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30/09/2012

Au bar à Jules - De Simone Weil

Un abécédaire: W comme Weil 

littérature; essais; livres

Nul ne sait comment les choses tourneront. Plusieurs catastrophes sont à craindre. Mais aucune crainte n'efface la joie de voir ceux qui toujours, par définition, courbent la tête, la redresser. Ils n'ont pas, quoiqu'on suppose du dehors, des espérances illimitées. Il ne serait même pas exact de parler en général d'espérance. Ils savent bien qu'en dépit des améliorations conquises, le poids de l'oppression sociale, un instant écarté, va retomber sur eux. Ils savent qu'ils vont se retrouver sous une domination dure, sèche, et sans égards. Mais ce qui est illimité, c'est le bonheur présent. Ils se sont enfin affirmés. Ils ont enfin fait sentir à leurs maîtres qu'ils existent. 

Ces mots ne sont pas ceux d'un délégué syndical ou d'un représentant des ouvriers d'ArcelorMittal, mais la conclusion d'un texte écrit en 1936 par Simone Galois - alias Simone Weil - intitulé La vie et la grève des ouvrières métallos. Oublions pour un temps les politiques, les économistes, les révolutionnaires, les donneurs de leçons, et relisons les oeuvres de Simone Weil - autres que religieuses et mystiques cette fois-ci - qui aujourd'hui encore, en une délicate période de notre histoire, abondent en pistes de réflexion, indépendamment du contexte historique où elles sont nées. 

Retour au centre, c'est-à-dire à l'homme, avec Simone Weil. Une pensée libre, terriblement lucide et utopique à la fois, qu'on se réjouit de n'être pas récupérable - c'est si rare - ni à gauche, ni à droite, parce que l'enjeu se situe au-delà de ces clivages. Tirée des Ecrits de Londres, la Note sur la suppression générale  des partis politiques est éloquente et mérite d'être citée pour sa pertinence qui dépasse - et de loin - la condition ouvrière ou les valeurs que nous croyons défendre: On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu'en prenant position pour ou contre une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soit contre. C'est exactement la transposition de l'adhésion à un parti. Comme dans les partis politiques, il y a des démocrates qui admettent plusieurs partis, de même dans le domaine des opinions les gens larges reconnaissent une valeur aux opinions avec lesquelles ils se disent en désaccord. C'est avoir complètement perdu le sens même du vrai et du faux. D'autres, ayant pris position pour une opinion, ne consentent à examiner rien qui lui soit contraire. C'est la transposition de l'esprit totalitaire. (...) C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s'est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée.

Ses éclairages parfois critiques ou intransigeants sur le syndicalisme, le marxisme ou le monde du travail face à la réalité de la vie et de la mort, n'ont rien perdu de leur modernité. Pas plus que son regard sur le pouvoir, dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, par exemple: Ceux qui possèdent un pouvoir économique ou politique, harcelés qu'ils sont d'une manière continuelle par les ambitions rivales et les puissances hostiles, ne peuvent travailler à affaiblir leur propre pouvoir sans se condamner presque à coup sûr à en être dépossédés. Plus ils se sentiront animés de bonnes intentions, plus ils seront amenés même malgré eux à tenter d'étendre leur pouvoir pour étendre leur capacité de faire le bien; ce qui revient à opprimer dans l'espoir de libérer.

Lisez ou relisez Simone Weil, et tout particulièrement, L'enracinement. Ecoutez à son propos, la voix d'Albert Camus: Quand une société court irrésistiblement vers le mensonge, la seule consolation d'un coeur fier est d'en refuser les privilèges. On verra dans "L'enracinement" quelle profondeur avait atteint ce refus chez Simone Weil. Mais elle portait fièrement son goût, ou plutôt sa folie, de vérité. Car si c'est là un privilège, il est de ceux qu'on paie à longueur de vie, sans jamais trouver le repos. Et cette folie a permis à Simone Weil, au-delà des préjugés les plus naturels, de comprendre la maladie de son époque et d'en discerner les remèdes (...) Grande par un pouvoir honnête, grande sans désespoir, telle est la vertu de cet écrivain. C'est ainsi qu'elle est encore solitaire. Mais il s'agit cette fois de la solitude des précurseurs, chargée d'espoir...

Que c'est bien dit!

Simone Weil, Oeuvres (coll. Quarto/Gallimard, 1999)

Simone Weil, L'Enracinement - Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain (coll. Folio Essais/Gallimard, 2008)

Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques (Climats, 2006)

29/09/2012

Morceaux choisis - Alberto Savinio

Alberto Savinio

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Les routes de Capri sont toutes les mêmes: abouliques, sans résistance, de véritables bévues. Au moment crucial, elles vous abandonnent, pour vous reprendre peut-être un peu plus loin, par intermittence, par saccades. Des routes erratiques, comme les coups d'archet des violonistes magyars. En effet, peu après, le sentier disparaît lui aussi, et mon chemin n'est plus marqué que par la lisière des champs, les cailloux disposés en ligne qui entament parfois une brusque descente tels des lits de torrents asséchés.

Le profond silence n'est parcouru que par le bruissement léger des feuilles, brisé par le bruit sourd des coups de bêche d'un paysan solitaire que son oeil tente en vain de découvrir parmi les feuilles touffues des orangers, des citronniers, et les ramages sombres, plombés des oliviers.

Rapide comme l'éclair, un lézard traverse le sentier, s'arrête un instant, le coeur battant, me fixe du haut d'un rocher, puis file et disparaît dans une fente entre les pierres. Des aloès pointus, des figuiers de barbarie bordent le chemin. Cependant, là-haut, leurs feuilles larges et épaisses ne portent pas les stigmates des défoulements enthousiastes de visiteurs passionnés. La vague des touristes n'a pas déferlé jusqu'ici. Les étrangers sont rares sur ces hauteurs et ceux que l'on rencontre ont acquis un caractère paysan, local.

Je laisse derrière moi les maisons de Caprile qui descendent par degrés jusque dans les champs. La résidence où la reine de Suède est en villégiature brille entre toutes, plus blanche, plus haute, plus voyante derrière son parc touffu et obscur.

Les grandes fenêtres qui donnent sur les terrasses sont ouvertes. Le vent joue dans les rideaux blancs, sur le fond sombre et mystérieux des chambres. Sur le bord de la première terrasse, une toile tendue pour protéger du soleil vibre, gonflée par le vent. A l'ombre de la toile, un fauteuil d'osier couvert de coussins. Jadis, la reine attendait, installée dans ce fauteuil, que son époux revienne de la mer. Mais à présent, le fauteuil est vide, la toile claque au vent, solitaire. Je songe à ma lointaine enfance...

Alberto Savinio, Capri (Le Promeneur, 1989)

traduit de l'italien par Christian Paoloni

image: Jean-Jacques Henner, Maisons à Capri (culture.gouv.fr)

08:06 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Littérature italienne | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; voyages; morceaux choisis; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

28/09/2012

Philippe Claudel

9782234073258-G.jpgPhilippe Claudel, Parfums (Stock, 2012)

En 63 textes courts - de Acacia à Voyage - Philippe Claudel revisite son enfance et son adolescence, évocatrices de ces parfums dont bien plus tard, il conserve les effluves dans sa mémoire d'homme: ce brouillard qui permet d'entrer au plus profond de soi-même, l'entêtante musique olfactive de la cannelle, la géographie de terre des draps frais, l'odeur de la croyance indéfectible des églises ou encore le sexe féminin qui ressemble au plus beau des songes.

Au fil de cette lecture attachante et emplie de douceur, chacun peut, comme de nouvelles variantes musicales, y ajouter ses propres parfums, autour d'autres mots et souvenirs.

Il est tard. Il est tôt. Les yeux brillants, négligeant la brûlure sur mes lèvres, je mords dans une grappe craquante pleine de fleurs, de sourires et de vent. C'est là tout le printemps qui vient à ma bouche.

Dans ces colonnes - sous Morceaux choisis - vous pouvez retrouver un texte extrait de ce livre, consacré aux ombellifères... 

02:32 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Philippe Claudel | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; essai; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

27/09/2012

Morceaux choisis - André Velter

André Velter

Portrait AV11.jpg

Une lueur sur le toit
On ne sort pas du rayon de lune
C'est aller à la verticale de soi
Et d'un désir plus fort que la mort
 
Il y a tant de fils à renouer dans l'air
Que le souffle fait corps avec le vide
On approche sans crainte d'un ciel noir
Qui est plein de murmures
Comme les rues de la ville
 
Au-dessus du règne de l'insomnie
Un effort physique violent pour accéder
A une offrande radieuse
Ou à la prière qu'improviserait une fée
 
Dieu n'est pas de la partie
L'élévation se joue à mains nues
Palier par palier degré par degré
Tandis qu'en esprit le mouvement se veut soutenu
Musique d'une sphère qui bat avec le coeur
 
Quoiqu'il arrive après
On ne touche plus la même terre
On a pouvoir sur le destin
Et l'univers résonne à la légère
D'un poème d'amour clandestin
 

André Velter, Avec un peu plus de ciel (Gallimard, 2012)

16:09 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie; anthologie; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

Musica présente - 33 Teresa Stich-Randall

Teresa Stich-Randall

soprano américaine, 1927-2007

*

Jean Sébastien Bach

Cantata, BWV 209

I. "Non sa che sia dolore"

(Choir and Orchestra of The Bach Guild, Anton Heiller)


08:14 Écrit par Claude Amstutz dans Jean Sébastien Bach, Musica présente, Musique classique, Teresa Stich-Randall | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique classique | |  Imprimer |  Facebook | | |

26/09/2012

Douna Loup 1c - Morceaux choisis

Douna Loup

littérature; récit; morceaux choisis; livres

Je suis née Nelly Machat.

Je mourrai Linda Breuse.

Grand écart, petit pas de côté. J'aime toutes les transfigurations.

Je déguise mes peines en rires, maquille des blessures à la bombe, je tague ma vie comme une jeune blonde qui va bientôt frôler les quatre-vingt-six ans. Le temps n'y changera rien. Je suis née au-delà des frontières. Je mourrai transfrontalière.

Je ne sais me tenir qu'aux lisières. Aux passages, toujours sidérée par la puissance du vil, par la prépondérance des forts, la loi de la jungle a soumis mon corps, je ne me débattrai pas, je saurai bien mourir quand le temps sera là, mais mon esprit n'abdiquera jamais, je suis une insurgée.

La vie me révolte. A bras-le-corps je la révolutionne. Je n'y ai jamais rien gagné mais, en bafouant ses codes, je me serai au moins brûlée de près au rêve de ma liberté.

Douna Loup, La paume de tes mains (Mercure de France, 2012) 

image: Linda Naeff, Sculpture (http://wizzz.telerama.fr)

Douna Loup 1b

Bloc-Notes, 17-26 septembre / Curio

En complément au récit de Douna Loup, voici un entretien que la romancière a accordé au moment de la parution de Les lignes de ta paume. Ci-dessous également, vous pouvez apercevoir, en deux vidéos, le monde de Linda Naeff qui l'a inspirée.






Douna Loup. Les lignes de ta paume (Mercure de France, 2012)

00:20 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Douna Loup, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; peinture | |  Imprimer |  Facebook | | |

Douna Loup 1a

Bloc-Notes, 17-26 septembre / Curio

Douna Loup 3.jpg

Tu as quatre-vingt-cinq ans et tu trouves encore l'énergie d'exister si fort que ton appartement est entièrement empli de tes quelques quatre mille tableaux et innombrables sculptures. Il y en a partout, dans la cuisine, le salon, la chambre, et tes oeuvres, même serrées, emballées de plastique, restent criantes.

Ainsi commence l'étonnant récit de Douna Loup, celui d'une vieille dame un peu fantasque, qui a traversé le siècle de Bagnolet à Genève, en passant par Porrentruy et Pully, capte l'attention d'une jeune fille et se confie à elle: Je veux que tu écrives ma vie. Que tu la poses. La déroules, la dérides, la fasse divaguer dans les lignes. Je veux que tu écrives pour moi ces kilos de souvenirs calés dans mes veines. Que tu éclates ces veines lourdes d'années.

De cette musique intime à deux voix, Les lignes de ta paume, se dessine sous nos yeux le portrait d'une femme nomade aux sourdes colères, solitaire, indépendante: Nelly Machat la voyageuse immobile, devenue Linda Breuse la dame aux chocolats. Et pourquoi donc? L'un des secrets de sa vie, abrités par son art qui lui permet de façonner désormais son propre monde: Quand je peins, je suis un voilier à l'abri du vent. Ca ne dure pas. Mais avec mes pinceaux j'accoste. Je m'apaise. (...) Et puis, lorsque autour de moi le vent reprend son souffle de plus belle, j'ai des bateaux de papiers colorés, des visages ahuris, des mains de terre et des bouches vociférantes pour m'accompagner dans la houle.  

De cet effort de mémoire, quand les pinceaux se sont tus et qu'elle livre à son interlocutrice les fragments de sa vie, Nelly dévoile le visage de sa mère suicidaire, les leçons de solfège auprès d'un instituteur qui lui fait perdre l'adresse du beau temps, ses talents de coiffeuse, la rencontre de son mari dans un bal, et la rupture sur le tard - avec tous: époux et enfants - qui lui permet d'éviter l'asphyxie et de s'épanouir dans l'espace de la peinture et de la sculpture. Libre enfin, transfigurée: Je déguise mes peines en rires, maquille mes blessures à la bombe, je tague ma vie comme une jeune blonde.

L'écriture de Douna Loup est aussi personnelle que dans son premier roman, L'embrasure, et se hisse même, peut-être, à un niveau plus élaboré sur le plan poétique ici, par un éclairage qui n'est pas sans rappeler celui de Jean-Michel Maulpoix, un autre orfèvre de la langue: J'aime les fleurs. Celles qui sont belles de n'avoir rien à prouver. Ou encore: Le corps de l'été te subjugue. Tu es amoureuse de ses mains d'herbe. (...) Tu aimes le ciel qui te surprend, celui qui tombe comme un duvet d'enfant qu'un rêve trop violent a percé. 

Ce récit est une fantaisie romanesque appuyée sur un personnage bien réel, Linda Naeff, que vous pouvez découvrir par le lien ci-dessous. Des éclats de vie entre Douna Loup et cette artiste a surgi ce fil tendu, né doucement d'abord, comme un flot souterrain, puis qui a trouvé tout à coup son point de jaillissement

Même si quelques snobs ou esprits chagrins se croient obligés de remarquer chez cette jeune romancière quelques fragilités de débutante, je n'ai pour ma part décelé ni préciosité, ni artifice. Sa narration est captivante, avec un sens du récit aussi envoûtant que L'embrasure. Un très beau livre tout simplement...

Les lignes de ta paume est à ce jour, sans conteste, mon livre préféré de cette rentrée littéraire! 

Douna Loup, Les lignes de ta paume (Mercure de France, 2012)

Douna Loup, L'embrasure (Mercure de France, 2010)

Linda Naeff: http://lindanaeff.populus.org/rub/2

Le poème de la semaine

Jacques Chessex

J'aime ta peau
J'aime son odeur d'air, de chambre
De lit qui a passé le fleuve des morts
Et sur la rive attend sans fin ton ombre
Avec les disparus et les images
De ce miroir où je ne te vois pas

J'aime ta peau sous mes paumes
Ô vivante entre les morts de cette eau calme
Miroir où pourrait glisser le visible d'une autre vie

Mais le monde
Ressemble à ce reflet mal saisissable
Sur ce corps entre l'imaginaire et la mémoire
J'ai ta peau sous mes doigts j'ai la moire
Dans la bouche mais les mots ne parlent pas
Vers l'aube où la mort les apaise même sans songe

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

24/09/2012

Colombe Schneck

images.jpgColombe Schneck, Val de Grâce (Stock, 2008)

Après nous avoir enchantés avec un pétillant roman, Sa petite chérie (chez le même éditeur) Colombe Schneck, pour notre plus grand bonheur, revient à l’écriture avec ce récit autobiographique, empreint de gravité et pourtant habillé d’une infinie douceur. Exception faite des premières pages, terribles – la dégradation fulgurante et le décès de sa mère – le personnage principal de ce texte est bien le Val de Grâce, lieu dont les murs, les objets, les couleurs évoquent le paradis merveilleux de l’enfance, les visages de ses habitants ou hôtes de passages aujourd’hui disparus, pour la plupart d’entre eux. Colombe Schneck nous apprend à écouter, à regarder, à sentir pour prolonger le souvenir de moments inoubliables et tenter de transmettre aux siens cet art de vivre présent à chaque page de ce livre, tel un trésor enfoui au plus profond de l’être. Avec pour seul bagage son intime musique des mots et des sentiments, son empathie, sa légèreté, elle compose, malgré les blessures du temps, une ode rayonnante à la Vie ! 

également disponible en coll. de poche (J'ai Lu, 2010)

N3 - C Schneck.ppt

08:40 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |