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15/05/2011

Lettre à un jeune libraire 2/3

Bloc-Notes, 15 mai / Les Saules

littérature; librairie

Aujourd'hui, le présent t'accable. On dirait qu'il fracasse tes rêves et te couvre d'une fine pellicule de givre. C'est le signe de la fin des commencements, une aube fertile mais menaçante dans laquelle tu ne reconnais plus ta propre voix. Les parois de ton lieu de travail semblent rétrécir. Pourtant, son ambiance unique - une chaleur, un esprit d'ouverture et une curiosité commune que tu ne retrouverais nulle part ailleurs - te ravit autant qu'au premier jour. Avec un peu d'ironie, tu pourrais ajouter que les rémunérations plutôt modestes au sein de la profession tendent à rassembler plutôt qu'à diviser ces amis du livre qui choisissent le métier de libraire par vocation, rarement par nécessité. Le contraire d'une activité calculatrice ou routinière, en quelque sorte. Mais l'impression d'essoufflement te saisit malgré tout, te malmène et décharge toute passion de sa substance. Ce n'est pas rendre compte qui est difficile, mais durer sous la mouvance de cet affadissement progressif, lancinant, incompréhensible qui gâche la source, appauvrit la sève. Nageur impénitent, à contre-courant, tu es seul, irrémédiablement seul. La magie, présente et bien réelle, n'y change rien. Ta vue se brouille alors que ton coeur, avide de fulgurances et de signes, ne desserre pas l'étreinte.

Je chante la chaleur à visage de nouveau-né, la chaleur désespérée. (1)

L'heure est au découragement. Pour que le brouillard matinal s'estompe et que la folie lumineuse te gagne à nouveau, il te faut accepter de n'en jamais finir d'apprendre: à mesurer la distance entre le bagage et l'ignorance, entre la suffisance et la croissance, entre la fureur et le jugement, comme la barque qui gagne sa liberté sur le fleuve, en renonçant à ces repères familiers qui l'entraîneraient à s'échouer au premier obstacle. Exposé à tant de merveilles dont bien d'autres - les proches, les auteurs, les maîtres, les lecteurs - balisent l'étroit sentier de ton savoir fragmentaire, il te semble n'être plus rien, pas même une poignée de sable qu'un vent mauvais très vite efface.

C'est pourtant dans ce désespoir nouveau - qui irrémédiablement te ramène à la première pierre - que s'intensifiera ta flamme, dans la vulnérabilité que se dessineront les plus belles de tes découvertes, dans le doute que s'exposeront tes mouvements de l'âme les plus mémorables. La force au contraire, dont tu regrettes de n'être pas assez pourvu - si louée soit-elle parmi tes semblables - limite l'espace, le maîtrise ou le justifie. Rarement elle n'inspire l'infini, l'émotion pure, le renouvellement. Coeur sans joie véritable, elle se suffit à elle-même et à toi, elle ne suffit pas.

Ta raison de vivre sera toujours, au-delà de toute considération extérieure, dans le livre: Si tu brûles le livre, il s'ouvre dans la flamme, à l'absence; si tu le noies, il se déploie avec l'onde; si tu l'enterres, il étanche ta soif de désert; car toute parole est eau pure de salut. (2) 

Souris: le temps de la grâce est proche...

(à suivre)

(1) René Char, A la santé du serpent (Voix d'encre, 2008)

(2) Edmond Jabès, Yaël (Gallimard, 1967)

image: François Truffaut, Fahrenheit 451

21:52 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, René Char | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; librairie | |  Imprimer |  Facebook | | |

14/05/2011

Lettre à un jeune libraire 1/3

Bloc-Notes, 14 mai / Les Saules

littérature; librairie

Autant qu'il m'en souvienne - selon tes dires - cela a commencé ainsi, avec la sonate de Vinteuil: Cette soif d'un charme inconnu, la petite phrase l'éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l'assouvir. De sorte que ces parties de l'âme de Swann où la petite phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d'y inscrire le nom d'Odette. Puis à ce que l'affection d'Odette pouvait avoir d'un peu court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence mystérieuse. (1)

Le vide était pourtant là, intérieur et informulé. Aux contours indéfinis, il n'avait pas changé, ni en pesanteur, ni en intensité. Pourtant, à la sortie de cette librairie de quartier où tu avais acheté ce roman, tu sentais confusément que l'espace s'ouvrait à ton imagination adolescente et que, pour la première fois peut-être, lisant et relisant ces quelques lignes, tu te sentais mieux dans ta peau au sein d'un monde qui ne te suffisait pas - trop étroit, rigide ou banal - auquel le livre venait ajouter une dimension insoupçonnée. Pas le bonheur surgi par surprise, ni la fuite dans un ailleurs séduisant: tout juste une résonance capable de révéler le sens des choses, de l'éclairer, de l'approfondir ou le libérer. Ainsi, la découverte du livre était-elle associée à un lieu habitable, magique et chaleureux. Malgré les tempêtes qui n'ont pas manqué de t'assaillir par la suite, cet étroit sentiment d'appartenance ne t'a jamais quitté.

Envers et contre tout - un métier souvent comparé à celui des saltimbanques - tu as ainsi décidé, très vite, de devenir libraire, par soif d'apprendre, de découvrir, de connaître et d'élargir ton horizon aux dimensions d'un monde où la raison n'aurait jamais le dernier mot. Trop paresseux pour être médecin, trop orgueilleux pour être religieux, trop marginal pour être instituteur, ton choix était fait. L'insoumission fut longtemps pour toi, un mot illustrant au mieux ce milieu étrange du livre. Plus tard, tu l'as remplacé par celui de résistance, plus adapté à toute la chaîne de la création, depuis l'auteur qui invente jusqu'au lecteur qui interprète, en passant par le libraire, messager discret et veilleur du temps des autres.

Malheureusement - un dilemme propre à toutes les métiers artistiques - il t'a fallu ajouter un autre mot: celui de l'ambiguité, délicate balance entre les trésors que tu espérais partager et les besoins dont le grand nombre - employeurs et lecteurs confondus - réclamait la récompense. Autrement dit, la notion haïssable de commerce - disais-tu au cours de tes années d'apprentissage - faisait irruption dans la vraie vie où tu grandissais en expérience moins rapidement que dans l'autre, celle de tes lectures. Temps de l'incertitude et du défi, sur l'aile précautionneuse du vent... mais quelle importance, somme toute, puisque la parole écrite suffisait à ta faim au sein de cette grande famille du livre et te donnait des ailes, comme l'oiseau qui fait trembler la branche sans réaliser encore qu'il réjouit l'arbre tout entier.

Le changement du regard, comme la bergeronnette derrière le laboureur, de motte en motte, s'émerveille de la terre joueuse nouvellement née qui s'offre à la nourrir parmi tant de frayeur... (2) 

(à suivre)   

(1) Marcel Proust, Du côté de chez Swann - A la recherche du temps perdu (coll. Livre de poche/LGF, 2008)

(2) René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit (Gallimard, 1979)

illustration: manuscrit de Marcel Proust (Bibliothèque nationale de France)

03:09 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone, Marcel Proust, René Char | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; librairie | |  Imprimer |  Facebook | | |

12/05/2011

Mahmoud Darwich 1b

Tu portes le fardeau du papillon

littérature; poésie

Tu diras: Non.
Tu déchireras les mots  et le fleuve indolent,
tu annonceras les mauvais jours
et disparaîtras sous les ombrages.
Non au théâtre du verbe.
Non aux limites de ce rêve.
Non à l'impossible.
 
Tu viens dans des villes et tu repars.
Tu donnes à l'ombre le nom des villages.
Tu mets en garde les pauvres
contre la parole de l'écho et des prophètes.
Tu pars... pars
et le poème se tient derrière cette mer,
derrière le passé.
Tu expliques une obsession,
viennent alors les gardiens du vide, impuissants,
tombés de la rhétorique et des tambours.
 
Pour ton chant, le ciel de l'eau s'est brisé.
Un bûcheron, une amante
et le matin s'ouvre sur le lieu.
Les mots perpétuent un oubli
marié à mille massacres.
La mort vient, blanche.
Les pluies tombent.
Revolver et victime se précisent.
 
Les martyrs viendront à toi
des murs de ta dernière parole.
Ils se poseront sur toi, diadème de sang
et continueront à planter
les pommiers hors de tes souvenirs.
Tu en seras fatigué... fatigué.
Tu les chasseras, mais ils ne partiront pas.
Tu les insulteras, mais ils ne partiront pas.
Ils occupent ces temps.
Tu fuiras leur bonheur
vers un temps qui va par les rues et les saisons.
 
Les pauvres viendront à toi.
Tu n'as pas de pain,
pas d'invocation qui sauve le blé
menacé de sécheresse.
Tu dis quelques mots sur la colère
qui a marié les épis aux glaives.
Quelques mots sur le fleuve caché
dans les capes des femmes venues de l'automne.
Ils rient et s'en vont,
laissant la porte ouverte à la perplexité des champs.
 
Pour ton chant,
les yeux des amantes se sont agrandis.
Oui, tu nommes les mèches de blé, patrie;
la bleuité de la mer, patrie.
Oui, tu nommes la terre, dame d'oubli
et tu t'endors, seul,
entre l'odeur des ombrages et ton coeur disparu
sur le long chemin.
 
Une étudiante dira: A quoi sert le poème?
Le poème extrait fleurs et poudre de deux mots
quand les ouvriers ploient sous fleurs et poudre
dans deux guerres.
A quoi sert le poème au midi sous les ombrages?
Tu te trompes quand tu dis:
Les palmiers sont proches de ma vision des choses.
Les palmiers se brisent.
 
Pour ton chant, se sont répandus
les espaces blancs et la ruse du bourreau.
Tu viens comme le suicide,
ils réclament alors de la tristesse pour s'en vêtir.
Tu viens comme la déflagration,
ils réclament alors des fleurs,
pour tracer les cartes.
Tu viendras quand tu partiras,
puis viendras quand partiras
et l'arrivée ne viendra pas.
 
Tu seras un aigle de fournaise
et les pays, ton espace bleu marine.
Tu demanderas: T'ai-je nui, ô mon peuple?
Les flancs des montagnes se briseront
sur l'aile de l'aigle.
L'aile se consume à la vapeur de la terre.
Tu t'élèves, te poses,
t'élèves encore pour entrer dans les torrents.
 
Tu passes, célébration,
par tous les commencements:
T'ai-je nui, ô mon temps?
Tu chantes le vert étendu
entre deux mains desséchées.
Tu entres dans une rose et tu cries:
Qu'est cette cohue?
Tu vois du sang et tu cries:
Qui a assassiné le guide?
 
Tu mourras seul.
Les mers t'abandonneront sur leurs rivages,
solitaire comme les galets.
Les bibliothèques, les dames, les chansons,
les rues des villes, les trains, les aéroports
te fuiront.
Les pays s'enfuiront de ta main
qui a créé des terres pour le roucoulement.
 
Tu mourras seul.
Les volcans t'abandonneront
qui obéissaient à ton hennissement ensanglanté.
Le désir t'abandonnera
et la joie qui te jetait aux poissons,
les interrogations,
la connivence entre chanson et geôlier,
le hennissement t'abandonnera.
 
On enterrera les parfums après toi.
On décernera ton joug aux roses.
On condamnera à mort la rose abandonnée.
On mettra le feu aux mots après toi.
On volera l'eau aux herbes de ta peau.
On te chassera des mouchoirs de la Galilée.
 
Et tu dis: Non.
Non, aux limites du rêve.
Non, à l'impossible. 
 

Mahmoud Darwich, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes (Actes Sud, 2011) 

00:04 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Mahmoud Darwich | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

Mahmoud Darwich 1a

9782742790029.jpgMahmoud Darwich, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes (Actes Sud, 2011)

C'est toujours un plaisir de découvrir et de lire les écrits de Mahmoud Darwich. Les éditions Actes Sud ont déjà publié Anthologie 1992-2005 - recueil incontournable en édition bilingue si l'auteur vous intéresse et que nous ne connaissez aucun de ses textes - , La trace du papillon ainsi que Le lanceur de dés et autres poèmes, parmi d'autres titres. Le présent ouvrage, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes, traduit par Elias Sanvbar, souligne une fois encore, ses engagements qui, dans les années 80, voient son itinéraire poétique traverser Paris, Tunis et Beyrouth. Deux textes surtout comptent parmi les plus beaux lus au cours de ces dernières années: Tu portes le fardeau du papillon et Nous choisirons Sophocle. Un des plus grands poètes arabes contemporains, avec Abdelattif Laâbi qui, par ailleurs, a traduit plusieurs de ses oeuvres, aux éditions de Minuit...

Mahmoud Darwich est né le 13 mars 1941 à Al-Birwah en Galilée - Palestine sous mandat britannique - et mort le 9 août 2008 à Houston - aux Etats-Unis - est une des figures de proue de la poésie palestinienne. Profondément engagé dans la lutte de son peuple, il n'a pour autant jamais cessé d'espérer la paix et sa renommée a dépassé largement les frontières de son pays. Président de l'Union des écrivains palestiniens, il est aujourd'hui reconnu dans le monde entier pour sa poésie qui évoque la nostalgie de la patrie perdue mais aussi la recherche d'une vérité multiple dans un chant d'insoumis permanent. Ses œuvres lui ont valu de multiples récompenses et il a été publié dans une vingtaine de langues.

00:00 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature étrangère, Mahmoud Darwich | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | | |

11/05/2011

Le poème de la semaine

Charles Péguy
(d'après Augustin d'Hippone)

La mort n’est rien,

je suis simplement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres,
nous le sommes toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,
parlez-moi comme vous l’avez toujours fait,
n’employez pas un ton solennel ou triste,
continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble,
priez, souriez, pensez à moi,
que mon nom soit prononcé comme il l’a toujours été,
sans emphase d’aucune sorte, sans trace d’ombre.

La vie signifie tout ce qu’elle a toujours signifié,
elle est ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé,
simplement parce que je suis hors de votre vue.
Je vous attends. 

Je ne suis pas loin.
Juste de l’autre côté du chemin.
Vous voyez : tout est bien.

Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

00:04 Écrit par Claude Amstutz dans Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

10/05/2011

Raphaël Enthoven

littérature; essai; philosophie; livresRaphaël Enthoven, Le philosophe de service et autres textes (Gallimard, 2011)

Contrairement à d'autres prétendus sages qui, tels des gourous de la pensée contemporaine balbutient un verbiage confus ou incompréhensible pour le grand nombre sur les plateaux de télévision, Raphaël Enthoven nous entraîne dans une promenade jubilatoire, pleine d'humour et de poésie au coeur de la philosophie. Son livre - très court - guide notre réflexion sur la mélancolie, le bonheur, l'imagination, la nostalgie ou le temps, parmi d'autres thèmes qui lui sont chers. Chacun des chapitres ressemble à une lucarne sans âge ouverte sur le monde, délivrant une brassée d'air pur, tonique, vivifiant, surgie du dehors, avec ce soin attentif de toujours laisser trouver au lecteur ses propres réponses aux questions abordées.

Sur l'humour, ses méditations ne manquent pas de pertinence: Quand on y pense, il est aussi désopilant que dramatique d'être né sans raison pour mourir à coup sûr: le tragique de l'existence fait aussi d'elle une rigolade. L'humour serait absurde si la mort ne l'était pas, mais mourir donne raison au rire. (...) L'humour est le frère de sang du mortel à qui un Dieu farceur laisse, indifféremment, le choix d'en rire ou d'en pleurer. (...) L'humour, c'est le bras armé de la joie.

Ailleurs, à propos de l'amour, il note avec délicatesse: La passion d'aimer témoigne du seul amour qui vaille, du seul amour véritable et sans cause: l'amour de la vie. A force d'aimer la vie malgré elle, on finit de temps en temps par aimer les autres sans raison. Peu importe qu'il soit un malentendu; que l'amour soit réciproque ou malheureux, triste ou joyeux, tomber amoureux est toujours un début de victoire.

Enfin, sur l'égoïsme - on pourrait citer Raphaël Enthoven à l'infini - il use d'une belle image: Toute âme close est un coeur à l'agonie.

La concision est parfois le comble de l'élégance et de la profondeur. Et c'est tout le mérite de ce petit livre étonnant dont chaque ligne est un enchantement, à cent lieues d'une Madame Irma des temps modernes...

publié dans Le Passe Muraille no 86 - juin 2011