26/09/2012
Douna Loup 1c - Morceaux choisis
Douna Loup

Je suis née Nelly Machat.
Je mourrai Linda Breuse.
Grand écart, petit pas de côté. J'aime toutes les transfigurations.
Je déguise mes peines en rires, maquille des blessures à la bombe, je tague ma vie comme une jeune blonde qui va bientôt frôler les quatre-vingt-six ans. Le temps n'y changera rien. Je suis née au-delà des frontières. Je mourrai transfrontalière.
Je ne sais me tenir qu'aux lisières. Aux passages, toujours sidérée par la puissance du vil, par la prépondérance des forts, la loi de la jungle a soumis mon corps, je ne me débattrai pas, je saurai bien mourir quand le temps sera là, mais mon esprit n'abdiquera jamais, je suis une insurgée.
La vie me révolte. A bras-le-corps je la révolutionne. Je n'y ai jamais rien gagné mais, en bafouant ses codes, je me serai au moins brûlée de près au rêve de ma liberté.
Douna Loup, La paume de tes mains (Mercure de France, 2012)
image: Linda Naeff, Sculpture (http://wizzz.telerama.fr)
06:34 Écrit par Claude Amstutz dans Douna Loup, Littérature francophone, Littérature suisse, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; morceaux choisis; livres |
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Douna Loup 1b
Bloc-Notes, 17-26 septembre / Curio
En complément au récit de Douna Loup, voici un entretien que la romancière a accordé au moment de la parution de Les lignes de ta paume. Ci-dessous également, vous pouvez apercevoir, en deux vidéos, le monde de Linda Naeff qui l'a inspirée.
Douna Loup. Les lignes de ta paume (Mercure de France, 2012)
00:20 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Douna Loup, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; peinture |
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Douna Loup 1a
Bloc-Notes, 17-26 septembre / Curio

Tu as quatre-vingt-cinq ans et tu trouves encore l'énergie d'exister si fort que ton appartement est entièrement empli de tes quelques quatre mille tableaux et innombrables sculptures. Il y en a partout, dans la cuisine, le salon, la chambre, et tes oeuvres, même serrées, emballées de plastique, restent criantes.
Ainsi commence l'étonnant récit de Douna Loup, celui d'une vieille dame un peu fantasque, qui a traversé le siècle de Bagnolet à Genève, en passant par Porrentruy et Pully, capte l'attention d'une jeune fille et se confie à elle: Je veux que tu écrives ma vie. Que tu la poses. La déroules, la dérides, la fasse divaguer dans les lignes. Je veux que tu écrives pour moi ces kilos de souvenirs calés dans mes veines. Que tu éclates ces veines lourdes d'années.
De cette musique intime à deux voix, Les lignes de ta paume, se dessine sous nos yeux le portrait d'une femme nomade aux sourdes colères, solitaire, indépendante: Nelly Machat la voyageuse immobile, devenue Linda Breuse la dame aux chocolats. Et pourquoi donc? L'un des secrets de sa vie, abrités par son art qui lui permet de façonner désormais son propre monde: Quand je peins, je suis un voilier à l'abri du vent. Ca ne dure pas. Mais avec mes pinceaux j'accoste. Je m'apaise. (...) Et puis, lorsque autour de moi le vent reprend son souffle de plus belle, j'ai des bateaux de papiers colorés, des visages ahuris, des mains de terre et des bouches vociférantes pour m'accompagner dans la houle.
De cet effort de mémoire, quand les pinceaux se sont tus et qu'elle livre à son interlocutrice les fragments de sa vie, Nelly dévoile le visage de sa mère suicidaire, les leçons de solfège auprès d'un instituteur qui lui fait perdre l'adresse du beau temps, ses talents de coiffeuse, la rencontre de son mari dans un bal, et la rupture sur le tard - avec tous: époux et enfants - qui lui permet d'éviter l'asphyxie et de s'épanouir dans l'espace de la peinture et de la sculpture. Libre enfin, transfigurée: Je déguise mes peines en rires, maquille mes blessures à la bombe, je tague ma vie comme une jeune blonde.
L'écriture de Douna Loup est aussi personnelle que dans son premier roman, L'embrasure, et se hisse même, peut-être, à un niveau plus élaboré sur le plan poétique ici, par un éclairage qui n'est pas sans rappeler celui de Jean-Michel Maulpoix, un autre orfèvre de la langue: J'aime les fleurs. Celles qui sont belles de n'avoir rien à prouver. Ou encore: Le corps de l'été te subjugue. Tu es amoureuse de ses mains d'herbe. (...) Tu aimes le ciel qui te surprend, celui qui tombe comme un duvet d'enfant qu'un rêve trop violent a percé.
Ce récit est une fantaisie romanesque appuyée sur un personnage bien réel, Linda Naeff, que vous pouvez découvrir par le lien ci-dessous. Des éclats de vie entre Douna Loup et cette artiste a surgi ce fil tendu, né doucement d'abord, comme un flot souterrain, puis qui a trouvé tout à coup son point de jaillissement.
Même si quelques snobs ou esprits chagrins se croient obligés de remarquer chez cette jeune romancière quelques fragilités de débutante, je n'ai pour ma part décelé ni préciosité, ni artifice. Sa narration est captivante, avec un sens du récit aussi envoûtant que L'embrasure. Un très beau livre tout simplement...
Les lignes de ta paume est à ce jour, sans conteste, mon livre préféré de cette rentrée littéraire!
Douna Loup, Les lignes de ta paume (Mercure de France, 2012)
Douna Loup, L'embrasure (Mercure de France, 2010)
Linda Naeff: http://lindanaeff.populus.org/rub/2
00:10 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Douna Loup, Jean-Michel Maulpoix, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; récit; livres |
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Le poème de la semaine
Jacques Chessex
J'aime ta peauJ'aime son odeur d'air, de chambreDe lit qui a passé le fleuve des mortsEt sur la rive attend sans fin ton ombreAvec les disparus et les imagesDe ce miroir où je ne te vois pasJ'aime ta peau sous mes paumesÔ vivante entre les morts de cette eau calmeMiroir où pourrait glisser le visible d'une autre vie
Mais le mondeRessemble à ce reflet mal saisissableSur ce corps entre l'imaginaire et la mémoireJ'ai ta peau sous mes doigts j'ai la moireDans la bouche mais les mots ne parlent pasVers l'aube où la mort les apaise même sans songe
Quelques traces de craie dans le ciel,Anthologie poétique francophone du XXe siècle
00:05 Écrit par Claude Amstutz dans Jacques Chessex, Littérature francophone, Littérature suisse, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie |
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