Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/02/2012

Morceaux choisis - Roberto Peregalli

Roberto Peregalli

Girouette.jpg

Le temps est notre chair. Nous sommes pétris de temps. Nous sommes le temps. C'est une courbe inexorable qui conditionne chaque geste de notre vie, y compris la mort.

Nous voyons une chose, et déjä elle n'est plus. Là réside sa suprême beauté. Un rayon de soleil qui illumine la colonne d'un temple à Sélinonte, le dernier, alors que le soir descend doucement, le regard de celui qui t'aime, saisi dans son étonnement, le reflet dans une flaque des lignes d'une maison, juste avant que la pluie ne reprenne et n'en trouble la surface. Ce sont des instants fugitifs. Ils ne reviendront plus. Mais ils continuent cependant à remplir notre existence. Dans notre mémoire, la lumière de ce moment rayonne au-dessus de nous. Le temps, par vagues, nous la restitue, tel le ressac des grandes marées d'hiver sur les galets.

Cet instant pour nous est la vérité. Le dévoilement. De la brume du néant a surgi le spectre de l'être. Le regard a déchiré le voile de l'oubli. Plus rien après ne peut être semblable. 

C'est ainsi que naît la nostalgie, le douloureux désir du retour. S'accumulent dans la mémoire tous ces regards sur ce qui n'est plus. Les instants passés revivent dans le souvenir. De l'Odyssée à Zarathoustra notre vie est fondée sur ce mot "nostalgie". Nostalgie dans laquelle s'inscrit le temps, son fidèle compagnon. La temporalité de l'homme, sa caducité sont à l'origine de ce regard qui, toujours, est tourné vers l'arrière (Rilke), même lorsqu'il regarde devant lui. Ce n'est pas l'amour d'une patrie lointaine, l'amour pour la terre natale, c'est une suite d'instants absolus, qui reviennent.

Le carillon des cloches, un midi de mars, évoquera le son d'autres cloches. La madeleine de Proust s'ouvre à la relation entre le temps et la mémoire, entre la mémoire et la nostalgie. On perçoit non seulement ce qui est, mais la somme de tout ce qu'on a vu. La nostalgie est notre vie.

Roberto Peregalli, Les lieux et la poussière - Sur la beauté de l'imperfection (Arléa, 2012)

image: clocher de Brescia

http://girouettesdumage.over-blog.com/article-saint-pierre-et-le-coq-a-finir-60460005.html

10/02/2012

Monique Rivet

Bloc-Notes, 10 février / Les Saules

littérature; roman; livres

Nous sommes en Algérie, au milieu des années 50. Laure Delessert, professeur de lettres, est nommée dans le lycée d'une petite ville proche d'Oran, appelée El-Djond. Cette voyageuse sans bagages qui ouvre ses yeux d'enfant sur une réalité qu'elle peine à cerner, va se heurter au coeur des événements - comme on nommait alors la guerre d'Algérie - au conformisme ambiant, aux interdits, voire à l'incompréhension que suscite sa perception libertaire et humaniste du monde qui l'entoure: Ce qu'on appelait glacis, c'était une large avenue coupée d'un terre-plein et bordée, côté indigène, de boutiques arabes. (...) Une frontière non officielle, franchie par qui voulait et gravée pourtant dans les esprits de tous comme une limite incontestable, naturelle, pour ainsi dire, à l'instar d'une rivière ou d'une orée de forêt.  

Malgré une relative protection dont elle jouit grâce à son amie médecin Elena - une femme séduisante et pragmatique, introduite dans les cercles influents - son aventure avec Felipe, un voisin de palier espagnol, ouvrier chez un marchand de meubles de El-Djond, son attachement aux familles Bensaïd, Davout et Tayeb vont la précipiter dans la spirale de la peur, puis de l'enfer: le prix d'un idéalisme importé et d'une naïveté ignorant la patience, qui pèsent lourd en pareilles circonstances. Rien n'avait changé, ni la lâcheté, ni le courage, ni la délirante violence des hommes. La peur, l'ombre dans les yeux de celui qui se retourne et vous regarde au moment où une main se referme sur son bras, et cette main faite pour l'ordre et la mort vous cache à jamais l'être aimé qu'on emmène. Qui a vécu cela ne l'oublie pas.

Dans ce pays qui la désoriente et qu'elle peine à comprendre, Laure ne se résout pas à demander son retour en France, de même que nombreux de ses concitoyens: Quelle est cette ligne de démarcation au-delà de laquelle nous allons déclarer forfait? Célébrer une victoire ou déplorer une défaite? Et après quelle traversée infernale où nous aurons perdu, chacun d'entre nous, un peu de notre estime de nous-mêmes, un peu de notre confiance dans les autres, à force d'avoir épié sur les visages familiers le grignotement douceâtre de la trahison?

Laure sera finalement expulsée - une justice rendue selon elle, beaucoup de chance selon d'autres - et rapatriée en France d'où elle dressera un tableau de son passage en Algérie, nourri par l'amertume, la tristesse et les souvenirs de la guerre. Une évocation poignante dont vous pouvez retrouver un très bel extrait sur La scie rêveuse, dans la catégorie Morceaux choisis.

Le Glacis est une oeuvre sobre et forte, dont le récit nous touche par ce qu'elle nous rapproche, bien au-delà de la guerre d'Algérie, des autres conflits qui ensanglantent la planète, aujourd'hui. Tous les acteurs de ce drame sont crédibles, intéressants, libres de toute caricature, et le personnage de Laure, un peu agaçant au début de l'histoire avec ses provocations un peu puériles - El-Djond n'est pas le Quartier latin - finit par nous émouvoir par sa sincérité et sa générosité: elle qui n'avait pris parti pour rien, s'était intégrée à rien et avait vécu dans un splendide isolement...

Je vais retrouver des villes sans couvre-feu, des campagnes où l'on se promène sans crainte d'être enlevé ou assassiné. Nous irons au théâtre comme c'était prévu et je ne raconterai pas à ma mère comment on vit et comment on meurt dans le pays d'où je viens. Ni à elle ni à personne

Agrégée de lettres classiques et retraitée, Monique Rivet partage son temps entre la région parisienne et les Cévennes. Elle a écrit Le Glacis à la fin des années 50, sans le publier. Du même auteur, vous pouvez lire Caprices et variations, édité chez Flammarion en 1957, ainsi que Les Paroles gelées et La Caisse noire, parus chez Gallimard en 1996 et 1997.

Monique Rivet, Le Glacis (Métailié, 2012)

00:08 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; roman; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |

09/02/2012

Musica présente 3 - Thomas Beecham

Thomas Beecham

chef d'orchestre britannique, 1879 - 1961

*

Wolfgang Amadeus Mozart

Symphony No 29 KV 201

I. Allegro Moderato

 

Royal Philharmonic Orchestra


07:36 Écrit par Claude Amstutz dans Musica présente, Musique classique, Wolfgang Amadeus Mozart | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | | |

08/02/2012

Le poème de la semaine

Henri Pichette

la légère
candide
capricieuse
tourbillonnante
ouatée
poudreuse
neige dont j'aime
la
lente lente chute
 
par un jour de grisaille aux vapeurs violâtres
ou quelquefois même (je l'ai vu)
par un ciel terre de Sienne
elle
papillonne blanc,
plus blanc que les piérides blanches
qui volettent en avril comme fiévreusement,
à moins que ce ne soit frileusement
autour
de roses
couleur d'âtre
 
météore
qui touche ma manche de ratine,
y posant des cristaux à six branches
sous mes yeux d'étincelles
 
pluie
de
plumes
de
mouettes
muettes
 
recouvrant la plaine deshéritée
emmantelant la forêt squelettique
 
épaisse assoupissante et ensevelissante
 
blanche telle
une belle absence de parole
 
blanche autant qu'absolue
dans un silence d'oeil
qui rêve l'éternité blanche
 
neige neigée
tellement soleillée
que d'un blanc aveuglant,
et brûlante! 
 
moelle de diamant
 
neiges du Harfang aux iris jaune d'or
et ventre blanc pur de la Panthère des neiges
 
de quel oiseau fléché fuyant à travers ciel
ce pointillé de sang sur la neige vierge?
 
regardez, par-delà
cette grille givrée
d'innocentes hermines
dorment tout de leur long
sur les bras des croix
 
alors qu'à l'intérieur l'enfant
le front appuyé à la vitre
pour jouer
fait de la buée,
dehors chaque flocon
éclate une petite larme
qui roule
en bas
du carreau
où le mastic est vieux comme la maison
 
Et
tout là-bas
(à l'heure de mon coeur qui bat tout bas)
quelqu'un
contemple
la rencontre de la neige
floconneuse, innombrable
avec la mer
formidable, comme
de plomb,
glauque
 
 
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle

06:18 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie | |  Imprimer |  Facebook | | |

07/02/2012

Morceaux choisis - Antonin Artaud

Antonin Artaud

the_caf_terrace_on_the_place_du_forum_arles_at_night_-_van_gogh_copiar_.jpg

Que la vie un jour devienne aussi belle que dans une simple toile de Van Gogh et pour moi ce sera assez. Et je ne pense pas que l'on puisse avoir quoique ce soit de plus à souhaiter. A moins d'être frotté de crime, de mysticisme, de piété, et d'obscénité. 

Le café d'Arles dans la nuit est la restitution matérielle authentique de la vision d'un enfant qui n'a pas encore atteint l'âge de la conscience, c'est-à-dire de la malpropreté. Et ça n'a rien d'impressionniste, de symboliste, de romantique, de pré-raphaëlite, c'est au contraire d'un réalisme outrancier. D'une exactitude comme cinématographique d'ombres, de pans de détails éclairés. Tous les pavés de la vieille  place nocturne sont chacun un simple trait carminé. La lumière est bien celle d'un gaz jaune, mais inexplicablement et merveilleusement fourré d'or. Et c'est plus vrai que la réalité. 

Il y a au tout premier plan à gauche un store froissé de toile blanche, qui est comme un grumeau de lueurs en fusion, et au premier plan de l'autre côté, sorti de la nuit ambiante, un amandier semble redevenu vert. Et au-dessus le ciel, bleu de geai, où les étoiles sont comme des crachats pendus dans l'air ou des soufflets. C'est d'un grand peintre qui serait en même temps un metteur en scène passionné. Car le bizarre est que tout cela fait silence, et qu'il n'y a personne, que les tables et sur les tables toutes les soucoupes d'un café. 

Quelle est la technique du peintre? La nature. Sa gamme chromatique, ses pinceaux, son dessin, sa recherche de certains effets. Et Van Gogh peint court, convulsé, resserré, appuyé, il simplifie, puis l hachure, et organise sa mélodie. Et chacune des toiles de Van Gogh peut répondre à un instrument particulier. Eh bien! Et ce n'est pas vrai!

Il ne hachure pas, n'organise pas, n'a pas de gamme, il peint court mais l'effet est long, et la touche plus qu'infinie, le dessin va à l'infini sous sa rotation qui ne fait que s'accélérer. 

Il n'a pas de sens, pas de mélodie. Sa musique a quitté la toile, sa peinture a vidé la toile pour pénétrer dans notre vie.

Antonin Artaud, Dossier de Van Gogh - Oeuvres complètes, vol. XIII (Gallimard, 1974)

image: Van Gogh, Le café d'Arles

05:51 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; essai; beaux-arts | |  Imprimer |  Facebook | | |

06/02/2012

François Emmanuel

9782020892087.gifFrançois Emmanuel, L'enlacement (Seuil, 2008)

Remarqué en 2007 avec l’excellent Regarde la vague, chez le même éditeur, François Emmanuel conte cette fois-ci, à travers ce court récit, la magie et la fascination d’une rencontre capitale, dans les salons viennois du Belvédère, entre le narrateur et Ana Carla. Au-delà de la complicité amoureuse secrète entre ces deux êtres, du vertige des sens ou des fêlures intimes, l’auteur dresse – inconsciemment peut-être – un hommage tout en finesse à la Femme, seule capable de donner une dimension et une émotion aussi irremplaçable à la Vie elle-même… Dans la lignée de Pierre-Jean Jouve ou Marcel Schwob – pour ce qui tient de la pureté du style ou de l’atmosphère - un auteur à vraiment découvrir: Il le mérite.

00:34 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | | |