le bagage et l'ignorance, entre la suffisance et la croissance, entre la fureur et le jugement, comme la barque qui gagne sa liberté sur le fleuve, en renonçant à ces repères familiers qui l'entraîneraient à s'échouer au premier obstacle. Exposé à tant de merveilles dont bien d'autres - les proches, les auteurs, les maîtres, les lecteurs - balisent l'étroit sentier de ton savoir fragmentaire, il te semble n'être plus rien, pas même une poignée de sable qu'un vent mauvais très vite efface.

C'est pourtant dans ce désespoir nouveau - qui irrémédiablement te ramène à la première pierre - que s'intensifiera ta flamme, dans la vulnérabilité que se dessineront les plus belles de tes découvertes, dans le doute que s'exposeront tes mouvements de l'âme les plus mémorables. La force au contraire, dont tu regrettes de n'être pas assez pourvu - si louée soit-elle parmi tes semblables - limite l'espace, le maîtrise ou le justifie. Rarement elle n'inspire l'infini, l'émotion pure, le renouvellement. Coeur sans joie véritable, elle se suffit à elle-même et à toi, elle ne suffit pas.

Ta raison de vivre sera toujours, au-delà de toute considération extérieure, dans le livre: Si tu brûles le livre, il s'ouvre dans la flamme, à l'absence; si tu le noies, il se déploie avec l'onde; si tu l'enterres, il étanche ta soif de désert; car toute parole est eau pure de salut. (2) 

Souris: le temps de la grâce est proche...

(à suivre)

(1) René Char, A la santé du serpent (Voix d'encre, 2008)

(2) Edmond Jabès, Yaël (Gallimard, 1967)

image: François Truffaut, Fahrenheit 451

21:52 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, René Char | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; librairie | |  Imprimer |  Facebook | | |

14/05/2011

Lettre à un jeune libraire 1/3

Bloc-Notes, 14 mai / Les Saules

littérature; librairie

Autant qu'il m'en souvienne - selon tes dires - cela a commencé ainsi, avec la sonate de Vinteuil: Cette soif d'un charme inconnu, la petite phrase l'éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l'assouvir. De sorte que ces parties de l'âme de Swann où la petite phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d'y inscrire le nom d'Odette. Puis à ce que l'affection d'Odette pouvait avoir d'un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse. (1)

Le vide était pourtant là, intérieur et informulé. Aux contours indéfinis, il n'avait pas changé, ni en pesanteur, ni en intensité. Pourtant, à la sortie de cette librairie de quartier où tu avais acheté ce roman, tu sentais confusément que l'espace s'ouvrait à ton imagination adolescente et que, pour la première fois peut-être, lisant et relisant ces quelques lignes, tu te sentais mieux dans ta peau au sein d'un monde qui ne te suffisait pas - trop étroit, rigide ou banal - auquel le livre venait ajouter une dimension insoupçonnée. Pas le bonheur surgi par surprise, ni la fuite dans un ailleurs séduisant: tout juste une résonance capable de révéler le sens des choses, de l'éclairer, de l'approfondir ou le libérer. Ainsi, la découverte du livre était-elle associée à un lieu habitable, magique et chaleureux. Malgré les tempêtes qui n'ont pas manqué de t'assaillir par la suite, cet étroit sentiment d'appartenance ne t'a jamais quitté.

Envers et contre tout - un métier souvent comparé à celui des saltimbanques - tu as ainsi décidé, très vite, de devenir libraire, par soif d'apprendre, de découvrir, de connaître et d'élargir ton horizon aux dimensions d'un monde où la raison n'aurait jamais le dernier mot. Trop paresseux pour être médecin, trop orgueilleux pour être religieux, trop marginal pour être instituteur, ton choix était fait. L'insoumission fut longtemps pour toi, un mot illustrant au mieux ce milieu étrange du livre. Plus tard, tu l'as remplacé par celui de résistance, plus adapté à toute la chaîne de la création, depuis l'auteur qui invente jusqu'au lecteur qui interprète, en passant par le libraire, messager discret et veilleur du temps des autres.

Malheureusement - un dilemme propre à toutes les métiers artistiques - il t'a fallu ajouter un autre mot: celui de l'ambiguité, délicate balance entre les trésors que tu espérais partager et les besoins dont le grand nombre - employeurs et lecteurs confondus - réclamait la récompense. Autrement dit, la notion haïssable de commerce - disais-tu au cours de tes années d'apprentissage - faisait irruption dans la vraie vie où tu grandissais en expérience moins rapidement que dans l'autre, celle de tes lectures. Temps de l'incertitude et du défi, sur l'aile précautionneuse du vent... mais quelle importance, somme toute, puisque la parole écrite suffisait à ta faim au sein de cette grande famille du livre et te donnait des ailes, comme l'oiseau qui fait trembler la branche sans réaliser encore qu'il réjouit l'arbre tout entier.

Le changement du regard, comme la bergeronnette derrière le laboureur, de motte en motte, s'émerveille de la terre joueuse nouvellement née qui s'offre à la nourrir parmi tant de frayeur... (2) 

(à suivre)   

(1) Marcel Proust, Du côté de chez Swann - A la recherche du temps perdu (coll. Livre de poche/LGF, 2008)

(2) René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit (Gallimard, 1979)

illustration: manuscrit de Marcel Proust (Bibliothèque nationale de France)

03:09 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, Marcel Proust, René Char | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; librairie | |  Imprimer |  Facebook | | |

12/05/2011

Mahmoud Darwich 1b

Tu portes le fardeau du papillon

littérature; poésie

Tu diras: Non.
Tu déchireras les mots  et le fleuve indolent,
tu annonceras les mauvais jours
et disparaîtras sous les ombrages.
Non au théâtre du verbe.
Non aux limites de ce rêve.
Non à l'impossible.
 
Tu viens dans des villes et tu repars.
Tu donnes à l'ombre le nom des villages.
Tu mets en garde les pauvres
contre la parole de l'écho et des prophètes.
Tu pars... pars
et le poème se tient derrière cette mer,
derrière le passé.
Tu expliques une obsession,
viennent alors les gardiens du vide, impuissants,
tombés de la rhétorique et des tambours.
 
Pour ton chant, le ciel de l'eau s'est brisé.
Un bûcheron, une amante
et le matin s'ouvre sur le lieu.
Les mots perpétuent un oubli
marié à mille massacres.
La mort vient, blanche.
Les pluies tombent.
Revolver et victime se précisent.
 
Les martyrs viendront à toi
des murs de ta dernière parole.
Ils se poseront sur toi, diadème de sang
et continueront à planter
les pommiers hors de tes souvenirs.
Tu en seras fatigué... fatigué.
Tu les chasseras, mais ils ne partiront pas.
Tu les insulteras, mais ils ne partiront pas.
Ils occupent ces temps.
Tu fuiras leur bonheur
vers un temps qui va par les rues et les saisons.
 
Les pauvres viendront à toi.
Tu n'as pas de pain,
pas d'invocation qui sauve le blé
menacé de sécheresse.
Tu dis quelques mots sur la colère
qui a marié les épis aux glaives.
Quelques mots sur le fleuve caché
dans les capes des femmes venues de l'automne.
Ils rient et s'en vont,
laissant la porte ouverte à la perplexité des champs.
 
Pour ton chant,
les yeux des amantes se sont agrandis.
Oui, tu nommes les mèches de blé, patrie;
la bleuité de la mer, patrie.
Oui, tu nommes la terre, dame d'oubli
et tu t'endors, seul,
entre l'odeur des ombrages et ton coeur disparu
sur le long chemin.
 
Une étudiante dira: A quoi sert le poème?
Le poème extrait fleurs et poudre de deux mots
quand les ouvriers ploient sous fleurs et poudre
dans deux guerres.
A quoi sert le poème au midi sous les ombrages?
Tu te trompes quand tu dis:
Les palmiers sont proches de ma vision des choses.
Les palmiers se brisent.
 
Pour ton chant, se sont répandus
les espaces blancs et la ruse du bourreau.
Tu viens comme le suicide,
ils réclament alors de la tristesse pour s'en vêtir.
Tu viens comme la déflagration,
ils réclament alors des fleurs,
pour tracer les cartes.
Tu viendras quand tu partiras,
puis viendras quand partiras
et l'arrivée ne viendra pas.
 
Tu seras un aigle de fournaise
et les pays, ton espace bleu marine.
Tu demanderas: T'ai-je nui, ô mon peuple?
Les flancs des montagnes se briseront
sur l'aile de l'aigle.
L'aile se consume à la vapeur de la terre.
Tu t'élèves, te poses,
t'élèves encore pour entrer dans les torrents.
 
Tu passes, célébration,
par tous les commencements:
T'ai-je nui, ô mon temps?
Tu chantes le vert étendu
entre deux mains desséchées.
Tu entres dans une rose et tu cries:
Qu'est cette cohue?
Tu vois du sang et tu cries:
Qui a assassiné le guide?
 
Tu mourras seul.
Les mers t'abandonneront sur leurs rivages,
solitaire comme les galets.
Les bibliothèques, les dames, les chansons,
les rues des villes, les trains, les aéroports
te fuiront.
Les pays s'enfuiront de ta main
qui a créé des terres pour le roucoulement.
 
Tu mourras seul.
Les volcans t'abandonneront
qui obéissaient à ton hennissement ensanglanté.
Le désir t'abandonnera
et la joie qui te jetait aux poissons,
les interrogations,
la connivence entre chanson et geôlier,
le hennissement t'abandonnera.
 
On enterrera les parfums après toi.
On décernera ton joug aux roses.
On condamnera à mort la rose abandonnée.
On mettra le feu aux mots après toi.
On volera l'eau aux herbes de ta peau.
On te chassera des mouchoirs de la Galilée.
 
Et tu dis: Non.
Non, aux limites du rêve.
Non, à l'impossible. 
 

Mahmoud Darwich, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes (Actes Sud, 2011) 

00:04 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Mahmoud Darwich | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

Mahmoud Darwich 1a

9782742790029.jpgMahmoud Darwich, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes (Actes Sud, 2011)

C'est toujours un plaisir de découvrir et de lire les écrits de Mahmoud Darwich. Les éditions Actes Sud ont déjà publié Anthologie 1992-2005 - recueil incontournable en édition bilingue si l'auteur vous intéresse et que nous ne connaissez aucun de ses textes - , La trace du papillon ainsi que Le lanceur de dés et autres poèmes, parmi d'autres titres. Le présent ouvrage, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes, traduit par Elias Sanvbar, souligne une fois encore, ses engagements qui, dans les années 80, voient son itinéraire poétique traverser Paris, Tunis et Beyrouth. Deux textes surtout comptent parmi les plus beaux lus au cours de ces dernières années: Tu portes le fardeau du papillon et Nous choisirons Sophocle. Un des plus grands poètes arabes contemporains, avec Abdelattif Laâbi qui, par ailleurs, a traduit plusieurs de ses oeuvres, aux éditions de Minuit...

Mahmoud Darwich est né le 13 mars 1941 à Al-Birwah en Galilée - Palestine sous mandat britannique - et mort le 9 août 2008 à Houston - aux Etats-Unis - est une des figures de proue de la poésie palestinienne. Profondément engagé dans la lutte de son peuple, il n'a pour autant jamais cessé d'espérer la paix et sa renommée a dépassé largement les frontières de son pays. Président de l'Union des écrivains palestiniens, il est aujourd'hui reconnu dans le monde entier pour sa poésie qui évoque la nostalgie de la patrie perdue mais aussi la recherche d'une vérité multiple dans un chant d'insoumis permanent. Ses œuvres lui ont valu de multiples récompenses et il a été publié dans une vingtaine de langues.

00:00 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Mahmoud Darwich | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | | |

11/05/2011

Le poème de la semaine

Charles Péguy
(d'après Augustin d'Hippone)

La mort n’est rien,

je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres,
nous le sommes toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,
parlez-moi comme vous l’avez toujours fait,
n’employez pas un ton solennel ou triste,
continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble,
priez, souriez, pensez à moi,
que mon nom soit prononcé comme il l’a toujours été,
sans emphase d’aucune sorte, sans trace d’ombre.

La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié,
elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé,
simplement parce que je suis hors de votre vue.
Je vous attends. 

Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.
Vous voyez : tout est bien.

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

00:04 Écrit par Claude Amstutz dans Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

10/05/2011

Raphaël Enthoven

littérature; essai; philosophie; livresRaphaël Enthoven, Le philosophe de service et autres textes (Gallimard, 2011)

Contrairement à d'autres prétendus sages qui, tels des gourous de la pensée contemporaine balbutient un verbiage confus ou incompréhensible pour le grand nombre sur les plateaux de télévision, Raphaël Enthoven nous entraîne dans une promenade jubilatoire, pleine d'humour et de poésie au coeur de la philosophie. Son livre - très court - guide notre réflexion sur la mélancolie, le bonheur, l'imagination, la nostalgie ou le temps, parmi d'autres thèmes qui lui sont chers. Chacun des chapitres ressemble à une lucarne sans âge ouverte sur le monde, délivrant une brassée d'air pur, tonique, vivifiant, surgie du dehors, avec ce soin attentif de toujours laisser trouver au lecteur ses propres réponses aux questions abordées.

Sur l'humour, ses méditations ne manquent pas de pertinence: Quand on y pense, il est aussi désopilant que dramatique d'être né sans raison pour mourir à coup sûr: le tragique de l'existence fait aussi d'elle une rigolade. L'humour serait absurde si la mort ne l'était pas, mais mourir donne raison au rire. (...) L'humour est le frère de sang du mortel à qui un Dieu farceur laisse, indifféremment, le choix d'en rire ou d'en pleurer. (...) L'humour, c'est le bras armé de la joie.

Ailleurs, à propos de l'amour, il note avec délicatesse: La passion d'aimer témoigne du seul amour qui vaille, du seul amour véritable et sans cause: l'amour de la vie. A force d'aimer la vie malgré elle, on finit de temps en temps par aimer les autres sans raison. Peu importe qu'il soit un malentendu; que l'amour soit réciproque ou malheureux, triste ou joyeux, tomber amoureux est toujours un début de victoire.

Enfin, sur l'égoïsme - on pourrait citer Raphaël Enthoven à l'infini - il use d'une belle image: Toute âme close est un coeur à l'agonie.

La concision est parfois le comble de l'élégance et de la profondeur. Et c'est tout le mérite de ce petit livre étonnant dont chaque ligne est un enchantement, à cent lieues d'une Madame Irma des temps modernes...

publié dans Le Passe Muraille no 86 - juin 2011 

08/05/2011

Rosa Montero

Bloc-Notes, 8 mai / Les Saules 

littérature; roman; livres

Si vous aimez qu'on vous raconte des histoires où la magie, le rêve et la lumière crue de la réalité se fondent en un ballet aux desseins imprévisibles, lisez vite le dernier roman de Rosa Montero qui, comme dans Instructions pour sauver le monde - déjà commenté dans ces colonnes - déploie ses talents de conteuse incomparable, dans un foisonnement de vie extrêmement attachant.

Dans Belle et sombre, Baba évoque pour nous le monde de l'enfance d'une toute jeune fille retirée de l'orphelinat qui aboutit dans un quartier marginal au sein d'une famille de saltimbanques. Elle grandit ainsi, sous la protection de Dona Barbara la grand-mère, une femme de caractère; d'Amanda, sa tante et de son mari au mauvais oeil Segundo; de Chico son cousin, témoin silencieux et d'Airelai, la naine partagée entre son imagination fertile et sa magie; enfin de Maximo, ce père absent, admiré de tous, dont Baba est persuadée qu'un jour, il reviendra la chercher.

Ce récit allégorique s'ouvre sur la confidence de Dona Barbara faite à Baba qui imprègne toute l'ambiance du livre: Quand je suis née, le monde a commencé. (...) Il va finir, mais toi, tu inventeras un monde nouveau. Même si le décor est souvent menaçant ou sordide, Baba saura le nourrir de mille rêves et senteurs, avec l'aide d'Airelai - le personnage le plus émouvant de Belle et sombre -, ses malles, ses accessoires de magie, ses robes brodées d'étincelles de lumière, ses aventures extraordinaires: Nous sommes capables de nous raconter, et même de nous inventer notre propre existence. (...) La première chose que tu dois savoir c'est que, quand quelqu'un s'est gagné un destin et s'est attiré une infortune, la seule façon de l'éviter, c'est de la remplacer par une autre sorte de malheur. C'est-à-dire qu'il faudra choisir entre la grâce et la douleur. (...) J'ai finalement choisi, et j'ai préféré la grâce. Parce que je préfère la connaissance, même avec les malheurs, à un bonheur stupide et sans conscience.

La barbarie des hommes, sourde et omniprésente dans toutes les histoires d'Airelai, nous vaut quelques pages inoubliables: J'ai été témoin d'horreurs au-delà des mots. J'ai vu des boiteux lapidés parce qu'ils étaient boiteux, des noirs brûlés vifs parce qu'ils étaient noirs, des vieillards affamés par leurs enfants, des filles violées par leurs propres pères. J'ai vu égorger pour un paquet de cigarettes et éventrer au nom de Dieu. Il y a des gens qui se délectent de cet enfer et je les connais bien, parce que je me suis souvent vue obligée de cohabiter avec eux. (...) Mais moi je possède la grâce et je suis puissante. C'est pour ça que je leur ai toujours survécu. De toutes les cruautés que j'ai connues, la plus répandue est celle de celui qui ignore qu'il est cruel. Les êtres humains sont comme ça: ils détruisent et torturent, mais ils se débrouillent pour se croire innocents.

C'est encore Airelai qui lui livrera, à propos de l'amour, ses confidences en clair-obscur: La passion est une maladie de l'âme qui vous fait irrémédiablement perdre votre liberté. Il n'y a pas de passion sans esclavage, et si vous aimez quelqu'un sans ce sens de la défaite, sans cette dépendance anxieuse de l'être aimé, alors c'est que vous ne l'aimez pas pour de vrai. L'amour est la drogue la plus forte et la plus perverse de la nature. C'est un mal lumineux, qui vous dupe avec ses étincelles de couleur pendant qu'il vous dévore. Mais une fois que vous avez connu la vie fébrile de la passion, vous ne pouvez pas vous résigner à retourner au monde gris de la vie raisonnable.

Dans l'ombre inquiétante du Portugais et de l'homme-requin, dont le rapprochement avec Segundo n'augure rien de bon, Baba grandit, se fortifie sans renoncer à ses rêves. Avec son ami Chico, dans ce monde de la nuit où les taches de sang les plus obscures se mélangent au besoin effréné de gagner sa liberté, Baba cherchera et attendra son père, de même que l'étoile magique prédite par la naine: cette boule de feu aveuglante qui dévorera d'un seul coup toute l'obscurité et préfigurera une vie heureuse.

La douceur et l'horreur sont si proches l'une de l'autre, dans cette vie si belle et si sombre...

Tout simplement magnifique!

Rosa Montero, Belle et sombre (Métailié, 2011)

publié dans Le Passe Muraille no 86 - juin 2011

11:22 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Le Passe Muraille, Littérature espagnole, Rosa Montero | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

07/05/2011

La citation du jour

Cesare Pavese

citations; livres

Une vigne qui grimpe sur le dos d'une colline, jusqu'à se graver dans le ciel, c'est un spectacle familier, et pourtant les rideaux des rangs simples et profonds apparaissent comme une porte magique. Sous les pieds de vigne, c'est de la terre rouge défrichée, les feuilles cachent des trésors, et derrière les feuilles, il y a le ciel. C'est un ciel toujours tendre et mûr, où sont également - trésor et vignes eux aussi - les nuages fermes de septembre. Tout cela est familier et lointain - enfantin, en un mot - mais cela secoue à chaque fois, comme si c'était tout un monde. La vision s'accompagne du soupçon que ce ne soient là que les coulisses d'un décor fabuleux dans l'attente d'un événement que ni le souvenir ni l'imagination ne connaissent. (...) Il suffit de penser aux heures de la nuit, ou du crépuscule, où la vigne n'est plus sous notre regard et où l'on sait qu'elle s'étend sous le ciel, toujours semblable et recueillie. On dirait que personne n'y a jamais marché, et pourtant il y en a qui la travaillent sarment par sarment et, aux vendanges, elle est toute gaie de voix et de pas. Mais ensuite ils s'en vont, et c'est comme une pièce dans laquelle depuis longtemps personne n'entre et dont la fenêtre est ouverte sur le ciel. Le jour et la nuit y règnent; parfois il y fait frais et sombre - c'est la pluie -, rien ne change dans la pièce, et le temps ne passe pas. Sur la vigne non plus le temps ne passe pas; la saison, c'est septembre et elle revient toujours, elle semble éternelle.   

Cesare Pavese, Nuit de fête (Gallimard, 1972)

05:33 Écrit par Claude Amstutz dans La citation du jour, Littérature italienne | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : citations; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |