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11/11/2012

Lire les classiques - Odilon-Jean Périer

Odilon-Jean Périer

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Ecoutez-moi si vous m'aimez:
Je suis sauvé lorsque je chante; 
Et toi, surtout, que j'ai formé 
De ma plus douce voix vivante:
Tes beaux cheveux bien éclairés 
Comme le feu dans la poussière 
Te font pareil aux oliviers, 
Tes mains connaissent un mystère 
Dont il reste de l'or aux doigts... 
Si tu es dieu, révèle-toi.
 
Garde ton sang, bouche mordue, 
J'y vois la trace de ton coeur:
Sur la voie que tu as perdue 
Je t'ai suivi comme un chasseur.
 
Es-tu cette étoile sauvage? 
Je te salue, ô visiteur, 
Dans la lumière et la douleur, 
Visage doux comme une plage 
Usée, habituée aux vagues... 
Tu es l'amour aux mains profondes:
Partageons ce pain et ce sel...
 
Salut, dans le milieu du monde, 
Salut à mon ami mortel.
 
Puis-je mourir, quelle folie! 
N'entends-tu pas ma poésie 
Et ce coeur battre, ô bouche d'or? 
Je suis le berger de ces ombres 
Et le principe de ces choses 
Ayant fait oeuvre de mon corps 
Je suis vainqueur, il se repose, 
Et je retourne à mes trésors.
 
Homme enfermé, l'orgueil t'égare 
Libre et vivant, devant un mur. 
Accorde-moi ce corps avare, 
Ne sois, enfin, qu'un esprit pur.
 
Amour, ce serait par faiblesse...
 
Mais, par faiblesse, sois heureux.
 
Laisse ces ruses sans noblesse 
J'ai vu la flamme dans tes yeux... 
Alors, il me prend par la tête, 
Porte la nuit dans mes fénêtres, 
Porte sur moi son souffle ardent, 
Par les genoux brise ma force 
Et, comme un cheval qui s'emporte, 
Jette ses cheveux dans le vent...
 
Je suis seul. Je serre les dents.
 
Plus tard, un soir comme les autres, 
La poésie monte et se pose, 
L'eau merveilleuse monte en moi, 
Le dieu se pose dans ma chambre, 
Tout est changé, c'est que je chante:
Amour, entendez-vous ma voix?
Mais le Démon n'écoute pas, 
Il pleure dans ses mains profondes...
 
Les poètes sont seuls au monde.
 

Odilon-Jean-Périer, Ecoutez si vous m'aimez, dans: Poèmes (Labor, 2005)

image: Bruxelles (endroits.blogspot.com)

09:44 Écrit par Claude Amstutz dans Lire les classiques, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie; anthologie; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

10/11/2012

Morceaux choisis - Georges Bernanos 1b

Georges Bernanos

Voici la bande-annonce du film de Robert Bresson, Le journal d'un curé de campagne, d'après le roman de Georges Bernanos et réalisé en 1950, avec Claude Laydu, Adrien Borel, Marie-Monique Arkell, Nicole Ladmiral, Jean Riveyre, Nicole Maurey, Antoine Balpêtré et Martine Lemaire.


Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne (coll. Livre de poche/LGF, 1975)

07:59 Écrit par Claude Amstutz dans Films inoubliables, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; cinéma; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

Morceaux choisis - Georges Bernanos 1a

Georges Bernanos

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Je suis rentré chez moi très tard, et j'ai croisé sur la route de vieux Clovis qui m'a remis un paquet de la part de madame la comtesse. Je ne me décidais pas à l'ouvrir, et pourtant, je savais ce qu'il contenait. C'était le petit médaillon, maintenant vide, au bout de sa chaîne brisée. 

Il y avait une lettre. La voici. Elle est étrange.

Monsieur le curé, je ne vous crois pas capable d'imaginer l'état dans lequel vous m'avez laissée, ces questions de psychologie doivent vous laisser parfaitement indifférent. Que vous dire? Le souvenir désespéré d'un petit enfant me tenait éloignée de tout, dans une solitude effrayante, et il me semble qu'un autre enfant m'a tirée de cette solitude. j'espère ne pas vous froisser en vous traitant ainsi d'enfant? Vous l'êtes. Que le bon Dieu vous garde tel, à jamais!

Je me demande ce que vous avez fait, comment vous l'avez fait. Ou plutôt, je ne me le demande plus. Tout est bien. Je ne croyais pas la résignation possible. Et ce n'est pas la résignation qui est venue, en effet. Elle n'est pas dans ma nature, et mon pressentiment là-dessus ne me trompait pas. Je ne suis pas résignée, je suis heureuse. Je ne désire rien.

Ne m'attendez pas demain. J'irai me confesser à l'abbé X... comme d'habitude. Je tâcherai de le faire avec le plus de sincérité, mais aussi avec le plus de discrétion possible, n'est-ce-pas? Tout cela est tellement simple! Quand j'aurai dit: "J'ai péché volontairement contre l'espérance, à chaque heure du jour, depuis deux ans ", j'aurai tout dit. L'espérance! Je l'avais tenue morte entre mes bras, par l'affreux soir d'un mars venteux, désolé... j'avais senti son dernier souffle sur ma joue, à une place que je sais. Voilà qu'elle m'est rendue. Non pas prêtée cette fois, mais donnée. Une espérance bien à moi, rien qu'à moi, qui ne ressemble pas plus à ce que les philosophes nomment ainsi, que le mot amour ne ressemble à l'être aimé. Une espérance qui est comme la chair de ma chair. Cela est inexprimable. Il faudrait des mots de petit enfant.

Je voulais vous dire ces choses dès ce soir. Il le fallait. Et puis, nous n'en parlerons plus, n'est-ce pas? plus jamais! Ce mot est doux. Jamais. En l'écrivant, je le prononce tout bas, et il me semble qu'il exprime d'une manière merveilleuse, ineffable, la paix que j'ai reçue de vous.

J'ai glissé cette lettre dans mon Imitation, un vieux livre qui appartenait à maman, et qui sent encore la lavande qu'elle mettait en sachet dans son linge, à l'ancienne mode. elle ne l'a pas lus souvent, car les caractères sont petits et les pages d'un papier si fin que ses pauvres doigts, gerçés par les lessives, n'arrivaient pas à les tourner.

Jamais... plus jamais... Pourquoi cela?... C'est vrai que ce mot est doux. 

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne (coll. Livre de poche/LGF, 1975)

Claude Laydu: Journal d'un curé de campagne, de Robert Bresson (1950)

07:47 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; morceaux choisis; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

François Bizot

littérature; récit; livresFrançois Bizot, Le portail (Coll. Folio/Gallimard, 2002)

 

François Bizot, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, est fait prisonnier au Cambodge, en 1971. Enchaîné, il passe trois mois dans un camp de maquisards. Chaque jour, il est interrogé par l'un des plus grands bourreaux du vingtième siècle, futur responsable de plusieurs dizaines de milliers de morts: Douch. Au moment de la chute de Phnom Penh, en 1975, François Bizot est désigné par les khmers rouges comme l'interprète du comité de sécurité militaire de la ville chargé des étrangers auprès des autorités françaises. Il est le témoin privilégié d'une des grandes tragédies dont certains intellectuels français ont été les complices...


Récit âpre et dur qui nous raconte la détention de l’auteur, fait prisonnier par les khmers rouges. Une écriture splendide pour dire la survie, les contradictions du pouvoir et la relation ambiguë entretenue avec son geôlier Douch, auquel il doit sa libération, mais aujourd’hui en prison, condamné à la perpétuité pour crimes contre l’humanité. Un livre singulier d’une puissance inouïe.

06:16 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

08/11/2012

La citation du jour

Lucien de Samosate

citation; livres

La Fortune peut tout, même ce qui est impossible: elle élève les petits, elle abaisse les grands. Elle humiliera ton faste et ton orgueil, quand même un fleuve d'or te verserait ses ondes; le vent ne renverse ni le jonc ni la mauve, mais il jette à bas les plus grands chênes et les platanes.

Lucien, Epigrammes - suivi de: Alberto Savinio, Apologie du dilettante (Le Promeneur, 2010)

image: Curio, Tessin (Suisse)

09:44 Écrit par Claude Amstutz dans La citation du jour, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : citation; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

07/11/2012

Le poème de la semaine

Alexandre Voisard

Ceux qui s’aiment
connaissent les haies secrètes de l’attente.
Ceux qui s’aiment
savent où murmure la pluie
et où dorment les roses
du rêve éternel et multiple.
 
Ceux qui s’aiment
cuirassent le sommeil
et mènent les étoiles au bout du monde,
du bout de leurs doigts.
Ceux qui s’aiment
brisent les frontières du sentiment.
 
Ceux qui sèment
la lumière de leur regard
sur les pierres de minuit.

 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

06/11/2012

Au bar à Jules - Des yeux

Un abécédaire: Y comme Yeux

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A l'âge de seize ans, jugé asocial, hostile à mon entourage et destructeur de son héritage, mes parents m'avaient contraints à rencontrer un psychiâtre - une aventure qui dura à peine trois semaines - en ville de Bienne. S'aventurant sur le terrain de la sexualité qui devait forcément renfermer la clef de mon attitude, il me demanda ce qui, d'emblée, m'attirait chez une femme. Quand je lui répondis que c'étaient les yeux, il m'affirma que cela révélait une nature immature, les yeux étant une expression asexuée du désir. Rien que ça! Avait-il tort ou non, peu importe, sinon qu'aujourd'hui encore, quand je me souviens des personnes qui m'ont marqué dans la vie et dans mon imaginaire - le cinéma par exemple - ce sont toujours les yeux qui représentent cette concentration de l'émotion que j'ai retenue, empreinte d'un bouleversement des sens et de l'âme, chassant la raison comme ces eaux profondes qui dépossèdent le rivage de ses mouvements les plus immuables.

Bien mieux que je ne le puis, les poètes, traqueurs de l'invisible, ont composé cet incomparable arc-en-ciel célébrant tour à tour la fragilité, la coquetterie, la force, l'espièglerie, la tendresse ou la légèreté. Même si l'on pourrait citer Charles Baudelaire, Victor Hugo, Louis Aragon ou Paul Eluard, c'est à Jules Supervielle que reviennent, peut-être,  parmi les plus beaux vers sur ce regard puisé au plus intime de moi-même:

Chers yeux si beaux qui cherchez un visage,
Vous si lointains, cachés par d'autres âges,
Apparaissant et puis disparaissant
Dans la brise et le soleil naissant,
 
Et d'un léger battement de paupières,
Sous le tonnerre et les célestes pierres
Ah ! protégés de vos cils seulement
Chers yeux livrés aux tristes éléments.
 
Que voulez-vous de moi, de quelle sorte
Puis-je montrer, derrière mille portes,
Que je suis prêt à vous porter secours,
Moi, qui ne vous regarde qu'avec l'amour.

Même les auteurs mystiques ont consacré d'admirables pages aux yeux, tels Jean de la Croix: Que Te voient mes yeux car Tu es leur éclat, et je ne veux les avoir que pour Toi, et Blaise Pascal: Les yeux sont les interprètes du coeur.

Comment ne pas conclure cet hommage sans invoquer le cinéma dont bien des yeux m'ont chamboulé au fil des ans! En voici quelques-uns dont vous pouvez retrouver les noms - si besoin est - à la fin de cet article, ainsi que plusieurs références littéraires...

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Jules Supervielle, Le forçat innocent (coll. Poésie/Gallimard, 1989)

Jean de la Croix, Le cantique spirituel (coll. Points Sagesse/Seuil, 2005)

Blaise Pascal, Ecrits sur la grâce / Discours sur les passions de l'amour (coll. Petite Bibliothèque/Rivages, 2007) 

images: Montgomery Clift, Elizabeth Taylor, Lucia Bosé, Brigitte Bardot, Dirk Bogarde, Grace Kelly, Harriet Andersson, Cyd Charisse, Audrey Hepburn et Giulietta Masina

Musica présente - 38 Annie Fischer

Annie Fischer

pianiste hongroise, 1914 - 1995

*

Bela Bartok

Piano concerto No 3

(Bavarian Radio Symphony Orchestra, Ferenc Fricsay)


01:29 Écrit par Claude Amstutz dans Annie Fischer, Bela Bartok, Musica présente, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique classique | |  Imprimer |  Facebook | | |

05/11/2012

Morceaux choisis - Catherine Pozzi/Paul Valéry

Catherine Pozzi/Paul Valéry

littérature; correspondance; morceaux choisis; livres

A Paul Valéry
(extrait)

Vence, samedi le 27.1.1925

Est-ce que ceci est une lettre à quelqu'un? Pour qui serait-elle écrite? Mais à soi, comme toutes les lettres qu'on écrit. Ou bien au témoin invisible dont la présence est nécessaire afin que résonnent en quelque esprit toutes les paroles inutiles qui sont prononcées dans le monde. (...) Comment est-il le plus beau d'agir, face à celui qui vous a fait le plus de mal, et qui ne le comprend pas? Est-ce d'en exposer l'histoire, afin que le silence ait ensuite une raison? Comme si la raison valait quand balancent contre vous les désirs les plus noués avec la vie, et l'égoïsme de la vie qui vous a choisi pour sa propre nourriture! Que votre sang coule un peu dans ces circonstances, it is part of the thing, et ne vous justifiera jamais de vous en aller.

Il ne faut pas se justifier. Il est, aussi, lâche de faire ressentir la blessure en l'infligeant, à qui refuse de la comprendre, expliquée. Le premier moyen est pauvre, le second, médiocre. Et puis, dans un coeur désespéré en vérité, il n'y a place que pour la fatigue. Les coups sont donc indignes de lui, comme les discours. C'est pour vous éviter les uns et les autres, Valéry, que j'ai voulu que vous ne vissiez plus mon visage.

La prudence du ciel, en me bouchant les yeux avec cette douleur inexplicable et presque toutes les nuits, m'a proposé une excuse décente de dicter mes lettres et de les rendre impersonnelles, échappant à la tentation du reproche, à la honte de la plainte ou de l'aveu. Cette lettre-ci, qu'il faut bien que je dédie à la Grande Oreille, ne vous troublera même pas, d'être tracée avec une écriture qui cache trop mal qu'elle vient d'un être vivant. J'espère qu'il n'y aura pas autant de peine, que de pitié; et comme pour la première fois depuis que je vous écris, je ne le fais pas pour vous appeler à moi, j'espère qu'elle sera sans violence. (...) 

Quand je vous ai aimé, vous étiez, ce que vous êtes toujours, l'esprit vivant où trouver le son parfait de ma seule musique profonde, et je me suis connue, avec surprise, la seule réponse vivante qui pût vous parler. Quand je vous ai connu, vous étiez domestique. Je crois que j'en ai plus souffert que vous. Passons sur cela. Il semblait que quelques succès mondains (...) vous relevaient à vos propres yeux de l'horrible attitude que la vie vous avait poussé à prendre.

Je ne pensais pas ainsi. Vous n'entendrez jamais, en conséquence, l'espèce de martyre que j'ai subi. Il y a un grand vice en moi, c'est l'orgueil. C'est dans ses vices n'est-ce pas, que l'on souffre; il n'y a pas longtemps que je le sais. Vous n'avez rien épargné à cette part de moi, la plus ancienne, la plus acharnée, la plus énergique, la pire suivant l'évangile, et pourtant celle qui m'a seule soutenue quand tout était perdu. Je lui ai fait faire, à ce moi douloureux, les actions qu'il pensait ne jamais descendre à faire, et il vous a accepté dans l'humiliation, parce que j'avais besoin que vous soyiez heureux.

Mais vous, n'aviez pas du tout besoin que je sois heureuse. Je vous aimais tellement, pourtant, que c'était possible. Que c'était facile. Il n'y avait qu'à me donner l'illusion d'une noblesse, d'une rigueur, d'une pureté invisibles, qu'à faire de votre pauvre vie quelque chose de si fier, de si sauvagement inaccessible, qu'elle soit aussi belle qu'une vie libre, aussi haute que si elle n'avait pas été attachée. Plus de deux ans de prières ne purent vous faire exaucer cela, et vous m'avez donné seulement l'horreur de voir l'homme que j'aimais le plus, accepter des aumônes, et servir à la fois de parasite, d'animal familier, et discoureur pour soirées parisiennes, à la personne la plus vulgaire mais la plus outrecuidante de ce temps, qui disait à qui veut l'entendre, qu'elle ne vous élevait pas aux avantages d'amant parce que vous n'étiez pas en situation de l'emploi.

Je pleurais, je vous reprochais; je vous pardonnais en moi-même, et j'espérais toujours. Et tout de suite, le destin que vous m'aviez ouvert devint terrible. Vous aviez pensé à votre joie, pas à ma sécurité. Je portais pourtant encore le nom d'un autre. La faiblesse de mon corps était pourtant grande, qui venait à peine de guérir. 

Valéry, je ne crois pas que j'ai fait beaucoup d'actions admirables de ma vie. Mais j'en ai fait une. Je n'ai pas refusé de payer. Tous les courages que vous avez toute la vie évité d'avoir, je les ai eus à votre place. (...) Vous m'avez abandonnée. J'ai lutté seule. quand, à bout de forces je vous ai écrit que, si je survivais, je serais cassée, usée, incapable de redonner ensuite des joies de l'amour, vous m'avez répondu des injures, et redemandé vos cahiers. (...)

Je n'avais pas cessé d'espérer, voyez-vous! C'est cela le véritable étonnement, la merveille de cette histoire. Je vous connaissais, comme jamais être vivant ne connut autre ni ne connaîtra. (...) Il m'est arrivé, très tôt, de deviner que le bien profond que je pouvais vous faire, c'était d'obtenir que cette volonté toute spirituelle, descendit peu à peu jusqu'à votre vie. (...) Je m'étais trompée. (...) Je n'ai ni demandé de sacrifices, ni proposé que ce que vous pouviez faire honnêtement. Celle qui vous a livré la vie et la sécurité, et puis, ces mots sont vains. Mais enfin, si vous ne vouliez être qu'un manuscrit de ma bibliothèque, il ne fallait pas ruiner mon corps, ni l'appeler votre bien. (...)

J'ai dicté que je viendrais à Paris: mensonge pieux, le premier je crois. Probablement, je pars en avril pour l'Italie, pour un immense voyage. Je suis si fragile qu'il est bien possible que nous ne nous revoyions pas. Ceci était d'ailleurs mon pressentiment: un de nous doit mourir cette année. Vous saurez tout: c'est pour cela qu'au prix de toute ma force je vous ai appelé. Riez-en. Moi, je vous dis, Valéry: fasse le ciel que dans mille soleils vous et moi ensemble retrouvions l'année dont vous n'avez pas voulu.

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Catherine Pozzi et Paul Valéry, La flamme et la cendre / Correspondance (Gallimard, 2006)

image: ludecrit.typepad.fr

Le goût de la Suisse

Bloc-Notes, 5 novembre / Les Saules

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A plusieurs reprises déjà, j'ai loué l'initiative des éditions Mercure de France qui, à chaque fois, dans un petit livre de poche d'une centaine de pages intitulé Le goût de ... présente, depuis sa création en 2002, un thème - les roses, la marche, le vélo, le chat, le parfum, l'humour juif,l'opéra pour ne citer que quelques exemples - ou un pays, une ville - Bruxelles, Palerme, Alger, Buenos Aires, Prague, le Canada, la Guadeloupe, l'Inde, la Birmanie - à travers des extraits de la littérature de tous les temps. Après avoir déjà consacré un ouvrage à Genève et l'Engadine, voici donc le troisième titre consacré à l'Helvétie: Le goût de la Suisse.

En trois chapitres - la nature, les villes, les moeurs - nous revisitons la Suisse, avec de très belles pages de Albrecht von Haller évoquant les Alpes ou de Lord Byron à propos du Léman. Les choix de textes dédiés aux villes - Saint-Gall, Berne ou Bâle - ont le mérite de nous faire découvrir des auteurs méconnus, essentiellement du XIXe siècle, mais sans grand intérêt pour le lecteur. Seul l'extrait de Fritz Zorn sur la ville de Zurich, soulève quelques bourrasques: En Suisse tout doit toujours être calme et l'on exprime toujours cette idée de calme sous une forme impérative. On dit: Du calme! Du calme! Comme si on disait impérativement : La mort, la mort!

Dans la dernière partie du livre, vous pouvez dénicher un texte amusant de André Gide - ce n'était certainement pas le but de l'auteur - consacré à la Brévine qu'il détestait autant que les autres lieux de ce pays, tels qu'on les retrouve dans l'excellente anthologie Le voyage en Suisse: Le Saint-Gothard m’a assommé; cascades, cabanes sur des promontoires, éboulis, mélèzes romantiques, ravins, et tout l’attirail – oh! assommé! Tout le monde a failli étouffer dans les tunnels, et ça n’en finissait pas. On pensait, chacun pour soi: si ça dure encore cinq minutes, j’éclate – et ça durait encore une demi-heure. Assommant, le lac des Quatre-Cantons, et puis il y en a des quantités d’autres qu’on n’a même pas pris la peine de marquer sur les cartes, tant ils ressemblent à ceux d’à côté. 

Si Jacques Chessex, Nicolas Bouvier, Charles-Ferdinand Ramuz, Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt sont au rendez-vous dans Le goût de la Suisse, il est regrettable que, vu de la capitale française, le canton du Tessin soit totalement occulté, alors que Hermann Hesse - pour ne citer que lui - nous livre parmi ses plus belles pages à son propos. Dommage aussi d'avoir oublié Charles-Albert Cingria ou Henri Calet, dont quelques lignes auraient mieux mérité une insertion ici, plutôt que celle des Cloches de Bâle de Louis Aragon...

La collection Le goût de ... compte aujourd'hui 160 titres environ que vous pouvez explorer sur le site Internet de l'éditeur. 

Le goût de la Suisse, textes choisis par Sandrine Fillipetti (coll. Le petit Mercure/Mercure de France, 2012)

Le voyage en Suisse, anthologie des voyageurs français et européens, établie et présentée par Claude Reichler et Roland Ruffieux (coll. Bouquins/Laffont, 1998)