22.05.2012

Morceaux choisis - Issa Makhlouf

Issa Makhlouf

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Nous partons pour nous éloigner du lieu que nous avons vu naître et voir l'autre versant du matin. Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. Pour charger l'adieu de promesses. Pour aller plus loin que l'horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans d'autres livres. 

Nous partons vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons et que nous referons connaissance. Nous partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l'exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l'oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu'elles lèvent les mains vers le ciel. 

Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. Nous partons dans la distraction de vies gaspillées d'avance. Nous partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujous, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous partons pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes. 

Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais l'immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. L'un en partance, l'autre en papier dans la main d'un petit. 

Nous partons comme les clowns qui s'en vont de village en village, emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d'ennui. Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et nous continuerons ainsi jusqu'à nous perdre, jusqu'à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve. 

Issa Makhlouf, dans: "Les poètes de la Méditerranée - Anthologie" (coll. Poésie/Gallimard, 2010) 

image: projets.la-guilde.org

Morceaux choisis - Primo Levi 1b

Primo Levi

littérature; poésie; livres

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non. 

Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas:
Gravez ces mots dans votre coeur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.
 

Primo Levi, Si c'est un homme (Pocket, 1998)

image: La mémoire est une faille dans le temps présent (lemotdelasemaine.com)

18.05.2012

Morceaux choisis - Andrée Chédid

Andrée Chedid

Andrée Chedid.jpg

L'air est libre
 
Les chemins sentent l'orange
Le soleil s'allonge en robes de safran
 
C'est la saison du rire et des herbes
 
O mon amour aux cent patiences
Ce soir tout est une première fois
 

Andrée Chédid, Textes pour la terre aimée (Cahiers GLM, 1954)

15.05.2012

Morceaux choisis - Pierre Reverdy

Pierre Reverdy

littérature; poésie; livres

Il marchait au milieu du ciel les yeux baissés et les autres passants le regardèrent. Un peu plus bas, aux fenêtres, les têtes pendaient. Et les formes blanches qu'avaient laissées la lune, la nuit passée, se ranimèrent. La foule criait; au moins tous ceux qui s'étaient reconnus. On emportait le jour par morceaux dans toutes les rues de la ville. Et les cheveux du vent, mêlés au flot des gens et des voitures, s'engouffraient entre les murs et se nouaient. Tout le monde courait sans savoir où. Les pavés attachaient les regards. La terre. Le jour entrait parfois sans ressortir. Le mouvement s'étendait jusqu'aux fossés, qui bordaient les dernières maisons et, au-delà, on retrouvait le terrain plat. Le calme. Des ombres immobiles. Et le soleil reprenait partout sa place, sans qu'on puisse le toucher ni le prendre, au gré de son désir.

Pierre Reverdy, Main d'oeuvre / Poèmes 1913 - 1949 (Mercure de France, 1949)

image: Herculaneum, Campanie - Italie (katbrakatjamb.blogspot.com)

13.05.2012

Morceaux choisis - Anna Akhmatova

Anna Akhmatova

littérature; poésie; livres

S'éveiller tôt le matin
Parce que la joie étouffe,
Et regarder l'eau verte
Par le hublot de la cabine,
Ou sur le pont dans la tempête,
Blottie dans une douce fourrure,
Ecouter battre les machines,
Et ne penser à rien.

Mais attendre la rencontre
Avec celui que j'aime
Sous le sel des embruns, et sous le vent
Rajeunir d'heure en heure.
 

Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes (La Dogana, 2010)

image: sosduneterrienneendetresse.centerblog.net

04.05.2012

Morceaux choisis - Anonyme du XVe siècle

Anonyme du XVe siècle

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Si je possédais deux cheveux de toi, 
Que l'on croirait d'or, telle est leur blondeur,
J'aimerais narguer la Cour en douceur.
 
Je voudrais bien me broder un bonnet
Plein de coraux tout petits et de perles,
Avec les fils d'or de tes cheveux mêmes.
 
L'ami Tristan, appâté par le gain,
Les prenant pour de l'or, non sans raison,
M'attraperait pour me mettre en prison.
 
Et j'y ditais dans un éclat de rire:
Ce sont les cheveux de celle que j'adore;
Salut mon gars, si tu y vois de l'or.
 

Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994) 

image: Mariano Salvador Maella, Vénus remettant sa ceinture à Junon (vers 1786)

29.04.2012

Morceaux choisis - Sylvia Plath

Sylvia Plath

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Combien de temps pourrai-je être un mur,
     protégeant du vent?
Combien de temps pourrai-je
Atténuer le soleil de l'ombre de ma main,
Intercepter les foudres bleues
     d'une lune froide?
Les voix de la solitude, les voix de la douleur
Cognent à mon dos inlassablement,
Cette petite berceuse, pourra-t-elle
     les adoucir?
 

Sylvia Plath, Trois femmes (Editions des Femmes, 1975)

23.04.2012

Morceaux choisis - Ernest Pépin

Ernest Pépin

Guadeloupe FB.jpg

Un oiseau passe
éclair de plumes dans le courrier du crépuscule
 
Va vole et dis-leur
Dis-leur que tu viens d'un pays
formé dans une poignée de main
un pays simple comme bonjour
où les nuits chantent pour conjurer la peur des lendemains
dis-leur que nous sommes une bouchée
répartie sur sept îles comme les sept couleurs de la semaine
mais que jamais ne vient le dimanche de nous-mêmes
 
Va vole et dis-leur
Dis-leur que les marées
ouvrent la serrure de nos mémoires
que parfois le passé souffle pour attiser nos flammes
car un peuple qui oublie
ne connaît plus la couleur des jours
il va comme un aveugle
dans la nuit du présent
dis-leur que nous passons d'île en île
sur le pont du soleil
mais qu'il n'y aura jamais assez de lumière
pour éclairer nos morts
dis-leur que nos mots vont de créole en créole
sur les épaules de la mer
mais qu'il n'y aura jamais assez de sel
pour brûler notre langue 
 
Va vole et dis-leur
Dis-leur qu'à force d'aimer les hommes
nous avons appris à aimer l'arc-en-ciel
et surtout dis-leur
qu'il nous suffit d'avoir un pays à aimer
qu'il nous suffit d'avoir des contes à raconter
pour ne pas avoir peur de la nuit
qu'il nous suffit d'avoir un chant d'oiseau
pour ouvrir nos ailes d'hommes libres 
 
Va vole et dis-leur...

 

Ernest Pépin, Babil du songer (Ibis Rouge, 1997)  

image: Sainte Anne/Guadeloupe (http://alainfoix.com) 

16.04.2012

Morceaux choisis - Giacomo Leopardi

Giacomo Leopardi

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Ici, sur l’aride échine du terrible mont,
l’exterminateur Vésuve,
là où nul autre arbre ou fleur n’égaie,
tes touffes solitaires se répandent tout autour,
odorant genêt,
t’accommodant des déserts.
 
Autrefois, je vis tes tiges embellir
les régions sauvages qui ceignent la cité.
Là où la dame du temps mortel,
et de l’empire perdu
avec son aspect grave et taciturne
fait un signe et rappelle le voyageur.
 
Or, je te retrouve sur ce sol,
tristes lieux d’un monde aimant abandonné,
et des fortunes affligées toujours le compagnon.
Ces champs jonchés de cendres infécondes,
et couverts de lave pétrifiée
qui sous les pas du pèlerin résonne;
où se niche et se love au soleil la vipère
où le lièvre retrouve le terrier caverneux qu’il connaît;
heureuses furent les maisons et les campagnes,
et blondirent les épis,
et résonnèrent les meuglements des troupeaux;
furent jardins et palais,
aux loisirs des potentats agréables séjours;
et furent des cités célèbres
que les torrents de la fière montagne
depuis ses bouches ignées engloutirent
avec tous ses habitants.
Aujourd’hui, partout ce ne sont que des ruines
où tu vis, ô gracieuse fleur,
en ayant presque pitié des épreuves des autres,
au ciel tu répands une douce odeur de parfum,
qui console ce désert.
Qu’à ces plages vienne celui
qui a l’habitude d’exalter notre état,
et voit combien de notre genre prend soin
l’aimante nature.
Et sa puissance
il pourra la mesurer
en estimant la semence humaine,
que la sévère nourrice, peut imprévisiblement,
d’un léger mouvement détruire
en partie, et d’un seul geste
à peine plus léger soudainement
anéantir en totalité sur ces rivages
le monde des êtres humains
les magnifiques destins et progrès ...
 
Et toi, lent genêt dont les selves odorantes
décorent ces campagnes dépouillées
toi aussi dans un temps proche
tu succomberas au feu souterrain,
qui retournant sur ce lieu déjà connu,
déploiera son voile avide sur tes molles forêts.
Et tu plieras sous le faisceau mortel non retenu
ton innocente tête:
qui n’avait jamais pliée jusqu'alors vainement
pour une lâche prière devant un futur oppresseur;
mais non dressé avec un orgueil fou
vers les étoiles ni sur ce désert,
où tu es né cependant
non parce que tu l’as voulu, mais par chance; 
mais plus sage, et moins infirme que l’homme,  
tu n’as jamais cru 
aux faits et à l’immortalité de ta lignée.
 

Giacomo Leopardi, extrait du Chant 34 - Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994)

image: dominique.decobecq.perso.neuf.fr/LegenetdeLeopardi.html

13.04.2012

Morceaux choisis - Nirmalprabha Bordoloï

Nirmalprabha Bordoloï

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Si tu portes dans ton coeur un coin de forêt
Tu trouveras l'ombre où goûter le repos.
Si tu gardes dans ton coeur un peu de ciel bleu
Un couple d'oiseaux y prendra son essor.
 
 

Nirmalprabha Bordoloï, Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Editions Turquoise, 2012)

09.04.2012

Morceaux choisis - Remo Fasani

Remo Fasani

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Se lever tout doucement avec l'aube,
grandir avec la matinée,
souffler durant l'après-midi,
se reposer quand vient le soir,
dormir en paix la nuit entière,
se réveiller au jour nouveau:
telles sont les vingt-quatre heures
de la brise de Sils Maria,
et son cycle sans fin.
 

Remo Fasani, Novénaires - postface de Philippe Jaccottet (Editions Conférence, 2011)

image: Sils Maria (Grisons)

31.03.2012

Morceaux choisis - Gabriele d'Annunzio

Gabriele d'Annunzio 

littérature; poésie; livres

Que douces te soient mes paroles dans le noir
Comme la pluie qui bruissait tiède et fugitive
Larmes d'adieu du printemps,
Sur les mûriers, les ormes et les vignes,
Sur les pins aux jeunes doigts roses
Qui jouent avec la brise qui se perd,
Et sur le blé qui n'est pas encore blond
Et n'est plus vert,
Et sur le foin qui a déjà subi la faux
Et change de couleur, et sur les oliviers, les oliviers nos frères
Qui rendent les versants pâles de sainteté
Et souriants...

Gabriele d'Annunzio, Soir de Fiesole Anthologie bilingue de la poésie italienne (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1994)

image: Fiesole

27.03.2012

Ossip Mandelstam

9782844853516.gifOssip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934 (Allia, 2010)

D'Ossip Mandelstam, poète russe contemporain d'Anna Akhmatova et de Marina Tsvetaïeva, on connaît surtout son texte le plus célèbre, Le bruit du temps (coll. Titres/Bourgois) et Le voyage en Arménie (Mercure de France). Il faut y ajouter la magnifique anthologie Simple promesse (La Dogana). Le présent recueil reprend des poèmes écrits avant sa terrible fin de vie: Arrêté une première fois en 1934 pour ses critiques contre Staline, il est condamné à cinq ans de travaux forcés en 1938 pour des activités jugées contre-révolutionnaires avant de mourir d'humiliations et de mauvais traitements près de la Kolyma en cette même année, son corps jeté dans une fosse commune.

Entre autres élégies de la langue allemande, de la poésie russe, de l'âme arménienne, on peut découvrir ces vers poignants: A tes frêles épaules sous les coups de rougir, sous les coups de rougir, sous le gel de brûler. A tes mains enfantines de soulever les fers, de soulever les fers et tresser les cordages. A tes tendres pieds nus d'aller nus sur le verre, d'aller nus sur le verre et le sable sanglant. Mais à moi en ton nom, cierge noir de brûler, cierge noir de brûler, et ne pouvoir prier.

 

22.03.2012

Morceaux choisis - Messaour Boulanouar

Messaour Boulanouar

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J'écris pour que la vie soit respectée par tous
 
Je donne ma lumière à ceux que l'ombre étouffe
ceux qui vaincront la haine et la vermine
 
J'écris pour l'homme en peine
l'homme aveugle
l'homme fermé par la tristesse
l'homme fermé à la splendeur du jour
 
J'écris pour vous ouvrir à la douceur de vivre
 
J'écris pour tous ceux qui ont pu sauver
de l'ombre et du commun naufrage
un coin secret pour leur étoile
un clair hublot dans leurs nuages
 
J'écris pour la lumière qui s'impose
pour le bonheur qui se révèle
j'écris pour m'accomplir au coeur de mes semblables
pour que fleurisse en nous
le désert froid du mal
 
J'écris pour que la terre m'appartienne
chaude tendre joyeuse
 
J'écris pour apaiser mon sang
mon sang violent et dur et lourd de siècles tristes
 
J'écris pour partager ma joie
avec ceux qui m'écoutent
j'écris pour être heureux pour être libre
pour tous les hommes vrais
qui comprennent mes cris ma peine et mon espoir
 
J'écris pour éveiller l'azur
au fond des yeux malades
au fond des vieux étangs de honte
 
J'écris pour qu'on défende
pour qu'on respecte l'arbre qui monte
le blé qui pousse
l'herbe au désert
l'espoir des hommes
 

 Quand la nuit se brise - Poésie algérienne, Anthologie sous la direction de Abdelmadjid Kaouah (coll. Points/Seuil, 2012)

image: stoirmdubh.unblog.fr

18.03.2012

Actualité de la poésie

Bloc-Notes, 18 mars / Les Saules

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Comme je l'ai mentionné à plusieurs reprises, la poésie est intensément présente sur le réseau social de Facebook qui m'a ainsi permis de faire plus ample connaissance avec des grands noms de la littérature classique ou contemporaine - tels, pêle-mêle: Alphonse de Lamartine, Anne de Noailles, Abdellatif Laâbi ou Emily Dickinson - et davantage encore avec des auteurs que je n'aurais jamais lus sans la magie de cette toile lumineuse à ses heures et qui recèle de nombreux trésors de plume, pour peu qu'on éprouve le plaisir de les savoir partagés et multipliés à travers ces incomparables amitiés nouées autour de la poésie.

C'est ainsi que je me suis glissé entre les pages de ces jeunes talents - ou moins jeunes mais absents des grandes chaînes de librarie - avec les deux anthologies Le chant des larmes et Les cygnes de l'aube, sous la direction de Abbassia Naïmi, déjà présentés dans ces colonnes. Aujourd'hui, voici quelques récentes acquisitions susceptibles de vous intéresser, même si elles ne sont pas parues au cours de ces derniers mois!

Marie Hurtrel est artiste peintre dans l'Indre - voir ses oeuvres dans les liens de La scie rêveuse - mais se consacre également à l'écriture. On ne vit pas de son art, mais l'art est notre vie, chiche d'un côté et riche en l'autre, écrit-elle sur son site Internet: des mots qui éclairent sa démarche et son ouverture à tous les horizons. Lézards de poussière ressemble un peu au vol du cormoran qui survole les terres amères - celles qui attisent la violence, la révolte, l'injustice - mais aussi les territoires de l'intime, germe d'espoir, de douceur, de paix: Comment te dire ce que tu dis, comment te dire quel ciel je vois, comment écrire cette larme qui ne pleure pas, cette perle des yeux qui te chante?  

Avec Patrick Berta Forgas, né à Montreuil, vous ne rencontrez pas un nouveau venu en littérature. Auteur d'une dizaine de recueils poétiques, il signe avec La chambre des hommes des textes aux contours sombres: le vertige de l'enfer, la brûlure du silence, la mémoire des cassures, les hommes fragiles, les simulacres et les cris, l'ombre des guerres. C'est aussi le chant de la terre perdue, aimée, attendue: Je sais l'effort du vent pour soulager la mer. Je sais la douleur du souvenir rangée au chant amer. Ou encore: L'ombre est l'artère noire de la lumière et le corps du monde, un silence qui pleure ses cris.

Jean-Philippe Miginiac, pour sa part, est à la fois photographe, historien, archéologue, grand admirateur de Paul Eluard, passionné de musique classique et poète lui-même. Dans les liens de La scie rêveuse, vous pouvez aussi découvrir l'ensemble de ses oeuvres. Musiques imaginaires célèbre les amours, la terre, mais aussi la colère devant cette armée des ombres qui incarne pour lui ces fragments d'injustices: le visage des exilés, des étrangers, des mendiants, des rebelles au rythme de leurs infortunes. Si demain, ami, quelqu'un s'inquiète de mon absence, dis-lui que je suis parti dans la nuit chercher d'autres mots, sans attendre que sèche l'encre de mes poèmes, et sans que les dieux en soient informés, dis-lui que je suis parti me perdre où je voulais

Kadour Naïmi - frère de Abbasssia Naïmi - est l'auteur d’essais et de colloques autour du théâtre, réalisateur pour le cinéma et la télévision, poète, prosateur et dramaturge. Il écrit en langue italienne, dont Les mots d'amour, poèmes pleins d'ardeur et de tendresse, pénétrant tels les rayons matinaux du soleil, cet au-delà des sentiments épousant sa variété de couleurs: Si tu veux être mon soleil, je serai ta planète. Si tu veux être mon vent, je serai ta bannière. Si tu veux être mon oasis, je serai ton eau. D'autres pages évoquent l'exil, avec amertume, mais sans haine: Pour ne pas périr, j'ai besoin d'aimer.

Pour les deux derniers auteurs, leur lueur discrète est déjà connue de ceux que la passion de la poésie habite. Véritable passeur en littérature, producteur d'émissions radiophoniques, Thierry Renard a publié à ce jour une trentaine d'ouvrages, parmi lesquels Il neige sur ta face. Toute la vie y remue dans cette poésie du quotidien, où se confondent les rêves, les réminiscences du football, les doutes de l'écrivain, les misères du monde, et la neige - en filigrane tout au long de ce recueil - et l'amour aux formes d'un coeur de lierre. Le mal est fait, le moindre mal. Ecrire est un verbe qui m'est avec le temps devenu familier. Ecrire est un verbe dont j'interroge encore le sens et qui donne du sens à ma vie. La roue tourne, la chance aussi. Avant j'étais zéro, aujourd'hui je ne vole pas bien haut. Demain j'irai sans ma vie lasse, petite cendre dans le vent.

Quant à Jean-Pierre Siméon, on lui doit une quarantaine de livres: recueils de poèmes, essais littéraires, pièces de théâtre et ouvrages destinés aux jeunes. Traité des sentiments contraires explore l'ombre et la lumière, la douleur et l'apaisement, la blessure et la joie: Silence maintenant, immobile et obstiné silence, c'est l'instant timide en vous, l'instant effarouché, où vient tout le ciel immense trouver son appui. On appellerait bien cela un bonheur sans usure, une phrase dans l'air parfaite comme la neige.

Dans la catégorie Morceaux choisis de ce jour, vous trouverez un extrait de ce livre.

Un poème, c'est quoi au juste? C'est presque rien, un silence, une idée, un amour, un élan, une fuite, quelques gouttes d'encre sur la page blanche. (Thierry Renard)

Thierry Renard, Il neige sur ta face (Le bruit des autres, 2001)

Marie Hurtrel, Lézards de poussière (Lire et Méditer, 2011)

Patrick Berta Forgas, La chambre des hommes (L'Harmattan, 2009)

Jean-Philippe Miginiac, Musiques imaginaires (TheBookEdition/J.P.Miginiac, 2010)

Kadour Naïmi, Mots d'amour (Lire et Méditer, 2011)

Jean-Pierre Siméon, Traité des sentiments contraires (Cheyne, 2011)

image: Thierry Renard (Maxime Roccisano, 2009)

16.03.2012

Morceaux choisis - Pietro Metastasio

Pietro Metastasio

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Pourquoi, si tu es mienne,
Pourquoi, si je suis rien,
Pourquoi craindre, ô mon bien,
Qu'un jour je ne revienne?
Pour qui changer mes chaînes,
Pour qui changer mes liens,
Mon coeur, si tu possèdes
Ce coeur, qui n'est plus mien?
 

Pietro Metastasio, Anthologie bilingue de la poésie italienne, Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, 1994)

image: J.M.W. Turner - Nocturne

03.03.2012

Morceaux choisis - Silvina Ocampo

Silvina Ocampo

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Je veux d'autres ombres d'or,
d'autres palmiers, d'autres vols d'oiseaux étrangers,
je veux des rues distinctes, dans la neige,
une boue différente lorsqu'il pleut;
je veux l'ardente odeur d'autres bois;
je veux un feu aux flammes singulières,
d'autres chansons, d'autres aspérités,
qui ne sauraient rien de mes tristesses.

Silvina Ocampo, Poèmes d'amour désespérés (Editions José Corti, Avril 2010)

traduction de l'espagnol : Silvia Baron Supervielle

02.03.2012

Morceau choisis - Pablo Neruda

Pablo Neruda

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Tu peux m'ôter le pain,
m'ôter l'air, si tu veux:
ne m'ôte pas ton rire.

Ne m'ôte pas la rose,
le fer que tu égrènes
ni l'eau qui brusquement
éclate dans ta joie
ni la vague d'argent
qui déferle de toi.

De ma lutte si dure
je rentre les yeux las
quelquefois d'avoir vu
la terre qui ne change
mais, dès le seuil, ton rire
monte au ciel, me cherchant
et ouvrant pour moi toutes
les portes de la vie.

A l'heure la plus sombre
égrène, mon amour,
ton rire, et si tu vois
mon sang tacher soudain
les pierres de la rue,
ris: aussitôt ton rire
se fera pou mes mains
fraîche lame d'épée.

Dans l'automne marin
fais que ton rire dresse
sa cascade d'écume,
et au printemps, amour,
que ton rire soit comme
la fleur que j'attendais,
la fleur guède, la rose
de mon pays sonore.

Moque-toi de la nuit,
du jour et de la lune,
moque-toi de ces rues
divagantes de l'île,
moque-toi de cet homme
amoureux maladroit,
mais lorsque j'ouvre, moi,
les yeux ou les referme,
lorsque mes pas s'en vont,
lorsque mes pas s'en viennent,
refuse-moi le pain,
l'air, l'aube, le printemps,
mais ton rire jamais
car alors j'en mourrais.

Pablo Neruda, Les vers du capitaine - dans: Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée (coll. Poésie/Gallimard, 1998)

traduit par Claude Couffon et Christian Rinderknecht

image: Edouard Boubat, Enfants de dos face vitrine, Paris 1948

25.02.2012

Morceaux choisis - Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke

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Ô nostalgie des lieux
qui n'étaient point assez aimés à l'heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin le geste oublié,
l'action supplémentaire!
 
Revenir sur mes pas,
refaire doucement - et cette fois, seul - tel voyage,
rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc ...
Monter à la chapelle solitaire que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.
Car n'est-ce pas le temps
où il importe de prendre un contact subtil et pieux?
Tel était fort, c'est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c'est qu'on la connaît peu.
 

Rainer-Maria Rilke, Vergers (coll. Poésie/Gallimard, 1978)

17.02.2012

La citation du jour

littérature; poésie; livres

Nadia Tuéni

Tu as sali la mer par tendresse, Etranger, mais tu ne savais pas qu’elle est espace vide, qu’elle est tout ce qui reste du chemin nécessaire à la respiration des bibles, au pacte entre nous et nous, à la mort fertile et qui devient jardin de sommeil et d’eau pour délivrer les races, nécessaire au sens de chaque pierre dont je suis la neige royale, pour que la terre apprenne à vivre avec son double, ne plus connaître absence. Etranger, le sable est langage du monde, nos pieds ont déchiffré ce qui brûle ton soleil et t’empêche d’être libre comme enfant. Etranger, voilà pourquoi ce soir sous les murs derniers de l’Asie, j’offre mon corps mobile au rasoir de la vague.

Nadia Tuéni, Oeuvres poétiques complètes (Éditions Dar An-Nahar, 1986)

06.02.2012

Morceaux choisis - Hugo von Hofmannsthal

Hugo von Hofmannsthal

(4) Hugo von Hofmannsthal (1874-1929)-1.jpg

Nous sommes faits de ce dont on fait tous les rêves,
Et les rêves ouvrent grands soudain les yeux
Comme des petits enfants sous les cerisiers,
Où la pleine lune vient commencer dans le feuillage
Sa course d'or pâli à travers la grande nuit. ...
 
Nos rêves ne surgissent pas autrement.
Ils sont là et ils vivent comme un enfant qui rit,
guère moins grands dans leur tenue et leur départ
Qu'une pleine lune éveillée du haut des arbres.
Le plus intime est grand ouvert à leur tissage:
Comme des mains d'esprits dans un espace enclos
Ils sont en nous et y ont toujours vie.
Et trois font un: un homme, une chose, et un rêve.
 

Hugo von Hofmannsthal, Tercets sur la mortalité - Anthologie bilingue de la poésie allemande (Bibl. de la Pléiade/Gallimard, 1995)

27.01.2012

Morceaux choisis - Pétrarque

Pétrarque

littérature; poésie; livres

Que bénis soient le jour, le mois, l'année,
La saison, le temps qui s'enfuit, l'heure, l'instant
Et ce lieu, dans ce beau pays, où deux beaux yeux
Me firent prisonnier et m'enchaînèrent.

Et béni soit le doux premier tourment
Que j'éprouvai, ainsi captif d'Amour.
Béni soit l'arc, bénies les flèches qui me percèrent,
Bénie la plaies qu'elles m'ont faite au coeur.
 
Bénis mes mots qui clamèrent sans nombre
A tous échos le nom de ma Dame.
Bénis les soupirs et les larmes, et mon désir.
 
Et bénis soient aussi tous ces écrits
Où j'amasse sa gloire; et ma pensée
Qui ne sait qu'elle, et donc rien d'aucune autre.

Pétrarque, Je vois sans yeux et sans bouche je crie - 24 sonnets traduits par  Yves Bonnefoy / édition bilingue (Galilée, 2012) 
 

Sculpture: Marie-Paule Deville-Chabrolle

http://devillechabrolle.typepad.com/devillechabrolle/2010/03/index.html

13.01.2012

Patrick Tafani

Bloc-Notes, 13 janvier / Les Saules

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Les poètes empruntent parfois des chemins inhabituels, audacieux ou escarpés pour dire leur sensibilité au monde et aux hommes. Comme de petits tableaux ou une succession de délicates épiphanies, Patrick Tafani cherche et creuse à travers l'oeuvre d'André de Richaud, Armel Guerne, Fernando Pessoa, Friedrich Hölderlin, Cesare Pavese, Charles-Ferdinand Ramuz, Camille Claudel, Stefan Zweig et d'autres encore, ce battement du temps, ce mouvement des couleurs qui désignent sa propre trace, vivante: images surgies des limbes, de son imaginaire et de sa mémoire ouvrant sur sa démarche poétique propre, aux antipodes d'une critique littéraire ou d'un inventaire exhaustif.

Curieusement, les plus beaux passages sont consacrés aux peintres. Sur Pierres Soulages, il note: Lumière arrêtée par les étincelles, par la couche de froid, jadis et à présent, étirée sous un feu primordial, le noir ici n'est jamais noirceur mais beauté béante à travers l'aubier d'une nuit repliée. Sur Nicolas de Staël: Les mille visage du peintre pour ce seul visage. Des fenêtres ouvertes, des rideaux levés pour écouter Webern. Près de ce monde qui déambule, un monde se fonde, une mer s'éloigne, des mouettes s'éploient vers les bâillons du ciel, un piano va jouer sa dernière partition. Puis il fera nuit, on entendra le silence s'élever et la nuit aura l'émotion de ses yeux

On regrettera peut-être l'absence de quelques repères concrets facilitant la lecture aux amoureux de poésie qui connaissent peu ou mal les grandes figures de l'art qui défilent sous nos yeux. Ainsi, le plus long - et peut-être le plus émouvant - des textes de Patrick Tafani, consacré à René Char, semblera parfois hermétique ou inaccessible à ceux qui ignorent son parcours et son oeuvre.

Restent ses poèmes qui jalonnent Etoiles de terre: Que ce soit sur des chemins de terre, des chemins de feuilles, des chemins de ronces, que ce soit sur un toucher de mousse, sur un pli d'écorce ou dans l'entière forêt, que ce soit à l'orée de ma fatigue ou aux confins des premiers orages, c'est vers toi que m'entraînent mes pas, que le regard se noircit pour te reconnaître ainsi dans ton vaste monde, encore souverain et railleur, toi mon extravagant arpenteur, coloriste à tes heures de mépris et d'ardeur, mimant mille fois pour le passant chimérique, ta désinvolture et ta mort, toi au passé mélancolique, au trait bleu de ma lèvre, entre le beige et le noir, la main heureuse de l'enfant.

Si cet ouvrage - par ailleurs très soigné dans sa présentation - vous intéresse, je vous suggère de prendre contact avec son auteur Patrick Tafani, dont l'adresse Internet est mentionnée ci-dessous. Sinon, Le blog de Patrick Tafani - dans les liens permanents de La scie rêveuse - vous permet un accès direct.

Patrick Tafani, Etoiles de terre (L'inaperçu, 2011)

le blog de Patrick Tafani: http://parelie.over-blog.com/ 

01.01.2012

Morceaux choisis - Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

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Et des mots, tout cela, des mots car, en vérité, mes proches, qu'avant nous d'autre? Des mots qui se recourbent sous notre plume, comme des insectes qu'on tue en masse, des mots avec de grandes échardes, qui nous écorchent, des mots qui prennent feu, brusquement, et il faut écraser ce feu avec nos mains nues, ce n'est pas facile.

Des mots dont les enchevêtrements dissimulent des trous, où nous perdons pied, et glissons, poussant des cris, mais peu importe, notre vie, c'est si peu de la pensée, n croyez-vous pas! Vite, nous nous ressaisissons, nous nous remettons à parler.

Et je vous disais bien, mes quelques compagnons, je vous disais bien, n'est-ce pas, que le jour se lève? Allons, avançons encore, ramassons tous nos voeux, tous nos souvenirs, vous ces cris, ces appels, ces hurlements, ces sanglots, et moi avec vous ces rires, ces grands rires si loin de toutes parts sous ce ciel si bas que nous le touchons de nos mains tendues! Il est évident que le jour se lève, mes amis, évident qu'il déferle sur nous, recolore tout, emporte et disperse tout.

Yves Bonnefoy, L'heure présente (Mercure de France, 2011)

Morceaux choisis - Friedrich Hölderlin

Friedrich Hölderlin

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Lorsque sans être vues ont passé les images
De la saison, voici venir l'hiver qui dure,
Les champs sont vides, la vue semble plus douce,
Les tempêtes tournoient ainsi que les averses.
 
La fin de l'année semble être un jour de repos,
L'accent d'une question, pour que ce jour s'achève,
Alors paraît le nouveau devenir du printemps,
Et la nature superbe resplendit sur la terre.

 

Friedrich Hölderlin, L'hiver Anthologie bilingue de la poésie allemande (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1993)