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12/03/2013

Sarah Hall 1b

Morceaux choisis

Sarah Hall 3.jpg

Quand nous sortions, c'était le plus souvent en ville, du côté des pubs, là où Manda pensait peut-être apercevoir un garçon qu'elle avait remarqué. De temps en temps, si un de ses frères ne voyait pas d'objection à ce que nous l'accompagnions pour une livraison ou à un concert, nous poussions jusqu'à Carlisle. C'était toujours un trajet complètement dément. Ces deux-là conduisaient de façon insensée et multipliaient les dépassements dangereux, car ils étaient fous de vitesse. Ils en raffolaient à cheval, à moto, à ski, tout véhicule capable d'accélérer à leur aplatir la cervelle contre le crâne.

Il y avait deux nationales qui partaient de la ville: la vieille route à péage et celle qu'avaient tracée les Romains, pour ainsi dire abandonnée et qui traversait l'échine de Lazonby Fell. Et puis il y avait la M6. C'était un tronçon d'autoroute désert, la dernière longueur avant l'Ecosse, si bien qu'elle paraissait ne mener nulle part.

J'étais tassée contre la portière, la joue plaquée contre le froid de la vitre, agrippée à la ceinture qui me barrait la poitrine. Manda se battait pour avoir la mainmise sur les boutons de la radio. Un de ses frères était au volant. C'était le plus souvent Aaron. Il brûlait le bitume comme s'il se trouvait sur un circuit privé. Nous traversions cette portion d'arrière-pays comme les gens le font encore aujourd'hui, comme ils l'ont toujours fait et le feront probablement toujours, sans se soucier de radars ou de policiers embusqués: à fond de train, à tombeau ouvert, comme si on nous donnait la chasse.

Je détestais le trajet pour aller en ville, les vingt-cinq minutes de traversée de ce sinistre bas-fond. On avait, tout au long, le sentiment que quelque chose nous coursait. C'étaient les badlands originels, apprenait-on à l'école si on ne le savait déjà. On n'avait aucune envie d'y moisir. Aucune envie de se retrouver toute seule, roulant lentement, visible comme le nez au milieu de la figure, dans cette rase campagne. C'était là que les maraudeurs se retrouvaient, venus du sud ou du nord. C'était le territoire des fermes brûlées, des rivières de sang, des viols. Un paysage de jupes lacérées et de gorges tranchées, où les toitures étaient arrosées de pétrole et incendiées, où les fenils servaient pour découper et saler des enfants. En baissant sa vitre, on pouvait presque entendre tout ça: les alertes au feu et le crépitement des flammes, les femmes éventrées, hurlant tandis que leurs hommes suffoquaient, des tendons enfoncés dans le gosier. Quand elles n'étaient pas fortifiées, les maisons situées dans la zone frontalière étaient provisoires, faites de clayonnage en terre et bouse de vache, faciles à démonter; car lorsque survenaient les pillards, ou bien on leur tenait tête derrière deux mètres cinquante de pierre équarrie, ou bien on pliait bagage et décampait.

La camionnnette embardait violemment au passage des chicanes, m'écrasant la pommette contre la vitre, tandis qu'Aaron chantait à tue-tête en accompagnement des Stone Roses...

Sarah Hall, Le parfum du boucher, dans: La belle indifférence (Bourgois, 2013)

traduit de l'anglais par Eric Chédaille

Sarah Hall 1a

Bloc-Notes, 12 mars / Les Saules

littérature; nouvelles; livres

Connaissez-vous Sarah Hall? Si tel n'est pas le cas, lisez de toute urgence, aux éditions Bourgois, Le Michel-Ange électrique, son premier roman traduit en français (2004) ou mieux encore, son chef d'oeuvre, Comment peindre un homme mort (2010) qui a été présenté dans ces colonnes au moment de sa sortie en librairie. Mais pourquoi ne pas tenter votre chance avec sa dernière parution, La belle indifférence, un recueil de nouvelles, de quoi vous familiariser avec son style et son univers?

Sept nouvelles donc, qui ont pour cadre la Cumbrie - au nord-ouest de l'Angleterre -, l'Afrique et la Finlande, dont le personnage principal est, à chacun de ces récits extrêmement diversifiés, une femme. Mais quels traits communs peut-on trouver entre la redoutée Mandy qui ressemble à un chien enchaîné et rudoyé dans Le parfum du boucher, l'infirmière qui attend son amant et ne parvient pas à franchir le mur de l'indicible dans La belle indifférence, ou Dolly convertie à la chasse afin de confectionner une pélerine de vison pour son amie Magda, gravement malade dans La rivière de la nuit?

Ces nouvelles qui peuvent être comprises à des niveaux de lecture différents - comme ses deux précédents romans - fournissent un début de réponse, ici: une femme, à chaque fois, dans toute son intériorité charnelle et multiple, se trouve confrontée à l'autre - homme ou animal - ainsi qu'aux éléments naturels, à même de révéler en elle des zones d'ombre, des dysfonctionnements, des désirs enfouis, des pulsions instinctives.

Si la tonalité change d'une histoire à l'autre, les mêmes défis pour survivre à un monde émotionnel qui s'atrophie et bascule dans le néant habite ces personnages: le besoin de sexe sans connection aucune avec le vernis quotidien dans L'Agence; le culte sauvage et familial des chevaux dans Le parfum du boucher; les coups d'aviron pour déjouer la peur d'un paysage silencieux et crépusculaire dans Vuotjäarvi; ou la forme blanche et blessée sur la plage, reflet peut-être de la bête - incontrôlée et fragile - qui se tapit en chacun de nous dans Elle l'assassina, lui qui était mortel. Une plongée vertigineuse dans l'inconscient féminin, envahissante comme un parfum obsédant qui ne nous lâche plus.

La vérité de la mort est chose singulière. Car quand ils nous quittent, les êtres chers sont comme s'ils n'avaient jamais été. En disparaissant de cette terre ils disparaissent de l'air même. Ne restent que les landes et les montagnes, le monde matériel sur lequel nous nous trouvons et sur lequel nous régnons. Nous sommes les loups. Nous sommes les lions. L'ultime défi - ou déni? - dans La rivière dans la nuit...

Avant de devenir romancière, Sarah Hall aspirait à la poésie, et cela est tout particulièrement perceptible dans l'écriture de Les abeilles, Elle l'assassina, lui qui était mortel, et Vuotjärvi, la plus angoissante de ces nouvelles dont la fin ne lève pas tous les voiles!

Une lecture à recommander à tous les écrivains en herbe, pour leur apprendre comment se construit un texte capable de donner l'impression de glisser à la surface des choses et de finalement presque tout révéler, sans tabous ni esbroufe, tel un torrent d'une sensualité envoûtante, dans une progression dramatique constante, hors du commun. Leila Sanai, dans les colonnes de The Independent note que, dans La belle indifférenceon se noie comme dans une peinture de Rothko.

Et comme elle a raison!     

Sarah Hall, La belle indifférence (Bourgois, 2013)

traduit de l'anglais par Eric Chédaille

00:11 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature étrangère, Sarah Hall | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; nouvelles; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |