06.04.2012
La légende du grand inquisiteur 5/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Si Tu avais accepté le monde et la pourpre de César, Tu aurais fondé l'empire universel et donné la paix à la terre. A qui appartient-il de régner sur les hommes, sinon à ceux qui disposent de leur pain et dominent leur conscience? Nous avons pris le glaive de César, nous T'avons renié, nous sommes allés à lui. Il s'écroulera encore des siècles qui verront les méfaits de l'esprit libre, de la science et de la barbarie, car c'est par la barbarie qu'ils finiront, après avoir élevé leur Tour de Babel sans nous. Alors la bête viendra à nous en rampant, elle léchera nos pieds et les arrosera de larmes de sang. Nous monterons sur la bête, nous élèverons une coupe en l'air et sur cette coupe sera gravé ce mot: mystère.
Alors commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu es fier de Tes élus, mais ils ne sont que le petit nombre: nous donnerons la paix à tous. Pense donc: combien de ces élus, de ces forts marqués pour être des élus, combien se sont lassés de T'attendre! Les forces de leur esprit et l'ardeur de leur coeur, ils les portent et les porteront vers un autre champ à labourer. Ils finiront par lever l'étendard de la liberté, l'étendard que Tu leur auras donné Toi-même.
Nous donnerons, nous, le bonheur à tous, il n'y aura plus de révolte, il n'y aura plus de massacre, les hommes n'agiront plus comme ils agissent, sous le règne de Ta liberté. Nous les persuaderons. Ils ne seront libres qu'en abdiquant leur liberté en notre faveur. Ils seront libres en se soumettant à notre pouvoir. Aurons-nous raison ou aurons-nous tort? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, lassés qu'ils seront des terreurs et des angoisses, où les avait plongés Ta liberté.
L'indépendance, la libre pensée, la science les auront égarés dans de telles ténèbres et les auront mis en présence de tels prodiges, de tels mystères insondables, que certains d'entre eux ne connaissant plus de bornes à leur furie se détruiront eux-mêmes. D'autres, faibles mais déchaînés, s'égorgeront mutuellement. D'autres encore, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant: oui, vous aviez raison, vous seuls possédez son secret et nous revenons à vous. Sauvez-nous de nous-mêmes!
Le pain qu'ils recevront de nos mains, ce sera leur pain, gagné par leur propre travail, et c'est nous qui le leur distribueront. Ils verront bien que nous n'avons pas changé les pierres en pain. Mais, plus que le pain lui-même, c'est le pain reçu de nos mains qui les rendra heureux. Ils se rappelleront bien qu'autrefois le pain même, fruit de leur travail, se changeait en pierre entre leurs mains. Ils verront alors que lorsqu'ils seront revenus à nous les pierres se mueront en pain. Ils comprendront très bien la valeur de la soumission définitive. Tant que les hommes n'auront pas compris l'avantage de ne plus être libres, ils seront malheureux.
Qui, réponds-moi, qui a le plus contribué à cette incompréhension? Qui a divisé le troupeau? Qui l'a dispersé sur des routes inconnues? Mais le troupeau se reformera. Il rentrera dans l'obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous donnerons aux hommes le bonheur, un bonheur doux et paisible. Le bonheur qui sied à de débiles créatures comme eux. Nous leur enseignerons l'humilité, nous leur prouverons la vanité de leur orgueil. C'est Toi qui les a élevés, c'est Toi qui leur a enseigné l'orgueil. Nous leur montrerons qu'ils sont impuissants, qu'ils sont des enfants, que le bonheur des enfants est le plus délicieux. Ils deviendront timides, leur regard ne nous quittera plus et, tout tremblants, ils se serreront contre nous, telle une couvée sous l'aile de la mère.
Nous ferons leur étonnement et leur effroi et ils seront fiers de notre puissance et de notre génie, qui nous auront permis de dompter ce troupeau innombrable de rebelles. Honteux et foudroyés, ils trembleront devant notre courroux, leurs yeux seront des fontaines de larmes, comme ceux des enfants et des femmes. Mais combien aisément, sur un signe de nous, ils passeront de la tristesse au rire, du désespoir à la gaité, de l'angoisse à la joie douce des enfants. Nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisirs, mêlant à leur vie les chansons, les choeurs innocents et les danses, nous la changerons en un jeu d'enfants.
Oh oui! nous leur permettrons même de pécher. Ils sont si faibles, si impotents! Et ils nous aimeront comme des enfants, parce que nous leur permettrons le péché. Nous leur dirons que tout péché commis avec notre permission sera pardonné, et c'est par amour que nous leur permettrons de pécher, car nous prendrons sur nous la peine de ces péchés. Nous nous chargerons de leur péchés devant Dieu et ils nous adoreront comme des bienfaiteurs. Ils n'auront nul secret pour nous. Ils pourront vivre avec leurs femmes ou avec leurs maîtresses, ils pourront avoir des enfants ou n'en pas avoir, pourvu qu'ils nous obéissent aveuglément.
Et ils nous écouteront en tout avec allégresse. Les plus pénibles secrets de leur conscience, ils viendront nous les soumettre et c'est nous qui en déciderons. Ils recevront nos sentences avec joie, délivrés du cruel souci de se déterminer librement. Et tous seront heureux: tous les millions de créatures, sauf une centaine de mille, sauf nous, leurs maîtres. Seuls, nous serons malheureux, nous les dépositaires du mystère! Mille millions d'enfants heureux et cent mille martyrs, chargés de la connaissance maudite du bien et du mal. Eux, ils mourront paisiblement, ils s'éteindront doucement en Ton nom. Au-delà de la tombe, ils ne verront que la mort. Nous, nous garderons le secret. Et pour leur bonheur, nous les bernerons d'une récompense éternelle dans le ciel. S'il y a un autre monde, ce n'est certes pas pour des êtres comme eux!
On prophétise que Tu reviendras et que Tu triompheras de nouveau, entouré de Tes élus, puissants et fiers. Nous dirons que Tes héros n'ont sauvé qu'eux-mêmes, et nous aurons, nous, sauvé tout le monde. Il est écrit: la fornication assise sur la bête et tenant dans ses mains la Coupe du Mystère, sera déshonorée, les faibles se révolteront de nouveau, déchireront le pourpre de la fornicatrice et dénuderont son corps infâme. Je me lèverai alors, et je Te montrerai les millions de milliers d'heureux, les innombrables enfants qui n'ont pas connu le péché. Et nous qui, pour leur bonheur, aurons pris sur nous le poids de leurs fautes, nous nous dresserons devant Toi et nous Te dirons: juge-nous, si Tu le peux et si Tu l'oses!
Sache que je ne Te crains point! Sache que moi aussi, je suis allé au désert et que je me suis nourri de sauterelles et de racines! Moi aussi, j'ai béni la liberté que Tu donnas aux hommes! Moi aussi, j'ai rêvé d'être compté parmi Tes élus, brûlant du désir d'en compléter le nombre! Mais j'ai abdiqué ce rêve. J'ai refusé de servir Ta folie, et je suis revenu me joindre à ceux qui ont corrigé Ton oeuvre. J'ai quitté les fiers, je suis allé aux humbles pour leur apporter le bonheur. Ce que je Te dis s'accomplira: notre royaume sera fondé.
Demain, sur un signe de moi, Tu le verras: ce troupeau docile apportera des charbons ardents au bûcher où je Te ferai mourir, pour être venu entraver notre oeuvre. Si quelqu'un a mérité le bûcher, plus que tous, c'est Toi!
Demain, je Te brûlerai: dixi.
L'Inquisiteur se tait. Il attend un moment la réponse du Captif dont le silence lui pèse. Le Captif l'a écouté, Son calme regard ne l'a pas quitté, Il n'a jamais répondu au vieillard. Et pourtant le vieillard aurait aimé entendre des paroles amères et terribles. Soudain, le Captif s'avance, Il s'approche en silence du vieil homme et baise doucement ses lèvres exsangues. C'est Sa réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent. Il va à la porte, il l'ouvre et dit: Va-T'en, ne reviens plus, plus jamais!
Par la ville ténébreuse, le Prisonnier s'en va, laissant au coeur de l'Inquisiteur la brûlure de Son baiser. Et l'Inquisiteur va reprendre sa même tâche...
(fin)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
02:57 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
05.04.2012
La légende du grand inquisiteur 4/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Tu voulais que l'homme aimât librement, afin qu'il pût Te suivre librement, séduit par ce qui émane de Toi. L'homme devait désormais d'un coeur libre discerner le bien du mal, oubliant la dure loi ancienne, n'ayant pour se guider que Ton image. Mais comment n'as-Tu pas compris que l'homme contesterait enfin Ton image et Ta vérité, sous ce terrible fardeau, le libre choix?
Ils clameront que la vérité n'est pas en Toi qui as laissé leurs âmes en proie à l'inquiétude et à une angoisse indicible, avec tant de soucis et de problèmes insolubles. Tu as donc préparé Toi-même la ruine de Ton royaume et Tu ne dois accuser personne de cette faillite. Etait-ce là ce qu'on Te proposait? Il y a su la terre trois forces, les seules qui soient capables de vaincre et de subjuguer à jamai la conscience de ces révoltés et de ces faibles, pour leur propre bonheur. Ces forces, les voici: Le miracle, le mystère et l'autorité.
Tu as rejeté l'une, Tu as rejeté l'autre et même la troisième, et Tu en as donné l'exemple. L'Esprit terrible et très savant T'avait transporté sur le faîte du Temple et il T'avait dit: Veux-Tu savoir si Tu es le fils de Dieu? Précipite-Toi en bas, car il est dit de Lui que les anges Le soutiendront et Le prendront et qu'Il ne se fera aucune blessure. Tu sauras alors si Tu es le fils de Dieu et Tu prouveras ainsi Ta foi en Ton Père. Tu as repoussé cette offre, Tu n'as pas cédé, Tu ne T'es pas précipité du haut du temple. Oh! certes, Tu as montré alors une fierté sublime, Tu as agi comme un Dieu, mais les hommes, race faible et révoltée, sont-ils des dieux? Tu savais qu'en faisant un seul pas, un seul geste pour Te précipiter, Tu aurais tenté le Seigneur et perdu la foi en Lui. Tu Te savais brisé sur cette terre que Tu étais venu sauver, et l'Esprit malin, le Tentateur, en aurait eu sa joie.
Mais, je le demande encore: y en a-t-il beaucoup comme Toi? As-Tu pu admettre, ne fût-ce qu'un instant, que les hommes fussent capables de résister à une pareille tentation? L'homme, par sa nature, est-il tel qu'il puisse repousser le miracle, et peut-il, dans les moments graves de la vie, dans les terribles crises de son âme, s'en remettre à la libre décision de son coeur? Oh! Tu savais que Ton acte serait conservé dans le Livre, qu'il traverserait les temps, et retentirait aux dernières limites de la terre. Tu espérais que l'homme se passerait de miracle et qu'il s'abandonnerait à Dieu. Ne savais-Tu pas qu'en renonçant au miracle l'homme renonce aussitôt à Dieu, car ce que l'homme cherche, ce n'est pas tant Dieu que les miracles. Et puisque l'homme ne peut pas se passer de miracles, il s'en crée de nouveaux, les siens propres, et il s'incline devant les sortilèges de magiciens et de sorciers, tout révolté, hérétique et impie qu'il soit. Tu n'es pas descendu de la croix, lorsqu'on T'en défiait par raillerie et qu'on Te criait: Descends de la croix et nous croirons en Toi!
Tu n'es pas descendu, parce que cette fois encore, Tu n'as pas voulu asservir l'homme par un miracle. Tu désirais une liberté inspirée par la foi et non par le miracle, Tu voulais l'amour et non les serviles transports d'un esclave, terrifié par son maître. Tu as trop présumé des hommes: ce sont des esclaves, bien qu'ils aient été créés rebelles. Vois et juge: quinze siècles se sont écoulés. Regarde bien les hommes: qui donc as-Tu élevé jusqu'à Toi? Je le jure, l'homme est plus faible et plus vil que Tu ne le pensais. Est-il capable d'accomplir ce que Tu accomplis? Tu as eu pour lui trop d'estime et trop peu de pitié, Tu as trop exigé de lui, Toi qui l'aimais plus que Toi-même. Si Tu l'avais moins estimé, si Tu en avais moins exigé, cela eût alors ressemblé à l'amour et son fardeau eût été plus léger.
L'homme est faible et vil, qu'importe qu'aujourd'hui il s'insurge partout contre notre autorité et s'enorgueillit de sa révolte? C'est la révolte de jeunes écoliers, la fierté des collégiens mutinés qui ont chassé leur maître. Mais le triomphe de ces gamins prendra bientôt fin et leur coûtera cher. Ils abattront les temples et ils ensanglanteront enfin qu'ils ne sont que des enfants sots, incapables de supporter leur propre révolte. Ils comprendront que, s'ils furent créés rebelles c'était sans doute par dérision. Dans leur désespoir, ils le diront tout haut et ce blasphème accroîtra leur misère, car l'homme n'est pas de taille à supporter le blasphème et il finit par s'en châtier lui-même.
L'inquiétude, l'angoisse et la misère, voilà donc le sort de l'homme, après tout ce que Tu as souffert pour le libérer. Ton grand prophète, dans sa vision pleine de symboles, a vu tous ceux qui seront présents à la première résurrection. Et ils étaient douze mille pour chaque tribu. Si tel était leur nombre, c'est que ce n'étaient pas des hommes, mais des dieux. Ils ont porté Ta croix, ils ont souffert, nus et affamés, dans le désert, se nourrissant de sauterelles et de racines. Certes, Tu peux être fier de ces enfants de la liberté, de leur amour libre, de leur sublime sacrifice en Ton nom. Mais rappelle-Toi: ils n'étaient que quelques milliers et ils ressemblaient à des dieux.
Et les autres? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles, s'ils ne peuvent endurer ce que les forts supportent? Est-elle coupable, l'âme faible, de ne pouvoir s'approprier un don aussi funeste? N'es-Tu donc venu que pour Tes élus? C'est un mystère, alors, et nous ne pouvons le comprendre. Mais si c'est un mystère, nous avons le droit nous aussi de prêcher et d'enseigner que ce n'est pas la libre décision des coeurs, ni leur amour qui importent, mais le mystère, et ils doivent s'y soumettre aveuglément, fût-ce au prix de leur conscience.
Nous avons corrigé Ton oeuvre et nous l'avons fondée sur le miracle, le mystère et l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être menés comme un troupeau et délivrés enfin du don fatal qui leur avait valu tant de souffrances. Avions-nous raison d'enseigner et d'agir ainsi? Parle! N'avons-nous pas aimé l'humanité, en reconnaissant humblement sa faiblesse, en allégeant son fardeau avec amour et en pardonnant même le péché à la faible nature humaine, quand elle péchait avec notre permission? Pourquoi es-Tu venu gêner notre oeuvre? Pourquoi me regardes-Tu en silence, de Tes yeux doux et pénétrants? Indigne-Toi! Je ne veux pas de Ton amour, car moi-même je ne T'aime pas.
Pourquoi me dissimulerais-je devant Toi? Ne sais-je pas à qui je parle? Ce que j'ai à Te dire, Tu le sais d'avance, je le lis dans Tes yeux. Dois-je Te cacher notre secret? Peut-être veux-Tu l'entendre de ma bouche. Ecoute donc: nous ne sommes pas avec Toi. Nous sommes avec lui: voilà notre secret. Il y a longtemps de cela, huit siècles! Que nous ne sommes plus avec Toi, mais avec lui! Il y a huit siècles, exactement, nous avons reçu de lui ce dernier don qu'Il T'a offert. Tu l'as repoussé avec indignation lorsqu'Il te montrait tous les royaumes de la terre. Nous avons accepté, nous, de lui, Rome et le glaive de César et nous nous sommes proclamés les seuls rois de la terre, les seuls maîtres. Pourtant notre oeuvre n'est pas encore entièrement achevée à l'heure où nous sommes... Mais à qui la faute? Nous ne sommes qu'au début, mais, du moins, l'oeuvre est commencée.
Il faudra encore attendre longtemps et la terre aura beaucoup à souffrir. Mais nous atteindrons notre but, nous serons César et nous songerons alors au bonheur de tous. Toi aussi, Tu aurais pu prendre le glaive de César. Pourquoi as-Tu refusé ce dernier don? Si Tu avais suivi l'ultime conseil du puissant Esprit, tous les appétits de l'homme sur la terre, tu les aurais satisfaits: L'homme veut savoir qui adorer, il cherche un dépositaire de sa conscience, il rêve d'un système permettant à tous de s'unir, dans la concorde, en une fourmilière universelle.
Le besoin d'une communauté totale, instaurée sur la terre, voilà le troisième et le dernier tourment des hommes. Toujours l'humanité, dans son ensemble, a tendu à l'unité mondiale. Nombre de grands peuples eurent une destinée glorieuse. Plus ils étaient grands et glorieux, plus ils ont souffert, sentant plus fortement que les autres le besoin de l'union universelle. Les grands meneurs de peuples, les Tamerlan et les Gengis Khan, passèrent sur la terre comme une rafale. Ils voulaient dominer le monde, mais eux aussi, sans en avoir conscience, incarnaient cette profonde aspiration de l'humanité vers l'unité.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
08:42 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
03.04.2012
La légende du grand inquisiteur 3/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Juge à présent qui avait raison: Toi ou celui qui T'éprouvait alors? Rappelle-toi la première question. Sans l'exprimer, elle signifiait: Tu désires aller au monde les mains vides, avec la promesse d'une liberté que, dans leur imbécillité et leur naturelle ignominie, les hommes ne peuvent pas comprendre, une liberté qui les emplit d'effroi. Il n'y a rien de plus insupportable pour l'individu comme pour la société humaine que la liberté! Tu vois les pierres dans ce désert brûlant et affreux? Change-les en pains et les hommes accourront sur Tes pas comme un troupeau docile et reconnaissant. Ils trembleront que Ta main se retire et que Ton pain vienne à leur manquer.
Mais Tu n'as pas voulu priver les hommes de la liberté et Tu as rejeté le conseil du Tentateur, en Te disant: Que deviendrait la liberté, si l'obéissance pouvait s'acheter au prix du pain? Tu proclamais: L'homme ne vit pas que de pain. Sache que c'est au nom de ce pain terrestre que l'Esprit de la terre se révoltera contre toi. Il luttera contre Toi. Il triomphera de Toi et tous le suivront en clamant: Qui est semblable à cette bête? Elle nous a donné le feu des cieux!
Sache que des siècles passeront et l'humanité en viendra à proclamer par la bouche de ses sages et de ses savants qu'il n'est pas de crimes et qu'il n'est pas de péchés: Nourris-nous d'abord et Tu pourras exiger que nous soyons vertueux! Voilà ce qu'ils inscriront sur l'étendard de la révolte qu'ils lèveront contre Toi et qui abattra Ton sanctuaire. A la place de Ton Temple, ils élèveront un nouveau bastion, une seconde tour de Babel sera dressée, mais restera inachevée comme la première. Tu aurais pu épargner aux hommes mille ans de souffrances, car c'est à nous qu'ils viendront, après avoir peiné mille ans à bâtir leur Tour.
Ils viendront nous trouver comme autrefois, dans nos cachettes souterraines, car nous serons de nouveau persécutés et martyrisés. Ils nous trouveront et hurleront: Donnez-nous à manger, ceux qui nous ont promis le feu des cieux ne nous l'ont pas donné... Alors nous achèverons leur Tour, car seul peut l'achever celui qui donne la pitance, et nous seuls pourrons les nourrir, en Ton nom. Nous leur mentirons en disant que nous agissons en Ton nom. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu'ils resteront libres, mais ils finiront par déposer à nos pieds cette liberté en disant: Asservissez-nous si vous voulez, mais apaisez notre faim. Ils comprendront enfin eux-mêmes que la liberté et le pain pour tous, à volonté, ne peuvent exister ensemble, car jamais ils ne sauront partager entre eux. Ils se convaincront également de leur impuissance à rester libres, car ils sont faibles, vicieux, infâmes et rebelles.
Tu leur as promis le pain du ciel: De grâce! le pain du ciel peut-ilêtre comparé à celui de la terre, aux yeux de cette race humaine de basse souche, éternellement dépravée et ingrate? Et si des milliers et des dizaines de milliers Te suivent pour l'amour du pain céleste, qu'adviendra-t-il des millions et des dizaines de millions qui n'auront pas la force de mépriser le pain terrestre et de préférer celui du ciel? Ou ne chériras-Tu que les grands et les forts, et crois-Tu que les autres, aussi nombreux que les grains de sable de la mer, ceux qui sont faibles, mais qui T'aiment, ne sont que de la matière brute dans les mains des grands et des forts?
Non, ces êtres faibles, ils nous sont chers aussi, tout vicieux et révoltés qu'ils soient. Car ils finiront par se soumettre, et ils frémiront d'étonnement, ils nous prendront pour des divinités, parce qu'en nous mettant à leur tête nous aurons consenti à prendre sur nous le poids de cette liberté et à règner sur eux, si grande sera leur horreur de la liberté. Et nous dirons que nous T'obéissons et nous règnerons en Ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Cette imposture sera notre part de souffrance, car il nous faudra mentir.
Tel est le sens de la première question qui T'a été posée dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé, au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout, et cependant cette question recélait un grand mystère du monde: Si tu avais changé les pierres en pain, Tu aurais comblé le besoin éternel et universel de l'homme, de l'individu isolé comme de la société tout entière. Tu aurais apaisé l'inquiétude de tous ceux qui s'interrogent: Devant qui s'incliner? Car il n'y a pas pour l'homme demeuré libre un souci plus constant et plus cuisant que de chercher un être devant qui s'incliner. Ce n'est pas l'objet d'un culte particulier que réclament ces lamentables créatures, mais un culte universel, une foi dans laquelle tous communient.
Ce besoin de l'adoration commune est le principal tourment de tout individu, comme de l'humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. Au nom de ce culte, les hommes se sont entre-tués par le glaive, ils ont forgé des dieux et ils se sont défiés les uns des autres: Quittez vos dieux et adorez les nôtres, sinon, mort à vous et à vos dieux! Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu de la terre, car on se prosternera devant les idoles.
Tu ne pouvais pas ignorer ce profond mystère de la nature humaine. Pourtant, Tu as repoussé le seul emblème, l'emblème infaillible qu'on Te proposait pour contraindre tous à se courber sous Ta loi, l'emblème du pain terrestre. Tu l'as rejeté au nom du pain céleste et de la liberté. Regarde autour de Toi et vois ce que Tu fis ensuite, toujours au nom de la liberté. Je Te dis: Il n'y a pas en l'homme de souci plus cuisant que celui de trouver au plus tôt à qui abandonner le don de la liberté, ce don qu'apporte en naissant cette misérable créature.
Seul est maître de la liberté des hommes celui qui leur donne la paix de la conscience, le pain T'en offrant l'infaillible moyen: Donne-lui le pain et l'homme s'inclinera devant Toi, car rien n'est plus convaincant que le pain. Mais qu'au même moment et sans que Tu T'en mêles, un autre s'empare de la conscience de l'homme, il laissera là même Ton pain et suivra celui qui aura dupé sa conscience. C'est en quoi Tu avais raison.
L'essentiel pour l'homme n'est pas seulement de vivre, mais de vivre pour quelque chose. Sans une idée nette du pourquoi de la vie, l'homme refusera de vivre et il se détruira plutôt que de demeurer sur terre, fût-il entouré de montagnes de pains. Voilà la vérité, mais qu'en est-il advenu? Au lieu de dominer les hommes, Tu as encore étendu leur liberté. Avais-Tu oublié qu'à la liberté de discerner le bien et le mal, l'homme préfère la paix, fût-ce la paix de la mort? Rien n'est plus séduisant pour l'homme que le libre arbitre, et rien ne lui cause plus de tourment.
Et voici qu'au lieu de principes solides qui puissent apaiser à jamais la conscience humaine, Tu as choisi tout ce qu'il y a de plus extraordinaire, d'énigmatique et de vague, Tu as offert aux humains tout ce qui est au-dessus de leurs forces, et par là Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux. Tu as accru la liberté humaine, au lieu de l'étouffer et Tu as ainsi chargé à jamais l'âme humaine des affres de la liberté.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
00:07 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
02.04.2012
La légende du grand inquisiteur 2/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

En cet instant, passe par la place de la cathédrale le Cardinal Grand Inquisiteur. C'est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite. Son visage est desséché, ses yeux caves, son regard vif. Hier, il se montrait au peuple dans ses magnifiques habits cardinalices, tandis qu'on brûlait les ennemis de l'Eglise romaine... Aujourd'hui, il est vêtu de son vieux froc grossier. A quelques pas, ses ministres auxiliaires et valets, la garde du Saint-Office, le suivent respectueusement.
Il s'arrête devant la foule et observe de loin. Il voit tout, le cercueil déposé devant Lui, la fillette ressuscitée. Son visage s'assombrit, il fronce ses épais sourcils, ses yeux brillent d'un éclat funeste. Il tend le bras, Le désigne du doigt et ordonne aux sbires de Le saisir. Tel est son pouvoir et tel est l'esprit de soumission du peuple, que cette foule tremblante s'écarte aussitôt devant les gardes. Dans un silence de mort, ceux-ci L'appréhendent et L'emmènent. Immédiatement, comme si elle ne formait qu'un seul individu, la multitude courbe la tête jusqu'à terre devant le vieil Inquisiteur qui la bénit sans mot dire et reprend son chemin.
Le garde conduit le Captif au sombre bâtiment du Saint-Office et L'y enferme dans une cellule, étroite et voûtée. Le jour s'achève. Ténébreuse et torride, la nuit vient, une nuit de Séville, une nuit sans haleine. Les lauriers et les orangers exhalent leur suave parfum.
Soudain, dans l'obscurité profonde, la porte de fer du cachot s'ouvre et le Grand Inquisiteur s'avance lentement, un flambeau à la main. Il est seul. Derrière lui, la porte se referme. Il s'arrête à l'entrée et de son regard il fouille longuement la face du Captif. Enfin, il s'approche doucement, pose le flambeau sur la table. C'est Toi? Toi? demande-t-il et ne recevant pas de réponse, il se hâte de poursuivre: Ne dis rien, tais-Toi!
Je sais trop bien ce que Tu pourrais dire, Tu n'as pas le droit d'ajouter un seul mot à ce que Tu as dit autrefois. Pourquoi viens-Tu nous troubler? Car Tu nous troubles, Tu le sais bien. Sais-Tu ce qui arrivera demain? J'ignore qui Tu es et je ne veux pas le savoir. Qui que Tu sois, Lui ou Son apparence, sache que demain je Te jugerai: Tu seras condamné à périr dans les flammes comme le plus vil des hérétiques. Tu verras: cette même foule qui aujourd'hui Te baisait les pieds se précipitera demain, sur un geste de moi, pour apporter des fagots à Ton bûcher. Le sais-Tu? Oui. Tu le sais peut-être, ajoute le vieillard, songeur sans cesser d'épier du regard le Captif, qui reste muet.
As-Tu le droit de nous révéler un seul des mystères du monde d'où Tu viens? Non, Tu n'en as pas le droit... Il ne faut pas qu'à la révélation de jadis vienne s'en ajouter une autre et que les hommes soient ainsi privés de cette liberté que Tu défendais avec tant d'acharnement, lorsque Tu étais encore sur la terre. Tout ce que Tu annoncerais encore de nouveau mettrait en danger la liberté de la foi et ce serait aux yeux des hommes, un miracle. Cette liberté de la foi, Tu l'estimais au-dessus de tout, il y a quinze cents ans. N'est-ce pas Toi qui, bien souvent, as dit: Je veux faire de vous des êtres libres?
Tu les as vus, Tes hommes libres... Ah! cela nous a coûté cher, mais nous avons enfin accompli cette oeuvre, en Ton nom. Il nous a fallu quinze siècles de rude besogne pour établir cette liberté, mais maintenant l'oeuvre est achevée et solidement fondée. Tu ne crois pas que ce soit fini, une fois pour toutes? Tu me regardes avec douceur, sans même m'honorer de Ton indignation? Sache donc: jamais les hommes ne se sont crus plus libres qu'à présent, après avoir humblement déposé leur liberté à nos pieds. Ce fut là notre oeuvre: est-ce cela que Tu voulais? Et le Captif se tait.
Aujourd'hui, pour la première fois, on peut songer au bonheur des hommes. L'homme est par nature un révolté: un homme en révolte peut-il se sentir heureux? Les avertissements ne T'ont pas manqué, ni les conseils, mais Tu ne les a pas écoutés. Tu as repoussé l'unique moyen de donner le bonheur aux hommes. Heureusement, Tu as quitté la scène et, en partant, Tu nous a abandonné l'oeuvre. Tu as promis, Ta parole est scellée, Tu nous as accordé le droit de lier et de délier. Tu ne peux pas songer à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous troubler? Et le Captif se tait.
L'Esprit terrible et intelligent, l'Esprit du néant et de la ruine, un grand Esprit T'a parlé dans le désert. Les Ecritures attestent qu'il est venu Te tenter. Est-ce vrai? Pouvait-on dire rien de plus vrai que ce qu'il a proclamé dans les trois questions, dans les Trois Questions que Tu as rejetées? Cependant, s'il y eut jamais sur terre un miracle, un miracle authentique, un miracle foudroyant, ce fut ce jour-là, le Jour des Trois Tentations. Le miracle, c'est que ces trois problèmes furent posés. Si l'on pouvait s'imaginer un instant que ces trois questions aient été effacées du Livre, qu'il faille les reconstituer, les inventer à nouveau et les formuler pour les replacer dans les Ecritures, et qu'on réunisse à cette fin tous les sages de la terre, tous les chefs d'Etats, princes de l'Eglise, savants, philosophes et poètes, leur disant: trouvez et formulez trois questions qui non seulement soient conformes à la réalité, mais encore expriment en trois mots, en trois phrases, toute l'histoire future de l'humanité et du monde. Crois-Tu que cet aéropage de l'esprit humain pourrait découvrir rien d'aussi puissant et d'aussi profond que les trois questions qui Te furent alors proposées par le génial esprit?
A ce miracle des trois questions on reconnaît qu'on est en présence non pas d'un esprit humain et contingent, mais de l'Esprit éternel et absolu. En ces trois questions se concentre et s'annonce toute l'histoire ultérieure de l'humanité. Ce sont les trois aspects que prennent fatalement toutes les contradictions insolubles de l'histoire et de la nature de l'homme, sur toute la terre. On ne pouvait pas le comprendre alors, car l'avenir était encore voilé. Mais maintenant que quinze siècles sont passés, nous voyons que, dans ces questions, tout est deviné et tout est prévu, avec une fidélité telle qu'on n'y saurait rien ajouter ni retrancher.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
00:09 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
01.04.2012
La légende du grand inquisiteur 1/5
Les frères Karamazov - La légende du grand inquisiteur

Quinze siècles se sont écoulés depuis Sa promesse. Par la bouche de Son prophète, il avait dit: Je reviendrai bientôt. Quinze siècles se sont passés depuis qu'il a promis d'instaurer Son Royaume. Voici ses propres paroles sur cette terre: Personne ne connaît le jour et l'heure de Son retour, pas même les anges du ciel, ni même le fils, mais le Père seul.
L'humanité L'attend toujours. elle a gardé son ancienne foi et elle Le vénère comme jadis. Sa foi est plus ardente encore, car pendant quinze siècles le ciel n'a plus donné de gages à l'homme: Crois ce que ton coeur te dit, les cieux ne donnent point de gages. Seule compte la foi que l'homme garde dans son coeur en ce qui a été dit.
En vérité, de nombreux miracles se produisaient alors, des saints accomplissaient des guérisons miraculeuses, la Reine des Cieux venait rendre visite à des hommes justes. Mais le diable ne sommeille pas. Les doutes commencèrent à ronger les hommes, quant à la valeur des prodiges. Soudain apparut dans un pays du Nord une nouvelle hérésie, plus terrible encore que les anciennes. Et il tomba du ciel une grande étoile, brûlante comme une torche, elle tomba sur les sources d'eau et ces eaux firent périr un grand nombre d'hommes, parce qu'elles étaient devenues amères.
Les hérétiques se mettent à blasphémer et à nier les miracles, mais la foi des fidèles en devient plus ardente, les larmes montent vers Lui comme autrefois. On L'attend. On L'aime. On espère en Lui. On brûle de souffrir et de mourir pour Lui, comme jadis... Depuis tant de siècles l'humanité élève vers Lui des prières enflammées. Seigneur Dieu daigne venir à nous. Durant des siècles elle L'a tant appelé que dans Son infinie miséricorde, Il a voulu descendre parmi Ses fidèles. Il est descendu, et déjà Il a visité sur terre maints justes martyrs et saints anachorètes. Ployant sous le faix de Sa Croix, le Roi des Cieux, comme un humble servant, a parcouru la terre, notre terre, en la bénissant.
Et voilà qu'Il a voulu se montrer, ne fût-ce que quelques instants, au peuple misérable et tourmenté, aux foules plongées dans l'abîme des péchés, mais qui L'aiment d'un amour naïf. En Espagne, à Séville, au temps le plus terrible de l'Inquisition, on voyait tous les jours s'allumer dans le pays des bûchers, à la plus grande gloire de Dieu. Dans de superbes autodafés, on brûlait de méchants hérétiques. Oh! certes, ce n'était aucunement la venue promise pour la fin des temps, quand Il apparaîtra dans tout l'éclat de Sa gloire céleste, subitement: Tel un éclair qui brille de l'Orient à l'Occident.
Non, Il a voulu, pour un instant seulement, rendre à Ses enfants une visite, aux lieux mêmes où crépitaient les bûchers des hérétiques. Dans Sa bonté infinie, Il se mêle, une fois encore, aux hommes et Il a repris la forme humaine dans laquelle, quinze cent ans auparavant, Il avait cheminé sur la terre durant trois années.
Le voici qui descend vers la place encore brûlante, dans cette ville méridionale où, la veille justement, en présence du Roi, des seigneurs, des chevaliers, des cardinaux et des plus belles dames de la Cour, le Cardinal Grand Inquisiteur, dans un superbe autodafé, avait fait brûler près de cent hérétiques. Ad majorem Dei gloriam.
Il apparaît. Il marche d'un pas silencieux, rien ne semble Le distinguer des autres, mais, ô merveille! tous Le reconnaissent. Emporté par un irrésistible élan, le peuple se presse sur Son passage, L'entoure et Lui fait cortège. Il avance lentement au milieu de la foule, un sourire d'une infinie compassion illumine Son visage, l'amour embrase Son coeur, de Ses yeux émanent la Sagesse, la Clarté, la Force qui se déversent sur les hommes en rayons ardents, faisant vibrer dans leurs âmes l'écho de Son amour. Il étend ses bras vers eux, Il les bénit. De Son contact, de Ses vêtements, irradie une vertu qui sauve.
Soudain, un vieillard, aveugle depuis son enfance, s'écrie dans la foule: Seigneur, guéris-moi, et je Te verrai! Et voilà qu'une écaille tombe des yeux de l'aveugle, et il Le voit. Le peuple pleure et baise la terre où Il a marché, les enfants jettent des fleurs sur Son chemin, ils chantent: Hosanna! C'est Lui, c'est Lui-même, ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui.
Il s'arrête sur le parvis de la cathédrale. A ce moment, des gens apportent dans l'église un petit cercueil blanc. Une enfant, la fille unique d'un notable y repose, couverte de fleurs. Il ressuscitera ton enfant! crie-t-on dans la foule à la mère en larmes. De la cathédrale, on voit sortir le prêtre. Il va au-devant du cercueil. Il regarde avec stupéfaction et fronce le sourcil. Soudain, des lamentations retentissent: La mère de la petite morte se jette à Ses pieds. Si c'est Toi, ressuscite mon enfant! clame-t-elle, et elle tend ses mains vers Lui. Le cortège s'arrête, on pose le cercueil sur les dalles, à Ses pieds, Il le considère avec pitié et, comme jadis, Sa bouche profère: Talitha koumi, lève-toi, enfant.
Et la fillette se soulève dans son cercueil, elle s'assied, elle sourit, les yeux grands ouverts, étonnés. Dans ses mains, elle tient le bouquet de roses blanches qui avait orné son cercueil.
(à suivre)
Fiodor Dostoievski, La légende du grand inquisiteur (L'Insomniaque, 1999)
adaptation: Maximilien Rubel
00:01 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
07.01.2012
Jean d'Ormesson
Jean d'Ormesson, L'enfant qui attendait un train (Héloïse d'Ormesson, 2009)
Jean d'Ormesson - cela fait partie de son charme - nous étonnera toujours! Saviez-vous que l'auteur de Au plaisir de Dieu, C'était bien et C'est une chose étrange à la fin que le monde, a également écrit, sous forme de conte, pour les enfants? L'enfant qui attendait un train est un récit douloureux, tendre, peuplé de rêves que la réalité imprévisible, va réduire en miettes, encore que...
C'était un petit garçon rieur, mais sérieux. Jamais il ne criait quand les wagons défilaient, il n'agitait pas de mouchoir; peut-être parce qu'il n'en avait pas. Mais il n'agitait pas la main non plus. Il restait immobile, muet. Et quand le train était passé, il le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse. Tous les jours, dans le soir qui tombait, le petit garçon avait rendez-vous avec le train qui descendait des collines vers la forêt.
Mais le petit garçon va tomber malade, gravement. En fait, il va mourir, et tout son entourage va s'evertuer à ce qu'il réalise son rêve: monter un jour dans le train. A ce jeu de la vie et de la mort où la première n'aura jamais le dernier mot, les conteurs - mieux que personne - savent nous monter que l'imagination permet toutes les audaces et que l'espoir, sans verser dans l'invraissemblance, puise ses ressources dans les forces infinies de l'amour.
L'enfant qui attendait un train a été publié pour la première fois en 1979, aux éditions G.P.
01:20 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Jean d'Ormesson, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
23.12.2011
Les trois messes basses 6/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - VI

CONTE DE NOEL - III
Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd'hui, le château de Trinquelage n'existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle, éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage; et voici ce qu'il avait vu...
Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait:
- Bonsoir maitre Arnoton!
- Bonsoir bonsoir mes enfants!...
Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s'approcha doucement et, regardant par la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes. Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du chœur agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or allait, venait devant l'autel, en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
02:54 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
22.12.2011
Les trois messes basses 5/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - V

CONTE DE NOEL - III
- l'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maitre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner ne sont pas fâches que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: Ite, missa est, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entrainant, qu'on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.
Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du Pape et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.
- Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, notre maitre à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien, tu m'en payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...
(à suivre...)
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
01:06 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
20.12.2011
Les trois messes basses 4/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - IV

CONTE DE NOEL - II
- Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit être son clerc, et... Drelindin din!... Drelindin din!... C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.
- Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s'il étend ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.
Oremus ps... p, ç... p, i... Mea culpa... pa... pa...
Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés. Dom... scum!... dit Balaguère. ...Stutuo!... répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
- Et de deux! dit le chapelain tout essoufflé; puis, sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel et... Drelindin din!... Drelindin din!... C'est la troisième messe qui commence.
Il n'y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là... Il les touche... il les... Oh! Dieu!... Les plats fument, les vins embaument: et, secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie: - Vite, vite, encore plus vite!... Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots... À moins de tricher tout à fait avec le bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l'Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (vade retro, Satanas.), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlît d'épouvante en voyant cette confusion...
(à suivre...)
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
00:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
19.12.2011
Les trois messes basses 3/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - III

CONTE DE NOEL - II
Drelindin din!... Drelindin din!... C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroises, aux boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maitre Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entrouvrent et referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés. Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au fond de l'autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:
- Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table. Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de truffes...
Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. ô délices! Voilà l'immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur es broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus vobiscum! Il se surprend à dire le Benedicite. À part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion; et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.
(à suivre...)
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
00:20 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
18.12.2011
Les trois messes basses 2/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - II

CONTE DE NOEL - I
Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allégrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe, il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage:
- Bonsoir bonsoir maître Arnoton!
- Bonsoir, bonsoir, mes enfants!
La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé...
Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde:
- Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!
(à suivre...)
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
00:08 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
17.12.2011
Les trois messes basses 1/6
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - I

CONTE DE NOEL - I
- Deux dindes truffées, Garrigou?...
- Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue...
- Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore aperçu à Ia cuisine?...
- Oh! toutes sortes de bonnes choses... depuis midi nous n'avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...
- Grosses comment, les truites, Garrigou?
- Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!...
- Oh! Dieu! Il me semble que je les vois... As-tu mis Ie vin dans les burettes?
- Oui, mon révérend, j'ai mis Ie vin dans les burettes... Mais dame! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de Ia messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend!... Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!...
- Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout Ia nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard...
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, iI se répétait à lui-même en s'habillant:
- Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme ça!...
(à suivre...)
Alphonse Daudet, Les trois messes basses - lues par Fernandel (Frémeaux et Associés, 2006)
image : Moulin Alphonse Daudet, Alpilles
00:02 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
13.01.2011
José Saramago
José Saramago, Les intermittences de la mort (Coll. Points/Seuil, 2008)
N’avez-vous jamais secrètement rêvé de ne pas mourir ? Soit, alors vous voilà pris dans un piège délicieux en apparence, car tel est le sujet de ce roman exceptionnel : La Mort semble ne plus se manifester, éclipsée par la vie éternelle, sur la terre ! De quoi se réjouir, me direz-vous, mais attention, car passées les premières insouciances, la mariée n’est peut-être pas aussi belle que prévu. Une fable politique, religieuse et sociale qui vous fera espérer, peut-être, que la Mort reprenne du service …
06:19 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
24.12.2010
Conte de Noël 5/5
Artaban, le quatrième roi mage (cinquième partie) par Henry Van Dyke

Pendant qu'il réfléchissait, des soldats macédoniens franchissaient la porte de Damas, traînant une jeune fille à la robe déchirée et aux cheveux en désordre . Soudain, la jeune fille échappa à ses gardiens et vint se jeter aux pieds d'Artaban. "Pitié, pleura-t-elle, je suis de ton pays, je suis une fille de la vraie religion enseignée par les mages, mon père était négociant mais il est mort et pour payer ses dettes, j'ai été vendue comme esclave. Sauve-moi de ce sort pire que la mort !".
A nouveau, le vieux conflit ressurgit dans l'âme d'Artaban : par deux fois, le cadeau qu'il avait réservé à Dieu avait été dépensé au service de l'humanité. Cette troisième épreuve le mettait face à un choix irrévocable.
Il sortit la perle de sa cachette et la regarda : elle ne lui avait jamais paru aussi brillante . Une seule chose est sûre, se dit-il, sauver cette fille de son triste sort serait un acte d'amour vrai, et l'amour n'est-il pas la lumière de l'âme ?
"Voici ta rançon, c'est le dernier de mes trésors, je l'avais gardé pour toi", dit-il en tendant la perle à la fille.
Le ciel devint de plus en plus sombre, la terre se mit à trembler, les murs des maisons balançaient d'avant en arrière et des blocs de pierre se détachaient des murs s'écrasant au sol dans des nuages de poussière. Les soldats s'enfuyaient dans tous les sens, terrorisés, tournoyant comme des hommes ivres. Artaban et la fille qu'il avait sauvé se tapirent au pied du mur du prétoire.
La terre tremblait de plus belle, une lourde tuile tomba du toit et se brisa sur le crâne d'Artaban. Chancelant, le vieil homme revit défiler sa vie, il avait donné le dernier présent qu'il gardait pour le roi, il avait perdu tout espoir de le trouver, sa recherche avait échoué... Pourtant il se sentait étrangement bien, car il avait fait de son mieux jour après jour.
Sa tête reposait sur l'épaule de la jeune fille, le sang s'écoulait lentement de sa blessure. La fille entendit une petite voix, un murmure, comme une lointaine musique dont la mélodie serait claire, mais les paroles inaudibles... La fille se retourna mais ne vit personne.
Alors, des lèvres du vieil homme s'échappèrent quelques mots en langue Parthe : "Mais quand t'ai-je vu affamé et t'ai-je donné à manger ? Quant t'ai-je vu assoiffé et t'ai-je donné à boire ? Quand t'ai-je vu nu et t'ai-je donné des vêtements ? Quand t'ai-je vu malade ou en prison et suis-je venu vers toi ? Je t'ai cherché pendant trente-trois ans et je n'ai jamais vu ton visage, mon Roi"
La petite voix se fit à nouveau entendre, plus clairement, cette fois. "En vérité, je te le dis, tout ce que tu as fait aux plus petits de mes frères, c'est à moi que tu l'as fait"
Un rayon lumineux éclaira le visage d'Artaban, comme le premier rayon de l'aube sur une montagne enneigée et un long soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres.
Son voyage était fini, ses trésors avaient été acceptés, le quatrième mage avait trouvé le Roi.
d'après "The other wise man" de Henry Van Dyke.
sources: http://club-vla-noel.voila.net/page2.html
00:52 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
23.12.2010
Conte de Noël 4/5
Artaban, le quatrième roi mage (quatrième partie) par Henry Van Dyke

Artaban s'en alla donc vers l'Égypte, y cherchant sans relâche la famille qui avait quitté Bethléem. On le vit à Héliopolis, sous le feuillage du sycomore sacré, on le vit au pied des murs de la forteresse romaine de la Nouvelle Babylone, sur les bord du Nil… Mais la piste disparut peu à peu comme les empreintes de pas sur le sable...
Artaban se rendit alors près des pyramides pour chercher la signification de sa quête dans le regard impassible du sphinx : devrait-il errer éternellement à la poursuite d'une énigme sans réponse ou pouvait-il encore espérer ?
Plus tard, on le vit chez un rabbin hébreu d'Alexandrie. L'homme vénérable lui révéla les prophéties d'Israël et lui lut les passages parlant des souffrances de ce messie promis, rejeté par les hommes. "Souviens-toi, fils, lui dit le vieux rabbin, le roi que tu cherches ne se trouve pas dans un palais parmi les riches et les puissants. Si la lumière du monde et la gloire d'Israël avaient dû apparaître avec puissance dans la splendeur du monde, elle serait apparue depuis longtemps : aucun fils d'Abraham ne pourra jamais rivaliser avec la puissance que Joseph eut dans les palais d'Égypte, ni avec la magnificence de Salomon, trônant entre deux lions à Jérusalem. La lumière que le monde attend est au contraire une nouvelle lumière, sa gloire jaillira de la douleur et le Royaume qui doit être établi pour toujours est un nouveau royaume, celui de l'amour parfait et invincible. J'ignore comment cela va se passer, comment tous les peuples de la terre seront amenés à reconnaître le messie, mais je sais que ceux qui le cherchent doivent regarder parmi les pauvres, les souffrants et les opprimés".
Alors, Artaban chercha parmi les immigrés, pensant que la famille de Bethléem aurait pu se joindre à eux, il traversa des pays où les pauvres criaient famine, des villes frappées par la peste, il visita des prisons, des marchés aux esclaves, il vit le dur travail des galériens... Dans ce monde de misère et de souffrance, il ne trouva personne à adorer, mais beaucoup de pauvres à aider : il nourrit les affamés, vêtit ceux qui étaient nus, guérit les malades, soulagea les captifs.…
Les années passèrent plus vite que la navette du tisserand qui va et vient dans les deux sens, sans voir que la toile grandit et que la tâche s'accomplit… Artaban semblait avoir presque oublié sa quête, pourtant, quelquefois, il sortait de sa poche secrète la perle, dernier de ses bijoux. Son éclat semblait s'amplifier d'année en année, comme si elle avait absorbé celui du saphir et du rubis perdus…
Trente-trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Artaban avait quitté Ectabane et il était toujours un pèlerin à la recherche de la lumière. Ses cheveux jadis plus foncés que les falaises de Zagros étaient maintenant blancs comme la neige et ses yeux autrefois brillants comme la flamme étaient aujourd'hui mats comme la braise couvant parmi les cendres. Usé et prêt à mourir, il était pourtant toujours à la recherche du Roi. Il avait décidé de revenir une dernière fois à Jérusalem, ville qu'il avait souvent visitée, cherchant des traces des Nazaréens qui avaient fui Bethléem il y a si longtemps.
Curieusement, ce jour, une agitation toute particulière animait la ville. Bien sûr c'était la Pâque et la ville était remplie d'étrangers, enfants d'Israël dispersés au loin et revenus pour célébrer la fête en famille… Mais il y avait autre chose, la foule semblait très excitée.
Voyant un groupe de Juifs venus de son pays Parthe, il les interrogea sur la cause de ce tumulte.
"Nous allons, répondent-ils, au lieu nommé Golgotha, hors des murs de la ville pour assister à une exécution : deux voleurs célèbres vont être crucifiés, et avec eux un certain Jésus de Nazareth, un homme qui a fait des choses merveilleuses et qui est aimé par le peuple; mais les prêtres et les anciens ont dit qu'il devait mourir car il prétend être le fils de Dieu et Pilate l'a condamné à la croix parce qu'il se dit Roi des Juifs".
Ces mots résonnèrent curieusement dans la tête d'Artaban . Ils l'avaient mené par-delà les terres et les mers et voilà qu'ils lui revenaient comme un message de désespoir.
Ainsi, le Roi était bien venu, mais il avait été rejeté et condamné, et maintenant il était sur le point de mourir.
"Les voies de Dieu sont plus étranges que les pensées des hommes… Le Roi est entre les mains de ses ennemis, peut-être que j'arriverai à temps avec ma perle pour l'offrir comme rançon et lui sauver la vie…", pensa Artaban.
... (à suivre)
sources: http://club-vla-noel.voila.net/page2.html
00:04 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
21.12.2010
Conte de Noël 3/5
Artaban, le quatrième roi mage (troisième partie) par Henry Van Dyke

Minuit était déjà passé depuis longtemps... Vasda avait récupéré pendant cette halte imprévue et galopait de toutes ses forces... Mais les premiers rayons du soleil éclairaient déjà la colline de Nimrod quand Artaban parvint au temple des Sept Sphères.
Aucune trace de ses amis... Artaban monta sur la colline, regarda vers l'ouest mais ne vit que la désolation des marais qui s'étendaient jusqu'au désert.
Sur un petit monticule de pierres, coincé sous l'une d'elles, il vit un morceau de papyrus. Il put y lire "Nous t'avons attendu encore un peu après minuit, mais nous ne pouvons retarder plus longtemps le départ, nous allons trouver le roi, suis nous à travers le désert".
"Traverser le désert avec un cheval épuisé et sans nourriture, c'est impossible", pensa Artaban désespéré. "La seule solution, c'est de retourner à Babylone et d'y vendre mon saphir pour acheter des chameaux et des provisions pour le voyage. Seul Dieu sait si je ne vais pas perdre ma chance de voir le Roi pour avoir montré de la pitié".
Quelques jours plus tard, Artaban traversait le désert à dos de chameau. Dans ce Pays de mort , aucun fruit ne pousse, seulement quelques rares épineux et quelques bruyères. Les arêtes sombres des pierres affleurent du sable telles les squelettes d'animaux morts et les collines de sable ressemblent à de gigantesques tombeaux. Les montagnes arides et inhospitalières sont sillonnées de canaux desséchés où coulaient jadis d'anciens torrents, horribles cicatrices blanches sur le visage de la nature…
Le jour, la chaleur était insupportable et aucun signe de vie ne se manifestait, à l'exception des minuscules gerboises courant dans les buissons desséchés et des lézards disparaissant dans les fissures des roches. La nuit, un froid intense succédait à la chaleur du jour, les chacals rôdaient et l'on entendait au loin l'écho des hurlements du lion…
Mais rien ne pouvait arrêter Artaban dans sa course. Il arriva finalement à Damas, la ville aux jardins et aux vergers luxuriants, arrosés par l'Abana et le Pharpar, dont les collines étaient couvertes de gazon et de fleurs parsemés de bosquets de myrrhe et de roses…
Plus tard, il passa encore par la vallée du Jourdain, longea les rives du lac de Galilée avec ses eaux si bleues et arriva enfin à Bethléem, trois jours après les autres mages. Les rues semblaient désertes ; Artaban chercha quelqu'un qui pourrait lui indiquer où étaient allés ses compagnons, dans quelle maison ils avaient présenté leur hommage, offert leurs cadeaux d'or d'encens et de myrrhe…
Une porte entr'ouverte laissait s'échapper le chant d'une femme. Il entra et trouva une jeune mère berçant son enfant. Elle lui dit que des étrangers venus d'Orient étaient effectivement passés trois jours plus tôt, qu'ils s'étaient rendus auprès d'une famille de Nazareth logeant dans une étable et lui avaient donné de très riches cadeaux, mais qu'ils avaient disparu aussi soudainement qu'ils étaient venus et que les Nazaréens étaient partis précipitamment vers l'Égypte…
La jeune mère posa l'enfant dans son berceau et proposa à l'étranger de partager son repas. Tandis qu'ils mangeaient, une clameur s'éleva dans les rues du village… Des cris d'horreur, des hurlements de femmes, des sons de trompettes, des bruits d'épée… Soudain, un cri retentit « les soldats d'Hérode ! Ils tuent nos enfants ! ».
La jeune mère blêmit et se tapit immobile dans un coin. Artaban se dirigea vers la porte de la maison. Ses larges épaules emplissaient le portail et son chapeau blanc de mage touchait le linteau. Les soldats descendaient la rue, les mains ensanglantées et les épées dégoulinantes… A la vue de l'étranger, ils hésitèrent, surpris de le voir là. Le capitaine tenta de le bousculer, mais Artaban ne broncha pas. Le visage calme et résolu, il montra discrètement le rubis scintillant au soldat et lui murmura "je suis seul dans cette maison… et j'attends le capitaine intelligent qui m'y laissera en paix en échange de ce bijou…"
Le capitaine stupéfait par la splendeur de la pierre, la prit de la main d'Artaban et hurla à ses hommes : "il n'y a pas d'enfant ici, la maison est vide, allons plus loin !".
Artaban rentra dans la petite maison et pria "Que le Dieu de la Vérité pardonne mon péché, j'ai menti pour sauver la vie d'un enfant… Et maintenant deux de mes cadeaux s'en sont allés ! J'ai dépensé pour l'homme ce qui était pour Dieu, serais-je jamais digne de voir le visage du Roi ?".
Mais la voix de la jeune femme le sortit de sa prière : « Tu as sauvé la vie de mon enfant, que Dieu te bénisse et te garde ! »
... (à suivre)
sources: http://club-vla-noel.voila.net/page2.html
00:25 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
20.12.2010
Conte de Noël 2/5
Artaban, le quatrième roi mage (deuxième partie) par Henry Van Dyke

Durant toute la nuit, Vasda, le plus rapide des chevaux d'Artaban, trépigna dans son écurie comme s'il partageait l'ardeur de son maître. Bien avant l'aurore, Artaban fut prêt. Il sella son cheval favori et entama le long voyage. Il lui faudrait une dizaine de jours pour atteindre Babylone et retrouver les autres mages.
Chaque jour, Vasda galopait sans répit, dès avant l'aube et jusqu'après le coucher du soleil. Artaban et sa monture longèrent ainsi le mont Orontes et traversèrent la plaine des Niséens. Les troupeaux de chevaux sauvages s'y retournaient sur leur passage et galopaient au loin, faisant un bruit de tonnerre avec leurs sabots, les oiseaux sauvages s'échappaient en nuées des marécages tournoyant en grands cercles et poussant des cris aigus de surprise. Puis vinrent les champs fertiles de Concabar où la poussière des aires de battage remplissait l'air d'une brume dorée cachant à moitié le monumental temple d'Astarte et ses quatre cent colonnes. Ils passèrent près des riches jardins du Baghistan, arrosés par des fontaines jaillissant de la roche, puis au pied de la montagne où est gravée la victoire de Darius piétinant ses ennemis et la liste de ses conquêtes. Après avoir traversé une région froide et désolée aux collines balayées par le vent, franchi de sombres gorges où coulait un fleuve déchaîné, ils passèrent par une belle région plantée de vignes et d'arbres fruitiers en terrasses puis par la forêt de chênes de Carine et par le défilé de Zagros. Ils traversèrent la ville de Chala où les prisonniers de Samaria avaient été gardés en captivité durant de longues années. Artaban vit l'image du grand prêtre des mages, sculptée dans la roche avec la main levée, bénissant les pèlerins depuis des siècles. Il passa encore par des vergers de pêchers et de figuiers, par des rizières, il traversa la ville de Ctesiphon où régnaient jadis les empereurs Parthes, puis celle de Seleucia, bâtie par Alexandre.
Enfin, il franchit le delta du Tigre et de l'Euphrate couvert de champs de maïs et arriva en vue de Babylone.
C'était le dixième jour peu avant le coucher du soleil. Vasda était épuisé et Artaban serait bien entré en ville pour s'y arrêter un peu et permettre à sa monture de se rafraîchir et de se reposer, mais il restait encore trois heures de route pour atteindre le temple des Sept Sphères et ses trois amis ne l'attendraient pas plus tard que minuit... Aussi, il continua à travers les champs.
Au milieu de cette mer jaune pâle, une palmeraie se dressait comme une île sombre et triste. Alors qu'ils y pénétraient, Vasda marqua le pas, comme s'il ressentait un certain danger. La plantation était silencieuse comme un tombeau : pas un chant d'oiseau, pas même le bruissement d'une feuille... Le cheval s'arrêta soudain, les muscles tremblants, devant une masse sombre à demi cachée par l'ombre du dernier palmier...
Artaban descendit de cheval : la faible lumière des étoiles révélait une forme humaine allongée en travers de la route. Son vêtement humble et les traits de son visage blême semblaient indiquer qu'il s'agissait d'un de ces pauvres exilés Hébreux qui vivaient en grand nombre autour de la ville. Sa peau était pâle, sèche et jaune comme un parchemin. C'est la fièvre des marais, pensa Artaban, elle fait des ravages en automne et ce pauvre homme n'en a plus pour bien longtemps à vivre. Pris de pitié, il plaça le corps dans la position des morts, un étrange rite funéraire après lequel les Mages laissaient les vautours et autres animaux du désert faire leur office... Bientôt, il ne resterait plus qu'un tas dos blanchis sur le sable...
Alors qu'il s'apprêtait à rependre la route, Artaban entendit un long et faible soupir s'échapper des lèvres de l'homme dont les doigts saisirent le bas de la robe du mage.
Le coeur d'Artaban s'arrêta un bref instant. Pas par crainte, mais parce que ce contretemps soudain était bien importun. S'il restait une heure de plus ici, il n'atteindrait pas le rendez-vous à temps et ses amis partiraient sans lui... Mais s'il s'en allait maintenant, l'homme mourrait sûrement alors qu'il y avait peut-être une chance de le sauver... Artaban hésitait : ne risquait-il pas de perdre la grande récompense de sa foi pour un simple acte de charité ? "Dieu de la Vérité et de la pureté", pria-t-il, "indique moi le chemin de la sagesse que toi seul connaît". Alors, il se tourna vers le malade, prit de l'eau dans un des petits canaux qui coulait au pied des arbres et lui humecta le front et les lèvres. Il prit dans sa ceinture un de ces remèdes simples et efficaces que les mages, médecins autant qu'astronomes, emportaient toujours avec eux. Il versa cette potion entre les lèvres du malade puis heure après heure, il s'occupa de lui en habile guérisseur et finit par le ramener à la vie. L'homme s'assit et demanda au mage "Qui es-tu ? Pourquoi m'as tu sauvé la vie ?" "Je suis Artaban", répondit le mage, "je viens d'Ectabane et je vais à Jérusalem à la recherche d'un nouveau-né qui doit être le Roi des Juifs et le libérateur de tous les hommes. Je ne peux pas retarder plus longtemps mon voyage sinon la caravane partira sans moi... Je te laisse un peu de pain et cette potion, dès que tu en auras la force, retourne vers le quartier Hébreu de Babylone". Le Juif leva la main vers le ciel et demanda au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob de bénir le voyage de son sauveur et de le conduire en paix vers son but. Et il ajouta "Nos prophètes ont aussi parlé du Messie, il ne doit pas naître à Jérusalem mais à Bethléem, que Dieu t'y conduise en sécurité car tu as eu pitié d'un pauvre malade".
... (à suivre)
sources: http://club-vla-noel.voila.net/page2.html
05:41 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
19.12.2010
Conte de Noël 1/5
Artaban, le quatrième roi mage (première partie) par Henry Van Dyke

Chacun connaît l'histoire des trois mages venus du lointain orient pour offrir leurs présents à l'enfant né dans une étable de Bethléem. Mais peu connaissent l'histoire du quatrième mage, qui lui aussi avait vu l'étoile et s'était aussi mis en route pour la suivre… C'est qu'il n'arriva pas jusqu'à l'enfant Jésus avec ses présents : sa quête dura trente-trois ans et s'acheva d'une étonnante façon. C'est cette histoire que je vais vous conter.
A l'époque où César Auguste régnait sur l'Empire romain et Hérode à Jérusalem, ce mage nommé Artaban vivait à Ecbatane, une cité des montagnes de Perse. Sa maison se trouvait à l'extérieur des sept murailles qui protégeaient le trésor royal. De son toit, il pouvait voir par dessus les sept murs le palais des empereurs Parthes scintillant de mille feux comme un bijou sur une couronne. La maison d'Artaban était entourée d'un beau jardin dont les fleurs et les arbres fruitiers étaient irrigués par une vingtaine de jets d'eau et une multitude d'oiseaux y chantaient joyeusement.
C'est dans cette belle demeure qu'Artaban reçut dans la douceur d'une nuit de septembre neuf de ses amis magiciens, adorateurs comme lui de Zoroastre. Après avoir chanté le bel hymne à Ahura-Mazda, divinité du Bien, autour d'un petit autel d'où s'échappait le parfum des huiles parfumées, Artaban se tourna vers ses amis et leur dit : "Mes amis, fidèles disciples de Zoroastre, vous êtes venus ce soir à mon appel ranimer votre foi autour du feu de cet autel. J'ai quelque chose d'important à vous dire : une nouvelle lumière est venue à moi par le plus antique de tous les signes. Avec mes compagnons mages, Gaspard, Melchior et Balthazar, j'ai vu un nouvel astre briller une nuit puis disparaître.
Nous avons étudié le ciel : cette année a lieu une grande conjonction de planètes dans le signe du poisson qui est la maison des Hébreux. Or la prophétie de Balaam, fils de Beor ne dit-elle pas qu'une étoile viendra du pays de Jacob et qu'un sceptre proviendra d'Israël ?" Nous pensons que le signe venu du ciel annonce cet évènement. Mes trois frères observent le ciel depuis le temple antique des sept sphères à Babylone et moi-même je l'observe d'ici. Si l'étoile brille à nouveau, j'irai les rejoindre et nous irons ensemble à Jérusalem pour voir et adorer ce Roi d'Israël. Je suis sûr que le signe viendra et je suis prêt pour le voyage. J'ai vendu mes biens et acheté trois bijoux, un saphir, un rubis et une perle. Je les offrirai en hommage au nouveau Roi."
Tandis qu'il parlait, Artaban sortit d'un repli caché de son vêtement trois magnifiques pierres, l'une bleue comme un fragment du ciel, la seconde plus rouge qu'un lever de soleil, et la troisième plus pure que la neige au sommet d'une montagne.
"Mes amis, venez avec moi pour ce pèlerinage, nous aurons la joie de trouver ensemble ce prince digne d'être servi !"
Mais les amis portèrent sur Artaban un regard étrange. Ces affirmations étaient incroyables, le projet de voyage irréaliste... "Ton rêve est vain" dit l'un d'eux. "Il serait plus sage d'utiliser cet argent pour le nouveau temple à Chala" dit un autre "Aucun Roi ne sortira jamais de ce peuple vaincu d'Israël" dit un troisième…
Quant aux autres, ils montrèrent aussi peu d'enthousiasme : l'un ne pouvait s'absenter du Palais, retenu par son travail, un autre venait de se marier, un autre encore avait une santé trop fragile pour voyager… Bref, tous quittèrent la maison d'Artaban, le laissant seul avec son rêve...
Seul Agbarus, le plus âgé d'entre eux s'attarda après que les autres aient disparu et dit à Artaban : "Mon fils, il se peut que la lumière de la vérité soit dans ce signe qui est apparu dans les cieux. Alors elle te mènera sûrement au Prince. Mais si elle n'est que l'ombre de la lumière, alors tu feras un long pèlerinage et une recherche stérile. Mais il vaut mieux suivre l'ombre du meilleur que se contenter du médiocre. Ceux qui entrevoient des merveilles sont souvent seuls dans leur voyage. Vas-y en paix, je suis trop vieux pour t'accompagner, mais mon coeur sera avec toi tout au long de ta quête."
Artaban se retrouva seul. Le ciel était clair, les rayonnements de Jupiter et Saturne entremêlés donnaient l'impression que les deux astres n'en formaient plus qu'un seul. Soudain, une étincelle d'azur jaillit de l'obscurité s'entourant d'un halo pourpre et lançant des rayons safran et orange puis se transformant en un point blanc d'une intense luminosité, comme si les trois bijoux cachés dans la ceinture du mage s'étaient unis et transformées en coeur vivant de lumière.
"C'est le signe" s'écria Artaban "le Roi vient, je pars à sa rencontre !"
... (à suivre)
sources: http://club-vla-noel.voila.net/page2.html
10:16 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Contes, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |
08.01.2010
José Corti, éditeur
Bloc-Notes, 8 janvier / Les Saules

Elle a un sacré culot, Fabienne Raphoz, aujourd’hui codirectrice des éditions José Corti, d’avoir su prolonger la qualité et l’originalité du catalogue de son fondateur, contre vents et marées, ce qui, en des temps parfois difficiles, mérite à lui seul un grand coup de chapeau !
Elle a fondé, entre autres, la collection Merveilleux, en 1998. Dans un entretien avec Philippe Lançon accordé au journal Libération en novembre 2003, elle en définit les principales spécificités : « Une sorte de collier, où le merveilleux se déclinerait, comme des reflets de perles, de toutes les façons possibles : contes, utopies, œuvres littéraires classiques où l’esprit du conte circule. Il y a trois états du conte : conte populaire collecté et retransmis tel quel ; conte collecté et retravaillé par l’auteur ; conte inventé par l’auteur à partir d’une ou plusieurs sources. Ce sont les trois pistes de la collection. »
Parmi les titres de la collection, figurent Mille et un contes, légendes et récits arabes (René Basset), La géante dans la barque et autres contes d’Islande (Jon Arnason), Les aventures du Baron de Münchhausen (Gottfried August Bürger), Les contes populaires juifs d’Europe orientale (Valery Dymchitz), Des Belles et des bêtes (Anthologie des fiancés amoureux), Sous la cendre : Figures de Cendrillon (Anthologie), L’aile bleue des contes : l’oiseau (Fabienne Raphoz) sans oublier Blanche-Neige (Robert Walser) ou encore Contes pour les enfants et la maison (les frères Grimm).
05:30 Écrit par Claude Amstutz, libraire dans Bloc-Notes, Contes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature; contes; livres |
|
Facebook |


