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13/04/2012

Morceaux choisis - Nirmalprabha Bordoloï

Nirmalprabha Bordoloï

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Si tu portes dans ton coeur un coin de forêt
Tu trouveras l'ombre où goûter le repos.
Si tu gardes dans ton coeur un peu de ciel bleu
Un couple d'oiseaux y prendra son essor.
 
 

Nirmalprabha Bordoloï, Voix de femmes - Anthologie / Poèmes et photographies du monde entier (Editions Turquoise, 2012)

06:53 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

12/04/2012

Annie François

Bloc-Notes, 12 avril / Les Saules

littérature; récit; document; livres

Avec Mine de rien s'achève, partiellement inaboutie, cahotante et comme vidée de ses forces, la trilogie par laquelle Annie avait rntrepris de raconter sa vie, considérée sous le triple rapport de ses relations au livre: Bouquiner, puis au tabac: Clopin-Clopant, et enfin à la souffrance. Ainsi s'exprime son compagnon François Chaslin dans ce texte poignant qu'est De guerre lasse, comblant les trous du récit laissés par Annie François elle-même, à la fin de sa vie. Au regard de l'intérieur se superpose ainsi celui du conjoint: deux réalités bouleversantes, intrinsèquement mêlées.

Tout commence donc un ténébreux 8 février 1991, quand les médecins de Annie François diagnostiquent un cancer du sein. Pas de quoi lui ôter le goût de vivre, ni celui pour son travail aux éditions du Seuil, ni la complicité avec François. Elle sait exprimer en revanche, comme nulle autre, l'altération de la fraîcheur et de l'innocence qu'entraîne la maladie quand tout bascule: la concrétisation de l'abstrait, dit-elle. Ainsi que dans ses précédents ouvrages, l'humour - même s'il fait un peu mal dans ce récit - reste une de ses armes favorites, dont elle use comme d'un bouclier fissuré, mine de rien: Tout milite pour réserver ses angoisses à ses médecins et confrères du malheur. C'est ainsi que j'ai créé le club des irradieuses - fort de quatre membres -, partant du principe qu'on ne peut parler de golf qu'avec des golfeurs et de cancers qu'avec des cancéreux. Même là règnent le mensonge, l'esquive, la dérobade. C'est pourtant dans ces cercles très fermés qu'on peut échanger de vraies informations et surtout se livrer à un humour noir salutaire. Je n'ai jamais autant ri qu'avec Domio, Danièle et Catherine

Elle traduit aussi, avec beaucoup de justesse, la sensation du vide et de l'abandon qui suit un cap critique auquel succède un repos temporaire: Après ce combat intense, presque quotidien, centré sur ma bosse alimentaire, on me livre à mes démons intérieurs, qui adorent le vide et détestent l'action, d'où leur prédilection pour la nuit et les insomnies, pour les temps morts, bien nommés.

Si Mine de rien est un hymne formidable à la vie et s'attache à mettre en lumière - même en situation précaire ou dans la souffrance, la rage, le découragement - le bon côté des choses, son auteur n'en délivre pas moins quelques messages qui mériteraient d'être entendus de toute personne proche en pareilles circonstances: L'entourage baigne dans une abominable confusion des sentiments: angoisse et sollicitude, empathie et exaspération, tendresse et brutalité. Et, réciproquement, du malade envers son entourage. Fais gaffe, ma fille, fais gaffe. Ailleurs, Annie François ajoute: Son rôle est bien ingrat; même démoralisé, même ratiboisé d'angoisse et de fatigue, voire moribond, le malade est actif; même attentif, même aux petits soins, l'entourage est passif. L'un est acteur, souvent peu doué pour son rôle; l'autre spectateur qui ne peut ni applaudir ni huer la pièce qui se joue sous ses yeux. Une approche mutuelle à petits pas, qui réduit peu à peu la distance entre la scène et la ville. Le spectacle demeure, mais les amis intimes comprennent mieux les sautes d'interprétation ou d'humeur de l'actrice.

Le pire n'est pas la fuite, qui trahit une sorte de peur de la contagion de la mort, l'anticipation d'une séparation programmée. Non, le pire, c'est la sollicitude forcée, dit-elle encore.

Annie François a tenu le coup pendant dix-huit ans, forte de sa curiosité, de ses passions, de son entourage. Elle s'est éteinte en juin 2009. Ses cendres, mêlées de terreau, ont été enfouies dans un bel endroit, entre les racines d'un arbuste piquant, conformément à ses volontés... 

Annie François, Mine de rien - Autobobographie 
suivi de:
François Chaslin, De guerre lasse
(Seuil, 2012)

11/04/2012

Morceaux choisis - Henry Miller

Henry Miller

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Le meilleur de l'art d'écrire, ce n'est pas le mal réel qu'on se donne pour accoler le mot au mot, pour entasser brique sur brique; ce sont les préliminaires, le travail à la bèche que l'on fait en silence en toutes circonstances, que ce soit dans le rêve ou à l'état de veille. Bref, la période de gestation. Personne n'a jamais réussi à jeter sur le papier ce qu'il avait primitivement l'intention de dire. La création originale, qui est continue, que l'on écrive ou non, participe du flux élémentaire. Elle s'inscrit hors de toutes dimensions, de toutes formes, de toutes durées. Dans cet état préliminaire, qui est création et non naissance, les éléments appelés à disparaître ne sont pourtant nullements détruits; un principe qui se trouvait déjà être présent, marqué au sceau de l'impérissable, par exemple la mémoire, la matière, Dieu, surgit à l'appel et l'être s'y précipite comme le fétu de pailledans le torrent. Mots, phrases, idées, si subtils et ingénieux soient-ils, coups d'ailes les plus forcenés de la poésie, rêves les plus profonds, visions les plus hallucinantes, ne sont que hiéroglyphes grossiers gravés par la douleur et la souffrance en commémoration d'un événement qui demeure intransmissible.

Dans un monde suffisamment ordonné, il serait utile de faire l'effort déraisonnable de noter de tels hasards miraculeux. Cela n'aurait à vrai dire aucun sens. Si l'humanité prenait le temps de se rendre compte des choses, qui saurait se contenterd'une contre-façon, quand il n'est que de tendre la main pour saisir le réel? Qui aurait envie d'allumer la radio pour écouter Beethoven, par exemple, dès lors qu'il lui suffirait de se tourner vers lui-même pour vivre les extases d'harmonie que Beethoven a désespérément tenté d'enregistrer? Toute grande oeuvre d'art, si elle atteint la perfection, sert à nous rappeler, mieux: à nous faire rêver l'intangible éphémère, c'est-à-dire l'univers. Elle ne jaillit pas de l'entendement, on l'y admet ou on l'en rejette. Admise, elle instille une vie nouvelle. Rejetée, nous en sommes diminués d'autant. Quel que soit son objet, elle ne l'atteint jamais: elle contient toujours un plus dont le dernier mot ne sera jamais dit. Et ce plus, c'est ce que nous lui ajoutons dans notre appétit terrible de ce dont chaque jour qui s'écoule est la négation. Si nous nous admettions nous-mêmes aussi complètement que nous admettons l'oeuvre d'art, l'univers entier de l'art périrait de carence alimentaire. 

Henry Miller, Sexus (Bourgois, 1995)

traduit de l'américain par Georges Belmont

image: Henry Miller, Really the Blues

15:23 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

Le poème de la semaine

Marceline Desbordes-Valmore

merci à Christiane H

J'ai voulu, ce matin, te rapporter des roses,
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.
 
Les noeuds ont éclaté, les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
 
La vague en a paru rouge et comme enflammée,
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

02:49 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

10/04/2012

Morceaux choisis - Louis-Ferdinand Céline

Louis-Ferdinand Céline

Louis-Ferdinand Céline.jpg

Je vous l'accorde, tout le monde peut reconnaître une fièvre, une toux, une colique, gros symptômes pour le vaste public... mais seuls les petits signes intéressent le clinicien... J'arrive à l'âge où sans être du tout naturaliste, le rappel des petites saloperies, mille et mille, analogues ou contradictoires, peut me faire encore réfléchir... à ce propos, il m'est assez souvent reproché de trop m'étendre sur mes malheurs, d'en faire état... Pouah! ne dirait-on pas le drôle qu'il est le seul à avoir eu certains ennuis, le fat!... corniguedouille! oui et non!... combien je reçois de lettres d'insultes tous les jours? sept à huit... et de lettres de folle admiration?... presque autant... ai-je demandé à rien recevoir? que non! jamais!... anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions!... bien sûr que je ne suis pas le seul aux certains ennuis! mais les autres qu'en ont-ils fait de leurs certains ennuis? Ils s'en sont servis à me salir, au moins autant que ceux d'en face!... ennemis soi-disant... à la noce! 

Il se lamente!... tudieu, vous dis, c'est pas fini! le mur des lamentations est plus solide que jamais! deux mille années!... admirez!... la muraille de Chine bien plus vieille!... et que le jour où elle s'abattra vous serez tous dessous, poudre de briques...

Louis-Ferdinand Céline, Nord (coll. Folio/Gallimard, 1997)

Valérie Zenatti

9782879296968.gifValérie Zenatti, Les âmes soeurs (Editions de l'Olivier, 2010)

 

On dit que toutes les âmes ont été façonnées deux par deux à la Création, à partir de la même matière sensible, avant d’être séparées. Depuis, elles sont à la recherche l’une de l’autre et lorsqu’elles se retrouvent, elles n’ont pas besoin de parler pour se reconnaître. Ce sont les âmes sœurs.

 

Tel est le cadre de cet épatant roman conjugué au féminin, dont l’un des deux personnages, Lila, délivre la clef.

 

Un beau matin Emmanuelle, épouse d’Elias, mère de famille, pas franchement dépressive mais consciente de s’enfoncer dans la routine, la grisaille et l’ennui, décide de prendre un jour de liberté, afin de stimuler ce besoin d’exister qu’elle nourrissait au temps de sa jeunesse. Ce moment unique, elle le consacre pour l’essentiel à la lecture d’un livre qui dévoile la confession de Lila, reporter de guerre, photographe, illuminée par une passion auprès de Malik – victime d’un accident mortel – dont le deuil paralyse ses activités, la prive de repères, avant que le temps imperceptiblement ne l’invite, dans une quête de ses origines, à se construire une nouvelle vie où les ombres du passé s’estompent peu à peu, sans trahir ni mentir.

 

Autant Lila incarne un personnage fort qui a mordu la vie à pleines dents, a connu et aimé les situations extrêmes, autant Emmanuelle, plus effacée, a passé à côté du grand amour avec Gabriel, et peine à se consoler de la disparition de sa meilleure amie, Héloïse, emportée par un cancer. Son plaisir de lecture, ainsi que la fascination qu’exerce Lila vont raviver ces douleurs, mais aussi lui permettre de se réconcilier avec elle-même et envisager l’avenir avec davantage de clairvoyance, d’harmonie et de reconnaissance.

 

Une histoire délicate et attachante qui appartient à tout le monde, car tous un jour, nous franchissons la porte d’une librairie ou d’une bibliothèque pour nous approprier un roman, rêver une autre vie avec ses personnages qui déposent dans notre fragile espace intérieur ces fleurs rares qui transfigurent notre quotidien et l’envahissent parfois d’une saveur si particulière.  

 

Auteur de livres pour la jeunesse et traductrice de Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti signe en 2006, aux Editions de l’Olivier, En retard pour la guerre, adapté pour le cinéma par Alain Tasma sous le titre Ultimatum – avec Gaspard Ulliel, Jasmine Trinca, Michel Boujenah et Anna Galiena - disponible en coll. Points/Seuil depuis 2009.


Les âmes soeurs est également disponible en format de poche (coll. Points/Seuil, 2011)

00:03 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

09/04/2012

Morceaux choisis - Remo Fasani

Remo Fasani

Grisons.jpg

Se lever tout doucement avec l'aube,
grandir avec la matinée,
souffler durant l'après-midi,
se reposer quand vient le soir,
dormir en paix la nuit entière,
se réveiller au jour nouveau:
telles sont les vingt-quatre heures
de la brise de Sils Maria,
et son cycle sans fin.
 

Remo Fasani, Novénaires - postface de Philippe Jaccottet (Editions Conférence, 2011)

image: Sils Maria (Grisons)

Giuseppe Genna

Bloc-Notes, 9 avril / Les Saules

littérature; roman; policier; livres

Certains livres sont à prendre ou à laisser, tant ils véhiculent des images extrêmes, destabilisantes, une thématique dont on ne sait que penser jusqu'à la fin dernière qui n'en est pas tout à fait une. Tel est le cas de L'année-lumière de Giuseppe Genna, faux roman policier, fiction documentaire, oeuvre onirique préfigurant les temps futurs, faux roman philosophique aux multiples clefs ouvrant les portes sur le mensonge des siècles? A chacun de choisir l'étiquette qui convient, même si, en définitive, ce bouquin inclassable est peut-être tout cela à la fois. Car il faut le suivre, Giuseppe Genna, et l'histoire qu'il nous raconte n'est pas évidente. Alors, commençons par le début, l'intrigue.

L'histoire démarre avec un personnage redoutable, Mentor. On pourrait dire qu'il est dépourvu d'imagination, de créativé, de désir et pourtant, il est aussi redoutable qu'un cobra. Dirigeant influent dans une multinationale des télécommunications - la Komtel - il est malin, pratique un humour dévastateur, ancré dans une réalité où seuls les colossaux bénéfices de l'entreprise lui tiennent lieu de croyance. C'est son jeu d'échecs à lui, sa raison d'être, son emblème de trahison permanente. Bref, rien de shakespearien chez lui. Amoureux de sa femme Maura - une quadragénaire peu préparée aux renversements du destin - il éprouve un certain soir, en face d'elle, le choc de sa vie: Elle est étendue, inerte, elle semble de cire. Une dépouille disposée pour la veillée. Il la secoue, ça ne sert à rien. Il hurle. Puis sent qu'elle est chaude, pas froide. Elle est dans le coma. Que lui est-il donc arrivé? 

Mais d'autres soucis rongent Mentor: Nelson Kinnock tout d'abord, administrateur délégué de la Komtel anglaise, qui rêve de mettre fin au trafic d'influences de Mentor et du Prophète, son alter ego de la branche italienne; l'Affairiste ensuite, venu d'Afrique du Sud, afin de provoquer la chute de Mentor et qui en Maura reconnaît les traits de sa propre épouse Antonya, emportée par un cancer, ce qui va compliquer sa mission.

Le dénominateur commun de toutes les secousses sismiques de cet étrange roman est, en point de mire, le pouvoir dont les tentacules gagnent l'économie, la religion, la politique et s'insinue jusque dans les plus fragiles ou les plus basses oeuvres tel un virus mortel. Tout le monde cache des secrets. Les secrets sont la première marchandise, le premier objet d'échange. C'est l'argent à l'état réel. C'est le moteur du scandale. Le moteur de la tragédie. La tragédie, c'est le scandale qui explose.

Davantage qu'un récit de plus sur les coulisses de la finance, L'année-lumière ouvre à cette parodie du réel qui, à grand renfort d'images, de campagnes marketing et de slogans publicitaires, impose les contours d'une humanité vitrifiée, futuriste, dont l'âme rigidifiée n'est pas sans rapport avec la mer blanche d'Arkhangeslk que Mentor explore à la fin de ce livre: Le pôle magnétique est là, non loin, l'axe de rotation de la planète fore la croûte de glace éternelle. Qui est en train de fondre dans une progression incessante. La précession advient ici, secrète, dans les nuits boréales. Le soleil est toujours bas, ne fait pas fondre les glaces. Chaque rayon de soleil qui arrive ici est une chaîne de lumière froide, condensée dans l'air raréfié.

D'une construction très originale - parfois un peu déroutante - L'année-lumière est servi par une langue acide et explosive et des images fortes, au service d'un autre chapitre à ce meilleur des mondes possibles, alternant avec des moments de pure poésie dans la dernière partie du roman où émerge même - au-delà de la fin, Giuseppe Genna dixit - le Cardinal qui à l'issue du Conclave, apparaît sous les traits de Benoît XVI: Il est seul et ouvre son manteau, et sous son manteau il n'y a pas de corps, et on voit l'univers et toutes les étoiles.

Un monde d'enfer ou de grâce? A travers l'histoire de Maura échappant à ces foyers de mythologie contemporaine - le mensonge érigé en dogme de survie - Giuseppe Genna laisse au lecteur le dernier mot. Et il ne saurait être ni noir, ni blanc...

Giuseppe Genna, né à Milan en 1969, a déjà publié en langue française Sous un soleil de plomb en 2004 et La peau du dragon en 2006, tous deux parus aux éditions Grasset.     

Giuseppe Genna,  L'année-lumière (Métailié, 2012)

08/04/2012

Heureuse fête

Bloc-Notes, 8 avril / Les Saules

Heureuse fête de Pâques à vous tous: famille, proches, amis visibles ou invisibles, promeneurs amoureux au pays des livres, de la musique et des belles émotions de la vie. Un signe discret que ces germes d'espoir, de réconciliation et de joie partagés... Aux grandes orgues de la cathédrale d'Anvers, Peter Van de Velde interprète le choeur final de La passion de Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, dans sa transcription de Charles-Marie Widor.


00:05 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Jean Sébastien Bach, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique classique | |  Imprimer |  Facebook | | |

07/04/2012

Steven Carroll 1b

Steven Carroll: Le rire - extrait

Steven Carroll 2.jpg

La première chose que j'entends quand les applaudissements s'apaisent, c'est son rire. Ce rire de Vic dont je suis tombée amoureuse la minute où je l'ai entendu pour la première fois. Il était tout entier dans ce rire. Un rire immense, sans la moindre trace de moquerie. Rien à voir avec les petits sourires en coin de George Bedser, ou les grognements de Bruchner. Un grand rire généreux, qui vous donnait envie de vous blottir dans son ombre. Qui vous donnait envie de rire avec lui, même si on ne savait pas pourquoi on riait. 

A peine ai-je entendu son rire que l'évidence m'a frappée: ce n'est plus le même rire. Il y manque quelque chose. Ce rire-là ne m'est pas familier. Il a perdu sa générosité, il n'est plus que bruyant. 

Vic discute avec George Bedser. Ils éclatent de rire encore une fois, puis Bedser s'éloigne. Vic n'est jamais en reste pour trouver des interlocuteurs quand il en a envie. Peu importe où il est. Dans le plus perdu des villages, il sautera sur la moindre occasion de parler à quelqu'un. Mais je le connais, celui-là, s'écriera-t-il tout à coup au fin fond de la plua reculée des campagnes, attends un peu que j'aille lui dire un mot. Mais Bedser s'est éloigné, et Vic me lance un regard en biais parce qu'il sait d'avance ce que je m'apprête à lui dire. 

Je vois qu'il a l'allure avachie des ivrognes. Son corps s'affaisse, des épaules aux genoux, qui ne tarderont pas à fléchir à leur tour. Ils sont tous pareils dès qu'ils ont quelques verres dans le nez. Des bonshommes de cire fondant au soleil. Pas un n'y échappe. Vic n'en est pas encore tout à fait là, mais il en prend le chemin. Je commence à le connaître, depuis le temps. Et quand il relève les yeux, , j'y vois cette lueur hagarde qu'ils ont tous. Est-ce que ça vaut vraiment la peine? Et faut-il que je lui parle de son rire par la même occasion? Faut-il que je lui dise que depuis un certain temps il ne me donne plus envie de rire avec lui? Que ce n'est plus le rire que j'aimais autrefois? Au lieu de lui faire écho, j'ai seulement envie de lui dire de se taire. J'aimerais qu'il puisse entendre son rire comme je l'entends ce soir, et qu'il s'arrête. J'aimerais qu'il se calme un peu sur la bière. Tandis que je traverse le salon en retournant toutes ces questions dans ma tête, il me regarde comme s'il savait déjà ce que j'ai l'intention de lui dire.

Si je le lui dis, je deviens une emmerdeuse. Personne ne souhaite passer pour une emmerdeuse. Les femmes des autres peuvent bien jouer à ce jeu-là, moi, je ne m'y prêterai pas. Jamais je ne m'abaisserai à ça. Je m'en irai avant. Et ce ne sont pas des paroles en l'air. Alors nous restons debout côte à côte sans rien nous dire, comme deux étrangers sur une piste de danse. Et cela pourrait être agréable, car nous avions été autrefois des étrangers qui se taisaient ensemble et prenaient du bon temps. A ceci près qu'alors nous avions toute une vie devant nous. C'était un silence nourri de promesses. Un silence joyeux. Aujourd'hui, la joie a disparu. Le silence qui nous échoit à présent n'est plus celui qui vous emplit quand vous avez l'impression que votre vie va décoller comme une fusée pour Mars. Ce n'est plus le silence qui précède les confessions fiévreuses que vous vous apprêtez à faire à l'homme de votre vie. Le silence que nous partageons désormais, c'est le silence triste et familier qui retombe après que l'on s'est tout dit.

En sorte que je suis soulagée  quand les discours reprennent. Ils nous évitent de nous adresser la parole. Ils nous permettent de rire chacun de notre côté, puisque c'est aux plaisanteries d'un autre que nous rions. Et je sais déjà que quand j'entendrai son rire, ce ne sera plus le rire que j'ai tant aimé autrefois. 

Steven Carroll, De l'art de conduire sa machine (Phébus, 2001)

image: Steven Carroll et son fils Leo

00:17 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Steven Carroll | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |