13.04.2012
Morceaux choisis - Nirmalprabha Bordoloï
Nirmalprabha Bordoloï

Nirmalprabha Bordoloï, Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Editions Turquoise, 2012)
06:53 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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11.04.2012
Morceaux choisis - Henry Miller
Henry Miller

Le meilleur de l'art d'écrire, ce n'est pas le mal réel qu'on se donne pour accoler le mot au mot, pour entasser brique sur brique; ce sont les préliminaires, le travail à la bèche que l'on fait en silence en toutes circonstances, que ce soit dans le rêve ou à l'état de veille. Bref, la période de gestation. Personne n'a jamais réussi à jeter sur le papier ce qu'il avait primitivement l'intention de dire. La création originale, qui est continue, que l'on écrive ou non, participe du flux élémentaire. Elle s'inscrit hors de toutes dimensions, de toutes formes, de toutes durées. Dans cet état préliminaire, qui est création et non naissance, les éléments appelés à disparaître ne sont pourtant nullements détruits; un principe qui se trouvait déjà être présent, marqué au sceau de l'impérissable, par exemple la mémoire, la matière, Dieu, surgit à l'appel et l'être s'y précipite comme le fétu de pailledans le torrent. Mots, phrases, idées, si subtils et ingénieux soient-ils, coups d'ailes les plus forcenés de la poésie, rêves les plus profonds, visions les plus hallucinantes, ne sont que hiéroglyphes grossiers gravés par la douleur et la souffrance en commémoration d'un événement qui demeure intransmissible.
Dans un monde suffisamment ordonné, il serait utile de faire l'effort déraisonnable de noter de tels hasards miraculeux. Cela n'aurait à vrai dire aucun sens. Si l'humanité prenait le temps de se rendre compte des choses, qui saurait se contenterd'une contre-façon, quand il n'est que de tendre la main pour saisir le réel? Qui aurait envie d'allumer la radio pour écouter Beethoven, par exemple, dès lors qu'il lui suffirait de se tourner vers lui-même pour vivre les extases d'harmonie que Beethoven a désespérément tenté d'enregistrer? Toute grande oeuvre d'art, si elle atteint la perfection, sert à nous rappeler, mieux: à nous faire rêver l'intangible éphémère, c'est-à-dire l'univers. Elle ne jaillit pas de l'entendement, on l'y admet ou on l'en rejette. Admise, elle instille une vie nouvelle. Rejetée, nous en sommes diminués d'autant. Quel que soit son objet, elle ne l'atteint jamais: elle contient toujours un plus dont le dernier mot ne sera jamais dit. Et ce plus, c'est ce que nous lui ajoutons dans notre appétit terrible de ce dont chaque jour qui s'écoule est la négation. Si nous nous admettions nous-mêmes aussi complètement que nous admettons l'oeuvre d'art, l'univers entier de l'art périrait de carence alimentaire.
Henry Miller, Sexus (Bourgois, 1995)
traduit de l'américain par Georges Belmont
image: Henry Miller, Really the Blues
15:23 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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09.04.2012
Morceaux choisis - Remo Fasani
Remo Fasani

Remo Fasani, Novénaires - postface de Philippe Jaccottet (Editions Conférence, 2011)
image: Sils Maria (Grisons)
16:25 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature suisse, Morceaux choisis, Philippe Jaccottet | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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Giuseppe Genna
Bloc-Notes, 9 avril / Les Saules

Certains livres sont à prendre ou à laisser, tant ils véhiculent des images extrêmes, destabilisantes, une thématique dont on ne sait que penser jusqu'à la fin dernière qui n'en est pas tout à fait une. Tel est le cas de L'année-lumière de Giuseppe Genna, faux roman policier, fiction documentaire, oeuvre onirique préfigurant les temps futurs, faux roman philosophique aux multiples clefs ouvrant les portes sur le mensonge des siècles? A chacun de choisir l'étiquette qui convient, même si, en définitive, ce bouquin inclassable est peut-être tout cela à la fois. Car il faut le suivre, Giuseppe Genna, et l'histoire qu'il nous raconte n'est pas évidente. Alors, commençons par le début, l'intrigue.
L'histoire démarre avec un personnage redoutable, Mentor. On pourrait dire qu'il est dépourvu d'imagination, de créativé, de désir et pourtant, il est aussi redoutable qu'un cobra. Dirigeant influent dans une multinationale des télécommunications - la Komtel - il est malin, pratique un humour dévastateur, ancré dans une réalité où seuls les colossaux bénéfices de l'entreprise lui tiennent lieu de croyance. C'est son jeu d'échecs à lui, sa raison d'être, son emblème de trahison permanente. Bref, rien de shakespearien chez lui. Amoureux de sa femme Maura - une quadragénaire peu préparée aux renversements du destin - il éprouve un certain soir, en face d'elle, le choc de sa vie: Elle est étendue, inerte, elle semble de cire. Une dépouille disposée pour la veillée. Il la secoue, ça ne sert à rien. Il hurle. Puis sent qu'elle est chaude, pas froide. Elle est dans le coma. Que lui est-il donc arrivé?
Mais d'autres soucis rongent Mentor: Nelson Kinnock tout d'abord, administrateur délégué de la Komtel anglaise, qui rêve de mettre fin au trafic d'influences de Mentor et du Prophète, son alter ego de la branche italienne; l'Affairiste ensuite, venu d'Afrique du Sud, afin de provoquer la chute de Mentor et qui en Maura reconnaît les traits de sa propre épouse Antonya, emportée par un cancer, ce qui va compliquer sa mission.
Le dénominateur commun de toutes les secousses sismiques de cet étrange roman est, en point de mire, le pouvoir dont les tentacules gagnent l'économie, la religion, la politique et s'insinue jusque dans les plus fragiles ou les plus basses oeuvres tel un virus mortel. Tout le monde cache des secrets. Les secrets sont la première marchandise, le premier objet d'échange. C'est l'argent à l'état réel. C'est le moteur du scandale. Le moteur de la tragédie. La tragédie, c'est le scandale qui explose.
Davantage qu'un récit de plus sur les coulisses de la finance, L'année-lumière ouvre à cette parodie du réel qui, à grand renfort d'images, de campagnes marketing et de slogans publicitaires, impose les contours d'une humanité vitrifiée, futuriste, dont l'âme rigidifiée n'est pas sans rapport avec la mer blanche d'Arkhangeslk que Mentor explore à la fin de ce livre: Le pôle magnétique est là, non loin, l'axe de rotation de la planète fore la croûte de glace éternelle. Qui est en train de fondre dans une progression incessante. La précession advient ici, secrète, dans les nuits boréales. Le soleil est toujours bas, ne fait pas fondre les glaces. Chaque rayon de soleil qui arrive ici est une chaîne de lumière froide, condensée dans l'air raréfié.
D'une construction très originale - parfois un peu déroutante - L'année-lumière est servi par une langue acide et explosive et des images fortes, au service d'un autre chapitre à ce meilleur des mondes possibles, alternant avec des moments de pure poésie dans la dernière partie du roman où émerge même - au-delà de la fin, Giuseppe Genna dixit - le Cardinal qui à l'issue du Conclave, apparaît sous les traits de Benoît XVI: Il est seul et ouvre son manteau, et sous son manteau il n'y a pas de corps, et on voit l'univers et toutes les étoiles.
Un monde d'enfer ou de grâce? A travers l'histoire de Maura échappant à ces foyers de mythologie contemporaine - le mensonge érigé en dogme de survie - Giuseppe Genna laisse au lecteur le dernier mot. Et il ne saurait être ni noir, ni blanc...
Giuseppe Genna, né à Milan en 1969, a déjà publié en langue française Sous un soleil de plomb en 2004 et La peau du dragon en 2006, tous deux parus aux éditions Grasset.
Giuseppe Genna, L'année-lumière (Métailié, 2012)
00:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Littérature policière | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; policier; livres |
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07.04.2012
Steven Carroll 1b
Steven Carroll: Le rire - extrait

La première chose que j'entends quand les applaudissements s'apaisent, c'est son rire. Ce rire de Vic dont je suis tombée amoureuse la minute où je l'ai entendu pour la première fois. Il était tout entier dans ce rire. Un rire immense, sans la moindre trace de moquerie. Rien à voir avec les petits sourires en coin de George Bedser, ou les grognements de Bruchner. Un grand rire généreux, qui vous donnait envie de vous blottir dans son ombre. Qui vous donnait envie de rire avec lui, même si on ne savait pas pourquoi on riait.
A peine ai-je entendu son rire que l'évidence m'a frappée: ce n'est plus le même rire. Il y manque quelque chose. Ce rire-là ne m'est pas familier. Il a perdu sa générosité, il n'est plus que bruyant.
Vic discute avec George Bedser. Ils éclatent de rire encore une fois, puis Bedser s'éloigne. Vic n'est jamais en reste pour trouver des interlocuteurs quand il en a envie. Peu importe où il est. Dans le plus perdu des villages, il sautera sur la moindre occasion de parler à quelqu'un. Mais je le connais, celui-là, s'écriera-t-il tout à coup au fin fond de la plua reculée des campagnes, attends un peu que j'aille lui dire un mot. Mais Bedser s'est éloigné, et Vic me lance un regard en biais parce qu'il sait d'avance ce que je m'apprête à lui dire.
Je vois qu'il a l'allure avachie des ivrognes. Son corps s'affaisse, des épaules aux genoux, qui ne tarderont pas à fléchir à leur tour. Ils sont tous pareils dès qu'ils ont quelques verres dans le nez. Des bonshommes de cire fondant au soleil. Pas un n'y échappe. Vic n'en est pas encore tout à fait là, mais il en prend le chemin. Je commence à le connaître, depuis le temps. Et quand il relève les yeux, , j'y vois cette lueur hagarde qu'ils ont tous. Est-ce que ça vaut vraiment la peine? Et faut-il que je lui parle de son rire par la même occasion? Faut-il que je lui dise que depuis un certain temps il ne me donne plus envie de rire avec lui? Que ce n'est plus le rire que j'aimais autrefois? Au lieu de lui faire écho, j'ai seulement envie de lui dire de se taire. J'aimerais qu'il puisse entendre son rire comme je l'entends ce soir, et qu'il s'arrête. J'aimerais qu'il se calme un peu sur la bière. Tandis que je traverse le salon en retournant toutes ces questions dans ma tête, il me regarde comme s'il savait déjà ce que j'ai l'intention de lui dire.
Si je le lui dis, je deviens une emmerdeuse. Personne ne souhaite passer pour une emmerdeuse. Les femmes des autres peuvent bien jouer à ce jeu-là, moi, je ne m'y prêterai pas. Jamais je ne m'abaisserai à ça. Je m'en irai avant. Et ce ne sont pas des paroles en l'air. Alors nous restons debout côte à côte sans rien nous dire, comme deux étrangers sur une piste de danse. Et cela pourrait être agréable, car nous avions été autrefois des étrangers qui se taisaient ensemble et prenaient du bon temps. A ceci près qu'alors nous avions toute une vie devant nous. C'était un silence nourri de promesses. Un silence joyeux. Aujourd'hui, la joie a disparu. Le silence qui nous échoit à présent n'est plus celui qui vous emplit quand vous avez l'impression que votre vie va décoller comme une fusée pour Mars. Ce n'est plus le silence qui précède les confessions fiévreuses que vous vous apprêtez à faire à l'homme de votre vie. Le silence que nous partageons désormais, c'est le silence triste et familier qui retombe après que l'on s'est tout dit.
En sorte que je suis soulagée quand les discours reprennent. Ils nous évitent de nous adresser la parole. Ils nous permettent de rire chacun de notre côté, puisque c'est aux plaisanteries d'un autre que nous rions. Et je sais déjà que quand j'entendrai son rire, ce ne sera plus le rire que j'ai tant aimé autrefois.
Steven Carroll, De l'art de conduire sa machine (Phébus, 2001)
image: Steven Carroll et son fils Leo
00:17 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Steven Carroll | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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Steven Carroll 1a
Steven Carroll: un écrivain incontournable
Il est impossible d’échapper au charme de cet écrivain discret venu d’Australie. Son écriture sobre, précise, aux émotions contenues ainsi que sa force narrative éblouissante, évoquent une banlieue de Melbourne entre les années 50 et les années 70. Nous y croisons le destin de Rita, de son mari Vic, le mécanicien du premier livre, De l’art de conduire sa machine et de leur fils Michäel, fasciné par le cricket dans Un long adieu. Photographie en sépia, pourrait-on dire, de ce faubourg paisible qui s’ouvre peu à peu aux résonances du monde avec ses personnages attachants, constamment en mouvement, en devenir, à la recherche d’une vie meilleure.
De l'art de conduire sa machine (Phébus, 2005)
Un long adieu (Phébus, 2006)
Le temps qu'il nous aura fallu (Phébus, 2009)
00:17 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Le Passe Muraille, Littérature étrangère, Steven Carroll | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; romans; livres |
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06.04.2012
La légende du grand inquisiteur 5/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Si Tu avais accepté le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé l'empire universel et donné la paix à la terre. A qui appartient-il de régner sur les hommes, sinon à ceux qui disposent de leur pain et dominent leur conscience? Nous avons pris le glaive de César, nous T'avons renié, nous sommes allés à lui. Il s'écroulera encore des siècles qui verront les méfaits de l'esprit libre, de la science et de la barbarie, car c'est par la barbarie qu'ils finiront, après avoir élevé leur Tour de Babel sans nous. Alors la bête viendra à nous en rampant, elle léchera nos pieds et les arrosera de larmes de sang. Nous monterons sur la bête, nous élèverons une coupe en l'air et sur cette coupe sera gravé ce mot: mystère.
Alors commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu es fier de Tes élus, mais ils ne sont que le petit nombre: nous donnerons la paix à tous. Pense donc: combien de ces élus, de ces forts marqués pour être des élus, combien se sont lassés de T'attendre! Les forces de leur esprit et l'ardeur de leur coeur, ils les portent et les porteront vers un autre champ à labourer. Ils finiront par lever l'étendard de la liberté, l'étendard que Tu leur auras donné Toi-même.
Nous donnerons, nous, le bonheur à tous, il n'y aura plus de révolte, il n'y aura plus de massacre, les hommes n'agiront plus comme ils agissent, sous le règne de Ta liberté. Nous les persuaderons. Ils ne seront libres qu'en abdiquant leur liberté en notre faveur. Ils seront libres en se soumettant à notre pouvoir. Aurons-nous raison ou aurons-nous tort? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, lassés qu'ils seront des terreurs et des angoisses, où les avait plongés Ta liberté.
L'indépendance, la libre pensée, la science les auront égarés dans de telles ténèbres et les auront mis en présence de tels prodiges, de tels mystères insondables, que certains d'entre eux ne connaissant plus de bornes à leur furie se détruiront eux-mêmes. D'autres, faibles mais déchaînés, s'égorgeront mutuellement. D'autres encore, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant: oui, vous aviez raison, vous seuls possédez son secret et nous revenons à vous. Sauvez-nous de nous-mêmes!
Le pain qu'ils recevront de nos mains, ce sera leur pain, gagné par leur propre travail, et c'est nous qui le leur distribueront. Ils verront bien que nous n'avons pas changé les pierres en pain. Mais, plus que le pain lui-même, c'est le pain reçu de nos mains qui les rendra heureux. Ils se rappelleront bien qu'autrefois le pain même, fruit de leur travail, se changeait en pierre entre leurs mains. Ils verront alors que lorsqu'ils seront revenus à nous les pierres se mueront en pain. Ils comprendront très bien la valeur de la soumission définitive. Tant que les hommes n'auront pas compris l'avantage de ne plus être libres, ils seront malheureux.
Qui, réponds-moi, qui a le plus contribué à cette incompréhension? Qui a divisé le troupeau? Qui l'a dispersé sur des routes inconnues? Mais le troupeau se reformera. Il rentrera dans l'obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous donnerons aux hommes le bonheur, un bonheur doux et paisible. Le bonheur qui sied à de débiles créatures comme eux. Nous leur enseignerons l'humilité, nous leur prouverons la vanité de leur orgueil. C'est Toi qui les a élevés, c'est Toi qui leur a enseigné l'orgueil. Nous leur montrerons qu'ils sont impuissants, qu'ils sont des enfants, que le bonheur des enfants est le plus délicieux. Ils deviendront timides, leur regard ne nous quittera plus et, tout tremblants, ils se serreront contre nous, telle une couvée sous l'aile de la mère.
Nous ferons leur étonnement et leur effroi et ils seront fiers de notre puissance et de notre génie, qui nous auront permis de dompter ce troupeau innombrable de rebelles. Honteux et foudroyés, ils trembleront devant notre courroux, leurs yeux seront des fontaines de larmes, comme ceux des enfants et des femmes. Mais combien aisément, sur un signe de nous, ils passeront de la tristesse au rire, du désespoir à la gaité, de l'angoisse à la joie douce des enfants. Nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisirs, mêlant à leur vie les chansons, les choeurs innocents et les danses, nous la changerons en un jeu d'enfants.
Oh oui! nous leur permettrons même de pécher. Ils sont si faibles, si impotents! Et ils nous aimeront comme des enfants, parce que nous leur permettrons le péché. Nous leur dirons que tout péché commis avec notre permission sera pardonné, et c'est par amour que nous leur permettrons de pécher, car nous prendrons sur nous la peine de ces péchés. Nous nous chargerons de leur péchés devant Dieu et ils nous adoreront comme des bienfaiteurs. Ils n'auront nul secret pour nous. Ils pourront vivre avec leurs femmes ou avec leurs maîtresses, ils pourront avoir des enfants ou n'en pas avoir, pourvu qu'ils nous obéissent aveuglément.
Et ils nous écouteront en tout avec allégresse. Les plus pénibles secrets de leur conscience, ils viendront nous les soumettre et c'est nous qui en déciderons. Ils recevront nos sentences avec joie, délivrés du cruel souci de se déterminer librement. Et tous seront heureux: tous les millions de créatures, sauf une centaine de mille, sauf nous, leurs maîtres. Seuls, nous serons malheureux, nous les dépositaires du mystère! Mille millions d'enfants heureux et cent mille martyrs, chargés de la connaissance maudite du bien et du mal. Eux, ils mourront paisiblement, ils s'éteindront doucement en Ton nom. Au-delà de la tombe, ils ne verront que la mort. Nous, nous garderons le secret. Et pour leur bonheur, nous les bernerons d'une récompense éternelle dans le ciel. S'il y a un autre monde, ce n'est certes pas pour des êtres comme eux!
On prophétise que Tu reviendras et que Tu triompheras de nouveau, entouré de Tes élus, puissants et fiers. Nous dirons que Tes héros n'ont sauvé qu'eux-mêmes, et nous aurons, nous, sauvé tout le monde. Il est écrit: la fornication assise sur la bête et tenant dans ses mains la Coupe du Mystère, sera déshonorée, les faibles se révolteront de nouveau, déchireront le pourpre de la fornicatrice et dénuderont son corps infâme. Je me lèverai alors, et je Te montrerai les millions de milliers d'heureux, les innombrables enfants qui n'ont pas connu le péché. Et nous qui, pour leur bonheur, aurons pris sur nous le poids de leurs fautes, nous nous dresserons devant Toi et nous Te dirons: juge-nous, si Tu le peux et si Tu l'oses!
Sache que je ne Te crains point! Sache que moi aussi, je suis allé au désert et que je me suis nourri de sauterelles et de racines! Moi aussi, j'ai béni la liberté que Tu donnas aux hommes! Moi aussi, j'ai rêvé d'être compté parmi Tes élus, brûlant du désir d'en compléter le nombre! Mais j'ai abdiqué ce rêve. J'ai refusé de servir Ta folie, et je suis revenu me joindre à ceux qui ont corrigé Ton oeuvre. J'ai quitté les fiers, je suis allé aux humbles pour leur apporter le bonheur. Ce que je Te dis s'accomplira: notre royaume sera fondé.
Demain, sur un signe de moi, Tu le verras: ce troupeau docile apportera des charbons ardents au bûcher où je Te ferai mourir, pour être venu entraver notre oeuvre. Si quelqu'un a mérité le bûcher, plus que tous, c'est Toi!
Demain, je Te brûlerai: dixi.
L'Inquisiteur se tait. Il attend un moment la réponse du Captif dont le silence lui pèse. Le Captif l'a écouté, Son calme regard ne l'a pas quitté, Il n'a jamais répondu au vieillard. Et pourtant le vieillard aurait aimé entendre des paroles amères et terribles. Soudain, le Captif s'avance, Il s'approche en silence du vieil homme et baise doucement ses lèvres exsangues. C'est Sa réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent. Il va à la porte, il l'ouvre et dit: Va-T'en, ne reviens plus, plus jamais!
Par la ville ténébreuse, le Prisonnier s'en va, laissant au coeur de l'Inquisiteur la brûlure de Son baiser. Et l'Inquisiteur va reprendre sa même tâche...
(fin)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
02:57 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
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05.04.2012
La légende du grand inquisiteur 4/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Tu voulais que l'homme aimât librement, afin qu'il pût Te suivre librement, séduit par ce qui émane de Toi. L'homme devait désormais d'un coeur libre discerner le bien du mal, oubliant la dure loi ancienne, n'ayant pour se guider que Ton image. Mais comment n'as-Tu pas compris que l'homme contesterait enfin Ton image et Ta vérité, sous ce terrible fardeau, le libre choix?
Ils clameront que la vérité n'est pas en Toi qui as laissé leurs âmes en proie à l'inquiétude et à une angoisse indicible, avec tant de soucis et de problèmes insolubles. Tu as donc préparé Toi-même la ruine de Ton royaume et Tu ne dois accuser personne de cette faillite. Etait-ce là ce qu'on Te proposait? Il y a su la terre trois forces, les seules qui soient capables de vaincre et de subjuguer à jamai la conscience de ces révoltés et de ces faibles, pour leur propre bonheur. Ces forces, les voici: Le miracle, le mystère et l'autorité.
Tu as rejeté l'une, Tu as rejeté l'autre et même la troisième, et Tu en as donné l'exemple. L'Esprit terrible et très savant T'avait transporté sur le faîte du Temple et il T'avait dit: Veux-Tu savoir si Tu es le fils de Dieu? Précipite-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges Le soutiendront et Le prendront et qu'Il ne se fera aucune blessure. Tu sauras alors si Tu es le fils de Dieu et Tu prouveras ainsi Ta foi en Ton Père. Tu as repoussé cette offre, Tu n'as pas cédé, Tu ne T'es pas précipité du haut du temple. Oh! certes, Tu as montré alors une fierté sublime, Tu as agi comme un Dieu, mais les hommes, race faible et révoltée, sont-ils des dieux? Tu savais qu'en faisant un seul pas, un seul geste pour Te précipiter, Tu aurais tenté le Seigneur et perdu la foi en Lui. Tu Te savais brisé sur cette terre que Tu étais venu sauver, et l'Esprit malin, le Tentateur, en aurait eu sa joie.
Mais, je le demande encore: y en a-t-il beaucoup comme Toi? As-Tu pu admettre, ne fût-ce qu'un instant, que les hommes fussent capables de résister à une pareille tentation? L'homme, par sa nature, est-il tel qu'il puisse repousser le miracle, et peut-il, dans les moments graves de la vie, dans les terribles crises de son âme, s'en remettre à la libre décision de son coeur? Oh! Tu savais que Ton acte serait conservé dans le Livre, qu'il traverserait les temps, et retentirait aux dernières limites de la terre. Tu espérais que l'homme se passerait de miracle et qu'il s'abandonnerait à Dieu. Ne savais-Tu pas qu'en renonçant au miracle l'homme renonce aussitôt à Dieu, car ce que l'homme cherche, ce n'est pas tant Dieu que les miracles. Et puisque l'homme ne peut pas se passer de miracles, il s'en crée de nouveaux, les siens propres, et il s'incline devant les sortilèges de magiciens et de sorciers, tout révolté, hérétique et impie qu'il soit. Tu n'es pas descendu de la croix, lorsqu'on T'en défiait par raillerie et qu'on Te criait: Descends de la croix et nous croirons en Toi!
Tu n'es pas descendu, parce que cette fois encore, Tu n'as pas voulu asservir l'homme par un miracle. Tu désirais une liberté inspirée par la foi et non par le miracle, Tu voulais l'amour et non les serviles transports d'un esclave, terrifié par son maître. Tu as trop présumé des hommes: ce sont des esclaves, bien qu'ils aient été créés rebelles. Vois et juge: quinze siècles se sont écoulés. Regarde bien les hommes: qui donc as-Tu élevé jusqu'à Toi? Je le jure, l'homme est plus faible et plus vil que Tu ne le pensais. Est-il capable d'accomplir ce que Tu accomplis? Tu as eu pour lui trop d'estime et trop peu de pitié, Tu as trop exigé de lui, Toi qui l'aimais plus que Toi-même. Si Tu l'avais moins estimé, si Tu en avais moins exigé, cela eût alors ressemblé à l'amour et son fardeau eût été plus léger.
L'homme est faible et vil, qu'importe qu'aujourd'hui il s'insurge partout contre notre autorité et s'enorgueillit de sa révolte? C'est la révolte de jeunes écoliers, la fierté des collégiens mutinés qui ont chassé leur maître. Mais le triomphe de ces gamins prendra bientôt fin et leur coûtera cher. Ils abattront les temples et ils ensanglanteront enfin qu'ils ne sont que des enfants sots, incapables de supporter leur propre révolte. Ils comprendront que, s'ils furent créés rebelles c'était sans doute par dérision. Dans leur désespoir, ils le diront tout haut et ce blasphème accroîtra leur misère, car l'homme n'est pas de taille à supporter le blasphème et il finit par s'en châtier lui-même.
L'inquiétude, l'angoisse et la misère, voilà donc le sort de l'homme, après tout ce que Tu as souffert pour le libérer. Ton grand prophète, dans sa vision pleine de symboles, a vu tous ceux qui seront présents à la première résurrection. Et ils étaient douze mille pour chaque tribu. Si tel était leur nombre, c'est que ce n'étaient pas des hommes, mais des dieux. Ils ont porté Ta croix, ils ont souffert, nus et affamés, dans le désert, se nourrissant de sauterelles et de racines. Certes, Tu peux être fier de ces enfants de la liberté, de leur amour libre, de leur sublime sacrifice en Ton nom. Mais rappelle-Toi: ils n'étaient que quelques milliers et ils ressemblaient à des dieux.
Et les autres? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles, s'ils ne peuvent endurer ce que les forts supportent? Est-elle coupable, l'âme faible, de ne pouvoir s'approprier un don aussi funeste? N'es-Tu donc venu que pour Tes élus? C'est un mystère, alors, et nous ne pouvons le comprendre. Mais si c'est un mystère, nous avons le droit nous aussi de prêcher et d'enseigner que ce n'est pas la libre décision des coeurs, ni leur amour qui importent, mais le mystère, et ils doivent s'y soumettre aveuglément, fût-ce au prix de leur conscience.
Nous avons corrigé Ton oeuvre et nous l'avons fondée sur le miracle, le mystère et l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être menés comme un troupeau et délivrés enfin du don fatal qui leur avait valu tant de souffrances. Avions-nous raison d'enseigner et d'agir ainsi? Parle! N'avons-nous pas aimé l'humanité, en reconnaissant humblement sa faiblesse, en allégeant son fardeau avec amour et en pardonnant même le péché à la faible nature humaine, quand elle péchait avec notre permission? Pourquoi es-Tu venu gêner notre oeuvre? Pourquoi me regardes-Tu en silence, de Tes yeux doux et pénétrants? Indigne-Toi! Je ne veux pas de Ton amour, car moi-même je ne T'aime pas.
Pourquoi me dissimulerais-je devant Toi? Ne sais-je pas à qui je parle? Ce que j'ai à Te dire, Tu le sais d'avance, je le lis dans Tes yeux. Dois-je Te cacher notre secret? Peut-être veux-Tu l'entendre de ma bouche. Ecoute donc: nous ne sommes pas avec Toi. Nous sommes avec lui: voilà notre secret. Il y a longtemps de cela, huit siècles! Que nous ne sommes plus avec Toi, mais avec lui! Il y a huit siècles, exactement, nous avons reçu de lui ce dernier don qu'Il T'a offert. Tu l'as repoussé avec indignation lorsqu'Il te montrait tous les royaumes de la terre. Nous avons accepté, nous, de lui, Rome et le glaive de César et nous nous sommes proclamés les seuls rois de la terre, les seuls maîtres. Pourtant notre oeuvre n'est pas encore entièrement achevée à l'heure où nous sommes... Mais à qui la faute? Nous ne sommes qu'au début, mais, du moins, l'oeuvre est commencée.
Il faudra encore attendre longtemps et la terre aura beaucoup à souffrir. Mais nous atteindrons notre but, nous serons César et nous songerons alors au bonheur de tous. Toi aussi, Tu aurais pu prendre le glaive de César. Pourquoi as-Tu refusé ce dernier don? Si Tu avais suivi l'ultime conseil du puissant Esprit, tous les appétits de l'homme sur la terre, tu les aurais satisfaits: L'homme veut savoir qui adorer, il cherche un dépositaire de sa conscience, il rêve d'un système permettant à tous de s'unir, dans la concorde, en une fourmilière universelle.
Le besoin d'une communauté totale, instaurée sur la terre, voilà le troisième et le dernier tourment des hommes. Toujours l'humanité, dans son ensemble, a tendu à l'unité mondiale. Nombre de grands peuples eurent une destinée glorieuse. Plus ils étaient grands et glorieux, plus ils ont souffert, sentant plus fortement que les autres le besoin de l'union universelle. Les grands meneurs de peuples, les Tamerlan et les Gengis Khan, passèrent sur la terre comme une rafale. Ils voulaient dominer le monde, mais eux aussi, sans en avoir conscience, incarnaient cette profonde aspiration de l'humanité vers l'unité.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
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03.04.2012
La légende du grand inquisiteur 3/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Juge à présent qui avait raison: Toi ou celui qui T'éprouvait alors? Rappelle-toi la première question. Sans l'exprimer, elle signifiait: Tu désires aller au monde les mains vides, avec la promesse d'une liberté que, dans leur imbécillité et leur naturelle ignominie, les hommes ne peuvent pas comprendre, une liberté qui les emplit d'effroi. Il n'y a rien de plus insupportable pour l'individu comme pour la société humaine que la liberté! Tu vois les pierres dans ce désert brûlant et affreux? Change-les en pains et les hommes accourront sur Tes pas comme un troupeau docile et reconnaissant. Ils trembleront que Ta main se retire et que Ton pain vienne à leur manquer.
Mais Tu n'as pas voulu priver les hommes de la liberté et Tu as rejeté le conseil du Tentateur, en Te disant: Que deviendrait la liberté, si l'obéissance pouvait s'acheter au prix du pain? Tu proclamais: L'homme ne vit pas que de pain. Sache que c'est au nom de ce pain terrestre que l'Esprit de la terre se révoltera contre toi. Il luttera contre Toi. Il triomphera de Toi et tous le suivront en clamant: Qui est semblable à cette bête? Elle nous a donné le feu des cieux!
Sache que des siècles passeront et l'humanité en viendra à proclamer par la bouche de ses sages et de ses savants qu'il n'est pas de crimes et qu'il n'est pas de péchés: Nourris-nous d'abord et Tu pourras exiger que nous soyons vertueux! Voilà ce qu'ils inscriront sur l'étendard de la révolte qu'ils lèveront contre Toi et qui abattra Ton sanctuaire. A la place de Ton Temple, ils élèveront un nouveau bastion, une seconde tour de Babel sera dressée, mais restera inachevée comme la première. Tu aurais pu épargner aux hommes mille ans de souffrances, car c'est à nous qu'ils viendront, après avoir peiné mille ans à bâtir leur Tour.
Ils viendront nous trouver comme autrefois, dans nos cachettes souterraines, car nous serons de nouveau persécutés et martyrisés. Ils nous trouveront et hurleront: Donnez-nous à manger, ceux qui nous ont promis le feu des cieux ne nous l'ont pas donné... Alors nous achèverons leur Tour, car seul peut l'achever celui qui donne la pitance, et nous seuls pourrons les nourrir, en Ton nom. Nous leur mentirons en disant que nous agissons en Ton nom. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu'ils resteront libres, mais ils finiront par déposer à nos pieds cette liberté en disant: Asservissez-nous si vous voulez, mais apaisez notre faim. Ils comprendront enfin eux-mêmes que la liberté et le pain pour tous, à volonté, ne peuvent exister ensemble, car jamais ils ne sauront partager entre eux. Ils se convaincront également de leur impuissance à rester libres, car ils sont faibles, vicieux, infâmes et rebelles.
Tu leur as promis le pain du ciel: De grâce! le pain du ciel peut-ilêtre comparé à celui de la terre, aux yeux de cette race humaine de basse souche, éternellement dépravée et ingrate? Et si des milliers et des dizaines de milliers Te suivent pour l'amour du pain céleste, qu'adviendra-t-il des millions et des dizaines de millions qui n'auront pas la force de mépriser le pain terrestre et de préférer celui du ciel? Ou ne chériras-Tu que les grands et les forts, et crois-Tu que les autres, aussi nombreux que les grains de sable de la mer, ceux qui sont faibles, mais qui T'aiment, ne sont que de la matière brute dans les mains des grands et des forts?
Non, ces êtres faibles, ils nous sont chers aussi, tout vicieux et révoltés qu'ils soient. Car ils finiront par se soumettre, et ils frémiront d'étonnement, ils nous prendront pour des divinités, parce qu'en nous mettant à leur tête nous aurons consenti à prendre sur nous le poids de cette liberté et à règner sur eux, si grande sera leur horreur de la liberté. Et nous dirons que nous T'obéissons et nous règnerons en Ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Cette imposture sera notre part de souffrance, car il nous faudra mentir.
Tel est le sens de la première question qui T'a été posée dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé, au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout, et cependant cette question recélait un grand mystère du monde: Si tu avais changé les pierres en pain, Tu aurais comblé le besoin éternel et universel de l'homme, de l'individu isolé comme de la société tout entière. Tu aurais apaisé l'inquiétude de tous ceux qui s'interrogent: Devant qui s'incliner? Car il n'y a pas pour l'homme demeuré libre un souci plus constant et plus cuisant que de chercher un être devant qui s'incliner. Ce n'est pas l'objet d'un culte particulier que réclament ces lamentables créatures, mais un culte universel, une foi dans laquelle tous communient.
Ce besoin de l'adoration commune est le principal tourment de tout individu, comme de l'humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. Au nom de ce culte, les hommes se sont entre-tués par le glaive, ils ont forgé des dieux et ils se sont défiés les uns des autres: Quittez vos dieux et adorez les nôtres, sinon, mort à vous et à vos dieux! Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu de la terre, car on se prosternera devant les idoles.
Tu ne pouvais pas ignorer ce profond mystère de la nature humaine. Pourtant, Tu as repoussé le seul emblème, l'emblème infaillible qu'on Te proposait pour contraindre tous à se courber sous Ta loi, l'emblème du pain terrestre. Tu l'as rejeté au nom du pain céleste et de la liberté. Regarde autour de Toi et vois ce que Tu fis ensuite, toujours au nom de la liberté. Je Te dis: Il n'y a pas en l'homme de souci plus cuisant que celui de trouver au plus tôt à qui abandonner le don de la liberté, ce don qu'apporte en naissant cette misérable créature.
Seul est maître de la liberté des hommes celui qui leur donne la paix de la conscience, le pain T'en offrant l'infaillible moyen: Donne-lui le pain et l'homme s'inclinera devant Toi, car rien n'est plus convaincant que le pain. Mais qu'au même moment et sans que Tu T'en mêles, un autre s'empare de la conscience de l'homme, il laissera là même Ton pain et suivra celui qui aura dupé sa conscience. C'est en quoi Tu avais raison.
L'essentiel pour l'homme n'est pas seulement de vivre, mais de vivre pour quelque chose. Sans une idée nette du pourquoi de la vie, l'homme refusera de vivre et il se détruira plutôt que de demeurer sur terre, fût-il entouré de montagnes de pains. Voilà la vérité, mais qu'en est-il advenu? Au lieu de dominer les hommes, Tu as encore étendu leur liberté. Avais-Tu oublié qu'à la liberté de discerner le bien et le mal, l'homme préfère la paix, fût-ce la paix de la mort? Rien n'est plus séduisant pour l'homme que le libre arbitre, et rien ne lui cause plus de tourment.
Et voici qu'au lieu de principes solides qui puissent apaiser à jamais la conscience humaine, Tu as choisi tout ce qu'il y a de plus extraordinaire, d'énigmatique et de vague, Tu as offert aux humains tout ce qui est au-dessus de leurs forces, et par là Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux. Tu as accru la liberté humaine, au lieu de l'étouffer et Tu as ainsi chargé à jamais l'âme humaine des affres de la liberté.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
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02.04.2012
La légende du grand inquisiteur 2/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

En cet instant, passe par la place de la cathédrale le Cardinal Grand Inquisiteur. C'est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite. Son visage est desséché, ses yeux caves, son regard vif. Hier, il se montrait au peuple dans ses magnifiques habits cardinalices, tandis qu'on brûlait les ennemis de l'Eglise romaine... Aujourd'hui, il est vêtu de son vieux froc grossier. A quelques pas, ses ministres auxiliaires et valets, la garde du Saint-Office, le suivent respectueusement.
Il s'arrête devant la foule et observe de loin. Il voit tout, le cercueil déposé devant Lui, la fillette ressuscitée. Son visage s'assombrit, il fronce ses épais sourcils, ses yeux brillent d'un éclat funeste. Il tend le bras, Le désigne du doigt et ordonne aux sbires de Le saisir. Tel est son pouvoir et tel est l'esprit de soumission du peuple, que cette foule tremblante s'écarte aussitôt devant les gardes. Dans un silence de mort, ceux-ci L'appréhendent et L'emmènent. Immédiatement, comme si elle ne formait qu'un seul individu, la multitude courbe la tête jusqu'à terre devant le vieil Inquisiteur qui la bénit sans mot dire et reprend son chemin.
Le garde conduit le Captif au sombre bâtiment du Saint-Office et L'y enferme dans une cellule, étroite et voûtée. Le jour s'achève. Ténébreuse et torride, la nuit vient, une nuit de Séville, une nuit sans haleine. Les lauriers et les orangers exhalent leur suave parfum.
Soudain, dans l'obscurité profonde, la porte de fer du cachot s'ouvre et le Grand Inquisiteur s'avance lentement, un flambeau à la main. Il est seul. Derrière lui, la porte se referme. Il s'arrête à l'entrée et de son regard il fouille longuement la face du Captif. Enfin, il s'approche doucement, pose le flambeau sur la table. C'est Toi? Toi? demande-t-il et ne recevant pas de réponse, il se hâte de poursuivre: Ne dis rien, tais-Toi!
Je sais trop bien ce que Tu pourrais dire, Tu n'as pas le droit d'ajouter un seul mot à ce que Tu as dit autrefois. Pourquoi viens-Tu nous troubler? Car Tu nous troubles, Tu le sais bien. Sais-Tu ce qui arrivera demain? J'ignore qui Tu es et je ne veux pas le savoir. Qui que Tu sois, Lui ou Son apparence, sache que demain je Te jugerai: Tu seras condamné à périr dans les flammes comme le plus vil des hérétiques. Tu verras: cette même foule qui aujourd'hui Te baisait les pieds se précipitera demain, sur un geste de moi, pour apporter des fagots à Ton bûcher. Le sais-Tu? Oui. Tu le sais peut-être, ajoute le vieillard, songeur sans cesser d'épier du regard le Captif, qui reste muet.
As-Tu le droit de nous révéler un seul des mystères du monde d'où Tu viens? Non, Tu n'en as pas le droit... Il ne faut pas qu'à la révélation de jadis vienne s'en ajouter une autre et que les hommes soient ainsi privés de cette liberté que Tu défendais avec tant d'acharnement, lorsque Tu étais encore sur la terre. Tout ce que Tu annoncerais encore de nouveau mettrait en danger la liberté de la foi et ce serait aux yeux des hommes, un miracle. Cette liberté de la foi, Tu l'estimais au-dessus de tout, il y a quinze cents ans. N'est-ce pas Toi qui, bien souvent, as dit: Je veux faire de vous des êtres libres?
Tu les as vus, Tes hommes libres... Ah! cela nous a coûté cher, mais nous avons enfin accompli cette oeuvre, en Ton nom. Il nous a fallu quinze siècles de rude besogne pour établir cette liberté, mais maintenant l'oeuvre est achevée et solidement fondée. Tu ne crois pas que ce soit fini, une fois pour toutes? Tu me regardes avec douceur, sans même m'honorer de Ton indignation? Sache donc: jamais les hommes ne se sont crus plus libres qu'à présent, après avoir humblement déposé leur liberté à nos pieds. Ce fut là notre oeuvre: est-ce cela que Tu voulais? Et le Captif se tait.
Aujourd'hui, pour la première fois, on peut songer au bonheur des hommes. L'homme est par nature un révolté: un homme en révolte peut-il se sentir heureux? Les avertissements ne T'ont pas manqué, ni les conseils, mais Tu ne les a pas écoutés. Tu as repoussé l'unique moyen de donner le bonheur aux hommes. Heureusement, Tu as quitté la scène et, en partant, Tu nous a abandonné l'oeuvre. Tu as promis, Ta parole est scellée, Tu nous as accordé le droit de lier et de délier. Tu ne peux pas songer à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous troubler? Et le Captif se tait.
L'Esprit terrible et intelligent, l'Esprit du néant et de la ruine, un grand Esprit T'a parlé dans le désert. Les Ecritures attestent qu'il est venu Te tenter. Est-ce vrai? Pouvait-on dire rien de plus vrai que ce qu'il a proclamé dans les trois questions, dans les Trois Questions que Tu as rejetées? Cependant, s'il y eut jamais sur terre un miracle, un miracle authentique, un miracle foudroyant, ce fut ce jour-là, le Jour des Trois Tentations. Le miracle, c'est que ces trois problèmes furent posés. Si l'on pouvait s'imaginer un instant que ces trois questions aient été effacées du Livre, qu'il faille les reconstituer, les inventer à nouveau et les formuler pour les replacer dans les Ecritures, et qu'on réunisse à cette fin tous les sages de la terre, tous les chefs d'Etats, princes de l'Eglise, savants, philosophes et poètes, leur disant: trouvez et formulez trois questions qui non seulement soient conformes à la réalité, mais encore expriment en trois mots, en trois phrases, toute l'histoire future de l'humanité et du monde. Crois-Tu que cet aéropage de l'esprit humain pourrait découvrir rien d'aussi puissant et d'aussi profond que les trois questions qui Te furent alors proposées par le génial esprit?
A ce miracle des trois questions on reconnaît qu'on est en présence non pas d'un esprit humain et contingent, mais de l'Esprit éternel et absolu. En ces trois questions se concentre et s'annonce toute l'histoire ultérieure de l'humanité. Ce sont les trois aspects que prennent fatalement toutes les contradictions insolubles de l'histoire et de la nature de l'homme, sur toute la terre. On ne pouvait pas le comprendre alors, car l'avenir était encore voilé. Mais maintenant que quinze siècles sont passés, nous voyons que, dans ces questions, tout est deviné et tout est prévu, avec une fidélité telle qu'on n'y saurait rien ajouter ni retrancher.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
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01.04.2012
La légende du grand inquisiteur 1/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Quinze siècles se sont écoulés depuis Sa promesse. Par la bouche de Son prophète, il avait dit: Je reviendrai bientôt. Quinze siècles se sont passés depuis qu'il a promis d'instaurer Son Royaume. Voici ses propres paroles sur cette terre: Personne ne connaît le jour et l'heure de Son retour, pas même les anges du ciel, ni même le fils, mais le Père seul.
L'humanité L'attend toujours. elle a gardé son ancienne foi et elle Le vénère comme jadis. Sa foi est plus ardente encore, car pendant quinze siècles le ciel n'a plus donné de gages à l'homme: Crois ce que ton coeur te dit, les cieux ne donnent point de gages. Seule compte la foi que l'homme garde dans son coeur en ce qui a été dit.
En vérité, de nombreux miracles se produisaient alors, des saints accomplissaient des guérisons miraculeuses, la Reine des Cieux venait rendre visite à des hommes justes. Mais le diable ne sommeille pas. Les doutes commencèrent à ronger les hommes, quant à la valeur des prodiges. Soudain apparut dans un pays du Nord une nouvelle hérésie, plus terrible encore que les anciennes. Et il tomba du ciel une grande étoile, brûlante comme une torche, elle tomba sur les sources d'eau et ces eaux firent périr un grand nombre d'hommes, parce qu'elles étaient devenues amères.
Les hérétiques se mettent à blasphémer et à nier les miracles, mais la foi des fidèles en devient plus ardente, les larmes montent vers Lui comme autrefois. On L'attend. On L'aime. On espère en Lui. On brûle de souffrir et de mourir pour Lui, comme jadis... Depuis tant de siècles l'humanité élève vers Lui des prières enflammées. Seigneur Dieu daigne venir à nous. Durant des siècles elle L'a tant appelé que dans Son infinie miséricorde, Il a voulu descendre parmi Ses fidèles. Il est descendu, et déjà Il a visité sur terre maints justes martyrs et saints anachorètes. Ployant sous le faix de Sa Croix, le Roi des Cieux, comme un humble servant, a parcouru la terre, notre terre, en la bénissant.
Et voilà qu'Il a voulu se montrer, ne fût-ce que quelques instants, au peuple misérable et tourmenté, aux foules plongées dans l'abîme des péchés, mais qui L'aiment d'un amour naïf. En Espagne, à Séville, au temps le plus terrible de l'Inquisition, on voyait tous les jours s'allumer dans le pays des bûchers, à la plus grande gloire de Dieu. Dans de superbes autodafés, on brûlait de méchants hérétiques. Oh! certes, ce n'était aucunement la venue promise pour la fin des temps, quand Il apparaîtra dans tout l'éclat de Sa gloire céleste, subitement: Tel un éclair qui brille de l'Orient à l'Occident.
Non, Il a voulu, pour un instant seulement, rendre à Ses enfants une visite, aux lieux mêmes où crépitaient les bûchers des hérétiques. Dans Sa bonté infinie, Il se mêle, une fois encore, aux hommes et Il a repris la forme humaine dans laquelle, quinze cent ans auparavant, Il avait cheminé sur la terre durant trois années.
Le voici qui descend vers la place encore brûlante, dans cette ville méridionale où, la veille justement, en présence du Roi, des seigneurs, des chevaliers, des cardinaux et des plus belles dames de la Cour, le Cardinal Grand Inquisiteur, dans un superbe autodafé, avait fait brûler près de cent hérétiques. Ad majorem Dei gloriam.
Il apparaît. Il marche d'un pas silencieux, rien ne semble Le distinguer des autres, mais, ô merveille! tous Le reconnaissent. Emporté par un irrésistible élan, le peuple se presse sur Son passage, L'entoure et Lui fait cortège. Il avance lentement au milieu de la foule, un sourire d'une infinie compassion illumine Son visage, l'amour embrase Son coeur, de Ses yeux émanent la Sagesse, la Clarté, la Force qui se déversent sur les hommes en rayons ardents, faisant vibrer dans leurs âmes l'écho de Son amour. Il étend ses bras vers eux, Il les bénit. De Son contact, de Ses vêtements, irradie une vertu qui sauve.
Soudain, un vieillard, aveugle depuis son enfance, s'écrie dans la foule: Seigneur, guéris-moi, et je Te verrai! Et voilà qu'une écaille tombe des yeux de l'aveugle, et il Le voit. Le peuple pleure et baise la terre où Il a marché, les enfants jettent des fleurs sur Son chemin, ils chantent: Hosanna! C'est Lui, c'est Lui-même, ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui.
Il s'arrête sur le parvis de la cathédrale. A ce moment, des gens apportent dans l'église un petit cercueil blanc. Une enfant, la fille unique d'un notable y repose, couverte de fleurs. Il ressuscitera ton enfant! crie-t-on dans la foule à la mère en larmes. De la cathédrale, on voit sortir le prêtre. Il va au-devant du cercueil. Il regarde avec stupéfaction et fronce le sourcil. Soudain, des lamentations retentissent: La mère de la petite morte se jette à Ses pieds. Si c'est Toi, ressuscite mon enfant! clame-t-elle, et elle tend ses mains vers Lui. Le cortège s'arrête, on pose le cercueil sur les dalles, à Ses pieds, Il le considère avec pitié et, comme jadis, Sa bouche profère: Talitha koumi, lève-toi, enfant.
Et la fillette se soulève dans son cercueil, elle s'assied, elle sourit, les yeux grands ouverts, étonnés. Dans ses mains, elle tient le bouquet de roses blanches qui avait orné son cercueil.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
00:01 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
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31.03.2012
Morceaux choisis - Gabriele d'Annunzio
Gabriele d'Annunzio

Gabriele d'Annunzio, Soir de Fiesole Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994)
image: Fiesole
22:45 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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Rosa Montero
Rosa Montero, Instructions pour sauver le monde (Métailié, 2010)
Un rythme endiablé secoue ce livre magnifique qui nous dit l'absurdité, la beauté et la douleur d'une grande ville, la nuit, avec des personnages aux prises avec la solitude, le désespoir, l'indifférence. Autour de Marias - le chauffeur de taxi qui ne se console pas du décès de son épouse - et de Daniel - le médecin conformiste qui s'invente une vie héroïque sur internet avec Second Life - se greffent peu à peu d'autres silhouettes qui vont, dans une atmosphère oppressante et violente qui monte inexorablement au fil du récit, les confronter à eux-mêmes: Que ce soit Cerveau, l'ancienne scientifique alcoolique, Fatma la prostituée, son protecteur Draco et ses redoutables gardes du corps, ou la belle Luzbella serveuse de l'Oasis, sans oublier le mystérieux Rachid. Non dépourvu d'un sens de l'humour qui sauve des mauvais coups de la vie, ce roman dresse un tableau rageur de la médiocrité et de l'intolérance. Un émouvant soleil noir où l'humanité de chacun reflète pourtant, bien mieux que le large spectre des idéologies, un pied de nez possible au destin.
Les éditions Métailié ont déjà publié, du même auteur, Le territoire des barbares (2002), La folle du logis (2004), La fille du cannibale (2006) et Le roi transparent (2008). Son dernier roman, Belle et sombre (2011) a également fait l'objet d'un article dans ces colonnes.
publié dans Le Passe Muraille no 81 - mars 2010
07:21 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Le Passe Muraille, Littérature espagnole, Littérature étrangère, Rosa Montero | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature: roman; livres |
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30.03.2012
La prière du coeur
Bernard de Clairvaux

Je T'aimerai, Seigneur, Toi qui es ma force, mon appui, mon refuge, mon libérateur, et tout ce qui peut se dire de désirable et d'adorable. Mon Dieu, mon secours, je T'aimerai pour Tes dons et à ma mesure, qui sera certes bien au-dessous de la juste mesure, mais non pas inférieure à ma capacité d'aimer, car bien que je ne puisse donner autant que je dois, je ne saurais aller au-delà de mon pouvoir. Sans doute serai-je capable d'aimer davantage, lorsque Tu daigneras m'apporter plus d'amour, et pourtant je ne T'aimerai jamais à proportion de ce que Tu mérites.
Tes yeux ont vu mon imperfection, mais dans Ton Livre seront inscrits ceux qui font tout ce qu'ils peuvent, même s'ils ne peuvent faire tout ce qu'ils doivent.
Bernard de Clairvaux, Oeuvres mystiques (Seuil, 1953)
image: Louis-Paul Fallot
00:05 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La prière du coeur, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature; spiritualité; livres |
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29.03.2012
Morceaux choisis - Kathleen Ferrier 1b
Kathleen Ferrier
En complément, l'une des plus belles interprétations de Kathleen Ferrier: Les Rückert Lieder de Gustav Mahler. Parmi celles-ci, Um Mitternacht a déjà été publié sur La scie rêveuse. Voici donc Ich bin der Welt abhanden gekommen, sous la direction de Bruno Walter, accompagné par le Wiener Philharmoniker.
Boris Terk, A voice is a Person (Allia, 2010)
06:47 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Kathleen Ferrier, Littérature étrangère, Morceaux choisis, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; musique; livres |
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Morceaux choisis - Kathleen Ferrier 1a
Kathleen Ferrier

Comment apparaît Kathleen Ferrier dans l'imaginaire ce ceux qui l'entendent aujourd'hui, cinquante ans après sa disparition? Sa voix est grave, la chanteuse n'est plus une jeune fille, elle n'en a ni l'aigu, ni la clarté. Même dans les enregistrements de chants folkloriques anglais, elle ne montre pas l'insouciance de la jeunesse.
Elle a commencé à chanter tardivement, cela s'entend dans sa voix dont le timbre grave n'aurait guère convenu à une adolescente. Elle ne prendra des leçons de chant qu'à vingt- sept ans mais décèdera à quarante et un. Quatorze ans d'une carrière que l'on dirait météorique si ce terme ne décrivait assez mal le cheminement tranquille d'une femme qui saura goûter, dans les quelques années de l'après-guerre que le destin lui accordera, les plaisirs les plus immédiats du rire, des réunions amicales, de la gourmandise retrouvée après les privations endurées de la guerre. Elle chante, dans la plénitude d'une féminité qui s'assume jour après jour, avec l'appétit d'une joie de vivre jamais rassasiée. Le fragment sonore d'une "party" à New York dans les années 1950 chez un ami, fait partager 6 minutes 47 de la vie de Kathleen Ferrier, rescapées dans un enregistrement à la volée où se manifestent son humour leste et son goût pour le travestissement des mots tandis qu'elle s'accompagne joyeusement au piano, partageant la bonne humeur de ses compagnons, que le disque restitue. Avec une interview à la BBC pour le festival d'Edimbourg en 1947, quelques mots d'une interview à la radio de Montréal et un fragment de film de sa descente d'avion à son arrivée en Hollande, ce sont les seuls documents audiovisuels qui attestent de la femme Kathleen. Les photos sont nombreuses, et quasiment tous les enregistrements sont disponibles, même les prises qui n'ont pas été utilisées pour les disques mis en vente de son vivant. Son journal et sa correspondance ont été publiés, mais ce qui dit le mieux Kathleen Ferrier, c'est son chant, c'est sa voix.
Boris Terk, A voice is a Person (Allia, 2010)
06:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Kathleen Ferrier, Littérature étrangère, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; musique; livres |
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27.03.2012
Ossip Mandelstam
Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934 (Allia, 2010)
D'Ossip Mandelstam, poète russe contemporain d'Anna Akhmatova et de Marina Tsvetaïeva, on connaît surtout son texte le plus célèbre, Le bruit du temps (coll. Titres/Bourgois) et Le voyage en Arménie (Mercure de France). Il faut y ajouter la magnifique anthologie Simple promesse (La Dogana). Le présent recueil reprend des poèmes écrits avant sa terrible fin de vie: Arrêté une première fois en 1934 pour ses critiques contre Staline, il est condamné à cinq ans de travaux forcés en 1938 pour des activités jugées contre-révolutionnaires avant de mourir d'humiliations et de mauvais traitements près de la Kolyma en cette même année, son corps jeté dans une fosse commune.
Entre autres élégies de la langue allemande, de la poésie russe, de l'âme arménienne, on peut découvrir ces vers poignants: A tes frêles épaules sous les coups de rougir, sous les coups de rougir, sous le gel de brûler. A tes mains enfantines de soulever les fers, de soulever les fers et tresser les cordages. A tes tendres pieds nus d'aller nus sur le verre, d'aller nus sur le verre et le sable sanglant. Mais à moi en ton nom, cierge noir de brûler, cierge noir de brûler, et ne pouvoir prier.
10:42 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Anna Akhmatova, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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26.03.2012
Morceaux choisis - Pavel Kohout
Pavel Kohout

En moins de rien, Simsa se vit passer autour du cou un triple S qui, en temps normal, l'eût gonflé de fierté comme pédagogue et rongé d'envie comme collègue. Il avait été prévu à l'origine qu'à ce moment Simon, remplacé en dernière heure par Frantisek, lui attacherait les mains. Mais les quatre garçons formaient une équipe déjà si parfaitement soudée qu'ils avaient décidé, sans même se donner le mot, de transformer en triomphe une victoire qu'ils savaient désormais acquise.
Les prémonitions d'un bon pédagogue n'ont d'égale que celles d'une mère. Avant même qu'ils l'ussent conçu, Vlk avait compris leur dessein, et il en fut pétrifié. Pendre un client - a fotiori un homme du métier, même mis en condition - sans lui lier les mains était d'une telle inconscience ou témérité que c'était proprement tenter les dieux. Vlk frémit en voyant déjà Simsa faire d'une main un rétablissement de gymnaste sur le bras de la lanterne et desserrer de l'autre le noeud coulant pour se recevoir sur les pieds au milieu de l'assistance. Attachez-le! Attachez-le! faillit-il leur crier, maisdéjà les garçons l'avaient devancé.
Hep! lancèrent Albert, Frantisek, Petr et Pavel d'une seule voix, les deux premiers en ramenant à eux d'un trait continu la corde, les deux autres en soulevant le fardeau avant de se joindre aux haleurs. Simsa, toujours assis en tailleur comme un Bouddha, se vit ainsi lentement mais puissamment hissé par le cou au-dessus de la tête des mômes, la parole et le souffle coupés, mais non le reste. Il lança les bras en avant quand, de ses yeux exorbités, il vit tout près de lui - la personne connue, pensa-t-il joyeusement, c'était donc elle! - le visage aimé de Lizinka.
Dans sa conscience expirante et galvanisée, et par conséquent folle, la conviction se fit jour qu'il sortait enfin d'un mauvais rêve pour se réveiller dans un monde merveilleux. Il perçut un bruissement d'eau, sûr maintenant qu'il s'était endormi dans la baignoire de sa maison de campagne, enveloppé de la tiédeur de ce corps de jeune fille qui n'avait cessé de l'attendre. De surprise, il laissa retomber les bras qui heurtèrent au passage son membre durci. Il sourit - son impuissance n'avait donc été qu'une fable! - et referma les mains sur les seins délicats. Mais c'était déjà un autre rêve, et le dernier, puisque Lizinka, de sa délicate main gauche, lui serrait le menton, tandis que sa non moins délicate main droite lui empoignait les cervicales pour exécuter aussitôt après un brise-nuque digne du manuel scolaire.
Pavel Kohout, L'exécutrice (Albin Michel, 1980)
23:35 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; livres |
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25.03.2012
Donna Leon
Bloc-Notes, 25 mars / Les Saules

Comme souvent dans les enquêtes de Brunetti, l'histoire démarre sur un rythme lent, celui du quotidien qui s'égrène de manière apparemment anodine, au fil d'une soirée chez les Falier, parents influents de son épouse Paola. Il y fait la connaissance de Franca Marinello, une femme bizarre au sourire défiguré et aux expressions indéchiffrables. Fascinante et cultivée - elle l'entretient des Géorgiques de Virgile et de Cicéron - elle est aussi l'épouse de Maurizio Cataldo, avec lequel le comte Orazio Falier hésite à s'associer. Tout naturellement, ce dernier demande à Guido de se renseigner discrètement sur ce personnage. Un travail routinier, sauf que Franca confie du bout des lèvres à notre commissaire quelques frayeurs liées aux affaires de son époux, et que dans la même semaine un transporteur routier est retrouvé assassiné.
Un lien existe-t-il entre les deux enquêtes? Vengeances, règlements de comptes, Mafia? La signorina Elettra et le sergent Vianello jouent à nouveau un rôle important dans cet épisode, mais en habile scénariste, Donna Leon y introduit de nouveaux protagonistes tels le major Guarino et Claudia Griffoni qui assiste Brunetti dans cette aventure. Enfin, Donatella Falier, par ses confidences, donne un éclairage particulier à cette plongée dans le monde de l'argent sale, du trafic des déchets et de la criminalité, suggérant à son beau-fils de ne pas se laisser égarer par les évidences... Et le sourire figé de Franca Marinello, quel secret y est donc enfoui? Vous le saurez dans les dernières pages de ce roman au dénouement tout à fait innatendu qui colle à une réalité évoquée par ailleurs dans le dernier document de Roberto Saviano, Le combat continue - Résister à la mafia et à la corruption et laisse apparaître ces dossiers d'affaires classées dont à aucun moment on ne viendrait à souhaiter la réouverture. Et pourtant, ils recèlent dans leurs pages la clef qui donne tout son sens au titre étrange de ce livre: La femme au masque de chair...
Une réussite et un bien sympathique divertissement pour tous les amoureux de Venise!
Donna Leon, La femme au masque de chair (Calmann-Lévy, 2012)
Roberto Saviano, Le combat continue - Résister à la mafia et à la corruption (Laffont, 2012)
image: Les enquêtes de Brunetti - série TV, avec Uwe Kockisch (Guido Brunetti) et Julia Jäger (Paola Brunetti)
20:27 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Littérature policière | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; roman; policier; livres |
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23.03.2012
La prière du coeur
Claire d'Assise

Que je T'aime de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes forces; fortifie-moi dans le bien, donne-moi la persévérance à Ton service, afin que je puisse Te plaire parfaitement, maintenant et toujours.
Claire d'Assise, Ecrits (coll. Sources chrétiennes/Cerf, 2003)
22:31 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans La prière du coeur, Littérature étrangère, Littérature italienne | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; spiritualité; livres |
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20.03.2012
Giuseppe Tomasi di Lampedusa
Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Shakespeare (Allia, 2007)
Deux fois par semaine, l'auteur de ce chef d'oeuvre, le Guépard - en coll. Points/Seuil - prononçait chez lui, devant un public composé de jeunes gens, des leçons, principalement consacrées à la littérature anglaise. Cet opuscule relate celles consacrées à William Shakespeare. Elles fourmillent d'informations, d'angles de vue, de mises en perspective intéressantes. Le contraire d'une biographie classique ou d'une thèse universitaire. Le regard de l'écrivain y est accessible, plein d'humour, passionné. Il donne au grand dramaturge anglais un relief particulier, dans son effort à restituer une atmosphère et une matérialité du théâtre de cette époque. Bref, un compagnon idéal - il tient dans la poche intérieure d'un veston ou d'un sac à main - pour vous accompagner au spectacle d'une pièce de... Shakespeare, bien sûr!
06:37 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, William Shakespeare | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essai; livres |
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16.03.2012
Morceaux choisis - Pietro Metastasio
Pietro Metastasio

Pietro Metastasio, Anthologie bilingue de la poésie italienne, Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 1994)
image: J.M.W. Turner - Nocturne
08:29 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Littérature italienne, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; poésie; livres |
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George Steiner
George Steiner, Lectures - Chroniques du New Yorker (Coll. Arcades/Gallimard, 2010)
Pour George Steiner, le plus grand privilège que l’on puisse avoir est d’aider à porter le courrier d’un grand artiste. Telle est la démarche entreprise avec cette anthologie consacrée à quelques personnages incontournables de notre siècle, tant le bonheur de lire et de transmettre transpire à chaque ligne de ces chroniques. Vous y croiserez Alexandre Soljenitsyne, Simone Weil, Bertholt Brecht, Paul Celan, Georges Orwell, mais plus insolite, l'histoire de Bébert (le chat de Louis-Ferdinand Céline) ou d'Anthony Blunt (historien d'art anglais et espion) parmi tant d'autres. Sans céder aux modes ou courants de pensée en vogue - à propos de E.M. Cioran ou Michel Foucault par exemple - il imprègne notre regard sur le monde de son étonnante clarté !
publié dans Le Passe Muraille no 82 - juin 2010
06:34 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans George Steiner, Le Passe Muraille, Littérature étrangère, Louis-Ferdinand Céline | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; essais; livres |
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10.03.2012
Les pièces de Shakespeare - 7b
Peines d'amour perdues
Voici un extrait de cette pièce de Shakespeare - Acte V, Scène II - qui conclut pour ainsi dire cette comédie. Il est lu par Francis Jeater, dans sa langue originale. Ci-dessous, vous en trouvez la traduction.
traduit par Pierre Messiaen (Comédies - Desclée de Brouwer, 1961)
02:42 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Théâtre, William Shakespeare | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Les pièces de Shakespeare - 7a
Peines d'amour perdues

Cette pièce de théâtre, écrite probablement vers 1596 - l'époque de Songe d'une nuit d'été et de Roméo et Juliette - s'inscrit dans le cycle des comédies de Shakespeare, ou des romances dans la classification anglaise.
De quoi s'agit-il ici? De Ferdinand, roi de Navarre, ainsi que de ses trois compagnons: Biron, Longueville et Dumaine. Ensemble, ils font serment de se consacrer à l'étude et de renoncer à la frivolité, aux excès, aux plaisirs, et de redonner ainsi à la cour son sérieux, son intelligence, sa noblesse. Cette promesse - bien entendu - inclut le renoncement à toute conquête féminine... Ainsi, ils seront mis à très rude épreuve lorsqu'arrivent parmi eux la reine de France accompagnée de ses dames de compagnie: Rosalinde, Marie, et Catherine. Leurs coeurs vont s'enflammer comme fétus de paille, et les voici éperdument amoureux. Oubliés leurs engagements? Le destin - une fois encore - vient mettre un peu d'ordre dans cette comédie libertine: la princesse, apprenant la mort de son père, rejoint ses terres de France avec ses suivantes, non sans que toutes ensemble promettent à leurs galants, un an plus tard - le temps du deuil familial - un rendez-vous qu'on suppose prometteur pour ces jeunes gens, à la seule condition que, pendant leur absence, ils se consacrent à des oeuvres charitables afin d'effacer le parjure et leur prouver par ce sacrifice, la sincérité de leurs sentiments.
Injustement considérée comme une pièce mineure de Shakespeare, c'est pourtant l'une des seules qui soit tout à fait originale, c'est-à-dire non inspirée de textes antérieurs. D'autre part, pour qui ne maîtrise pas la langue anglaise classique, c'est l'une des oeuvres les plus ardues à lire, avec ses jeux de mots, son mélange d'érudition et de moquerie, de tendresse et d'insouciance, de prétention et d'ingénuité. Probablement un cauchemar pour les traducteurs!
Une romance vraiment, Peine d'amour perdues? Sans aucun doute, mais comme toujours avec cet auteur, sous les rires, les caricatures et la pétulence de la jeunesse, on peut y lire la précarité des voeux, la trahison des promesses, les vélléités de l'ascétisme et le passage difficile de la séduction à la preuve de l'amour. Pourtant, Peine d'amour perdues demeure une comédie pleine de charme qu'il vaut la peine de découvrir.
On y retrouve aussi l'un des plus beaux poèmes de Shakespeare: Si l'amour m'a rendu parjure, comment pourrai-je faire serment d'aimer? Ah! il n'est de serments constants que ceux qui sont faits à la beauté; quoique parjure à moi-même, je n'en serai pas moins fidèle à toi. Ces pensées, qui étaient pour moi comme des chênes, s'inclinent devant toi comme des roseaux. L'étude abandonne ses livres pour ne lire que dans tes yeux où brillent tous les plaisirs que l'art peut comprendre. Si la science est le but de l'étude, te connaître suffit pour l'atteindre. Savante est la langue qui peut bien te louer. Ignorante est l'âme qui te voit sans surprise... (Acte IV, Scène II)
On voudrait avoir écrit ces vers...
traduit par Pierre Messiaen (Comédies - Desclée de Brouwer, 1961)
02:42 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Littérature étrangère, Théâtre, William Shakespeare | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; théâtre; livres |
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