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27/10/2012

Colombe Schneck 1b

Bloc-Notes, 27 octobre / Les Saules

En annexe à cette chronique, Colombe Schneck évoque La réparation, à la Librairie Mollat.


Colombe Schneck, La réparation (Grasset, 2012)

Colombe Schneck 1a

Bloc-Notes, 27 octobre / Les Saules

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Ainsi que la femme lituanienne, voisine de Colombe Schneck dans l'avion qui les conduit de Paris à Kovno, vous serez tentés de vous exclamer: On en a marre de s'excuser pour ce qui est arrivé aux Juifs pendant la guerre. Marre de la Shoah, marre des témoignages sur la seconde guerre mondiale, marre de cette culpabilité qui ne concerne plus vraiment la génération née après la guerre, qui n'a pas connu ces pages douloureuses de l'histoire contemporaine. 

Un témoignage de plus s'ajoutant à tant d'autres, que La réparation? Sans hésiter, j'affirme que non, car les propos de l'auteur dépassent dans leur interrogation - pour les plus jeunes - le cadre strict du devoir de mémoire envers sa famille, pour mettre en lumière, avec une extrême pudeur et beaucoup de sensibilité, ce qui somme toute s'applique à tous les traumatismes de la guerre, qu'ils s'incarnent en Europe, en Arménie, en Palestine, en Algérie ou ailleurs. Qu'on ne s'y trompe pas: à l'inverse de L'incroyable Monsieur Schneck ou Val de Grâce - autres écrits de Colombe Schneck - La réparation n'est pas une oeuvre littéraire où se mêlent la réalité et l'imaginaire, mais bel et bien un document vrai. 

Le récit de Colombe Schneck s'amorçe avec sa propre fille qui répond au joli nom de Salomé, une promesse faite à sa mère Hélène. Cela lui rappelle une autre enfant, Salomé Bernstein - cousine de sa mère, fille de Raya et soeur de sa grand-mère maternelle Ginda - morte à Auschwitz en 1943, dont il ne reste qu'une photo datée de 1939: Salomé est en culotte blanche, petits souliers et chaussettes assortis. Elle tient un sceau en fer-blanc à la main. De l'autre, elle s'est agrippée à un fauteuil d'enfant. Elle sourit sous le soleil, regardant sur le côté, une jambe légèrement en arrière, l'autre un peu en dedans.

Elle entreprend alors de remonter le temps, de sonder et éclairer la mémoire familiale, des Etats-Unis en Israël en passant par la Lituanie. Pour savoir, pour comprendre dans l'urgence tout ce qui lui a été caché, ce passé dont il ne reste rien et qui dans ses inquiétudes, rejoint le présent. Qu'est-ce qu'il y a de juif en moi? J'aime le hareng mariné et les cornichons à la russe. J'ai peur. J'ai tout le temps peur qu'il arrive quelque chose à mes enfants, je ne suis pas croyante mais tous les soirs je m'endors en priant, pitié qu'il ne leur arrive rien. (...) Et si mon enfant meurt, est-ce que je pourrai continuer à vivre?

Comme bon nombre d'autres écrivains, Colombe Schneck s'interroge sur le sens de sa démarche: Je me disais c'est trop facile, tu portes des sandales en chevreau mordoré, tu te complais dans des histoires d'amour impossibles, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu'une fille comme toi peut écrire sur la Shoah?

A travers les événements qui ont frappé toute sa communauté, elle souligne avec tact et discrétion ce qui, pour les acteurs tragiques de cette histoire, constitue l'après: le silence, l'interdit invisible, l'oubli, le refuge dans l'imaginaire des bonheurs révolus, le ressentiment, le cadre de l'incarcération parfois perpétué et ces souvenirs dont les images ressemblent à celles d'une vie antérieure avec laquelle on prend ses distances, par amour de la vie. Au passage, Colombe Schneck cite cette phrase terrible et juste, de Jorge Semprun, tirée de L'écriture ou la vie: Pour continuer à vivre, il valait mieux tomber dans une amnésie volontaire. Si rares ont été ceux qui ont été capables d'entendre.

Un autre éclairage intéressant touche les rescapés - ceux qui ont eu de la chance - sur lesquels pèse la suspicion et qui peinent à se débarrasser de leur culpabilité, alors qu'il n'y a pas faute. Sur l'intégration, aussi: Eux sont dans cette illusion protectrice, ils se croient intégrés, alors qu'ils vivent en marge. (...) Ils vivent dans un pays où ils sont tolérés. Sans plus. Enfin, pour ceux qui n'ont pas lu Le livre noir de Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, Colombe Schneck nous raconte la Lituanie, dont 95% des juifs ont été exterminés. Une page d'histoire complexe de domination soviétique et allemande, que nos jeunes - aux côtés d'autres tragédies plus contemporaines - doivent connaître. Pour comprendre, eux aussi. Et ne pas oublier.

Cité en introduction à La réparation, le dernier mot revient à David Grossman: On n'est plus victime de rien, même de l'arbitraire, du pire, de ce qui détruit la vie, quand on le décrit avec ses mots propres. 

Une réparation qui vaut plus que le chèque que la grand-mère de Colombe Schneck a reçu d'Allemagne en réponse à sa détresse. Pour Salomé et tous les autres... 

Colombe Schneck, La réparation (Grasset, 2012)

Jorge Semprun, L'écriture ou la vie (coll. Folio/Gallimard, 2007)

Le livre noir, textes et témoignages - réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman (Solin/Actes Sud, 1995 et 2010)

Musica présente - 37 John Eliot Gardiner

John Eliot Gardiner

chef d'orchestre britannique, né en 1943

*

Claudio Monteverdi

Vespro della Beata Vergine

(Monteverdi Choir, London Oratory Junior Choir, Schola Cantorum of the Cardinal Vaughan Memorial School, English Baroque Soloists, John Eliot Gardiner)


06:33 Écrit par Claude Amstutz dans Claudio Monteverdi, John Eliot Gardiner, Musica présente, Musique classique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique classique | |  Imprimer |  Facebook | | |

26/10/2012

La citation du jour

Paul Valéry

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Ce ne sont pas du tout les méchants qui font le plus de mal en ce monde. Ce sont les maladroits, les négligents, les crédules.

Paul Valéry, Mélanges, dans Oeuvres vol. 1 (Bibliothèque de la Pléiade/Gallimard, 1989)

image: Jean-Baptiste Martin, La chute / 2007 (jeanbaptistemartin.com)

01:02 Écrit par Claude Amstutz dans La citation du jour, Littérature francophone, Paul Valéry | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : citation; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

25/10/2012

Morceaux choisis - Marie Noël

Marie Noël

Marie Noël.jpg

Il arrive que nous cherchons, dans notre ami, la consolation et qu'elle ne s'y trouve pas aujourd'hui. Il arrive que nous ayons soif et que la tendresse de notre ami oublie aujourd'hui de nous donner à boire. C'est que la source de douceur humaine n'est pas inépuisable. Le consolateur a, comme nous, ses heures de sécheresse. Celui qui nous donne la force manque aujourd'hui de force. Celui qui relève notre joie est tombé, aujourd'hui, de sa joie.

Comprenons-le. Ayons compassion à notre tour de cette pauvreté. N'exigeons rien. Ne réclamons pas sans cesse de l'amitié, de la bonté, le plus dont elle est capable mais soyons toujours reconnaissant pour le moins dont elle dispose, le peu qu'elle a et nous donne. Et sachons attendre. L'instant vient où la grâce de l'ami lui sera et nous sera rendue.

Marie Noël, Notes intimes, dans: Vives Flammes no 273: La douceur (Ed. du Carmel, 2008) 

07:44 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; spiritualité; anthologie; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

24/10/2012

Le poème de la semaine

Raymond Radiguet

Aurore, à nul des coeurs qui saignent, 
Ne vas recommander l'école 
Où buissonnière on nous enseigne 
La douleur plutôt que les jeux.
 
Un jour, en mousse se déguise 
L'espiègle Vénus, et son col 
Marin fait le ciel orageux; 
Demain en maîtresse d'école,
 
Mais marine, non buissonnière. 
Ses leçons sont plus à ma guise, 
Ignorante, elle qui serait 
De ses élèves la dernière!
 
Vénus charmant les tableaux noirs 
Figure tracée à la craie, 
Enfin Vénus s'effacerait, 
Ligne à ligne, de nos mémoires.
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
 

09:08 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

23/10/2012

Rose-Marie Pagnard

pagnard.jpgRose-Marie Pagnard, Le conservatoire d'amour (Editions du Rocher, 2008)

Le Conservatoire d'amour fait entendre une musique déjantée. Sur le thème, tout d'abord, de la fugue des soeurs Gretel et Gretchen, jeunes filles de bonne famille un peu évaporées, qui ont décidé de se rendre au conservatoire malgré l'interdiction paternelle. Mais qui dit vocation, dit accords et désaccords... Parviendront-elles à surmonter la terrible épreuve qui les y attend? Bientôt s'élève le motif rampant de la flûte dont elles jouent dans l'espoir d'amadouer le maître des Enfers qui défend l'entrée de la Musique. Mais il leur faudra beaucoup de persévérance pour triompher des sentiments qui les assaillent tour à tour: peur, tristesse, colère... Car l'endroit est hanté. Est-ce à cause de la présence toute proche d'une morgue? Ou du secret de famille honteux qui ronge Madame Swan, la redoutable directrice du conservatoire aux airs de Cruella? Ou de l'amour impossible de Gretchen pour le mystérieux Hansel?

Dans ce conte fantastique célébrant l’amour de l’art, de la musique en particulier, Gretel et Gretchen qui rêvent d’entrer au conservatoire vont, trois jours durant, affronter diverses épreuves initiatiques, être chahutées ou surmonter la peur, braver les interdits, mais aussi côtoyer la mort. Un style débridé, volontiers onirique, exaltant les forces mystérieuses de l’imaginaire avec beaucoup de malice et de poésie.

03:35 Écrit par Claude Amstutz dans Contes, Littérature francophone, Littérature suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; roman; contes; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

22/10/2012

Morceaux choisis - Colette Fellous

Colette Fellous

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Longtemps, j'ai fait ce rêve. Je dois le raconter ici avant de le perdre. Je sais surtout qu'il a sa place dans ce récit d'Amor. C'est peut-être bien à Venise, peut-être bien à Babylone ou à Midoun, peut-être bien aussi à Roquefort que la scène se passe. Peu importe, c'est un vrai rêve.

Je suis morte et je marche avec les autres, les amis, les voisins, les gens du village, derrière le cercueil. C'est mon cercueil, je dois être enfermée là-dedans, mais je n'y pense même pas, je marche, je me sens bien, j'ai confiance, presque heureuse. Je ne sais pas comment je suis morte. Ils n'en parlent pas, ils sont là, c'est tout, le ciel est bleu, tout va bien, le cortège remonte la rue du village, quelques curieux se sont amassés sur le bord du trottoir, les mains au dos. Je reste sur le côté pour ne pas me faire remarquer. Je m'amuse, à les regarder, tiens, lui, je n'aurais pas pensé et elle, là-bas, c'est gentil d'être venue, je me dis que, vu d'ici, ce n'est pas si grave finalement de disparaître, il flotte un petit air de fête avant le bal, une façon d'être ensemble, de partager quelque chose, une douce odeur d'après-midi.

Après, justement, il y a un bal, vous y viendrez, j'espère? Oui, oui, bien sûr, je n'y manquerai pas. Un très beau bal masqué, avec des grenades, des figues, des mûres et des friandises posées sur une grande table à côté, mais dans le rêve je ne les vois pas, je sais simplement que les grandes coupes blanches et bleues sont à l'intérieur de la maison. Elles appartiennent à mes ancêtres, on ne les sort que pour les fêtes. Je les suis en silence, les invités, je vais avec eux vers ma maison d'ocre, au bout du village, cette maison qui sent toujours si doux le santal. De l'autre côté, derrière le jardin, on sait qu'il y a la mer, une baie vitrée donne directement sur la plage. Ils se sont tous déguisés pour l'occasion. Ils dansent dans le petit patio, un jasmin découpe le ciel au-dessus, quelques branches d'un bougainvillier retombent sur le mur. Je me suis cachée sous la toile rayée d'un transat posé dans un coin du patio et je les regarde tous, j'admire les costumes, j'apprécie la gaieté de la soirée, j'ai le vertige.

Tout à coup, la pluie. Tellement inattendue. Comment faire? J'ai peur d'être découverte, mon coeur hurle, la musique heureusement recouvre ma peur, le rêve s'emballe, accordéon, piano et violoncelle, bruits de chaises qu'on déplace. Comme prévu, la toile du transat se mouille bien vite et dessine peu à peu la forme de mon corps. Je suis perdue, ils vont me reconnaître et voir que je ne suis pas vraiment morte. Alors, tant pis, je décide de ne plus me cacher, après tout je suis là, je ne vais pas mentir simplement pour ne pas les gêner, allez, je me montre, je cours au centre du patio et je me mets à danser avec les autres. Une vraie danse, joyeuse, libre, vivante. Tout le monde applaudit, bravo, bravo, c'est le plus beau costume de la soirée, elle a osé mettre le masque de la morte.

Je me réveille d'un coup, je touche mon visage, vite, un verre d'eau bien fraîche, c'est si beau alors d'aller dans le noir vers le robinet, dans cette maison qui sent encore le santal.

Colette Fellous, Amor (Gallimard, 1997)

image: Jean-Léon Gérôme, Suites d'un bal masqué / Musée Condé, Chantilly (www.photo.rmn.fr)