27/02/2011
Jacques Lacarrière
Bloc-Notes, 27 février / Les Saules

Bien que célèbre auprès du grand public pour Chemin faisant, mille kilomètres à pied à travers la France et L'été grec célébrant sa passion pour la mythologie et la Grèce antique, on oublie trop souvent que cet homme du voyage, à la manière d'un Nicolas Bouvier, fut avant tout un poète, et comme le note Jean-Pierre Siméon dans sa magnifique préface, il s'agit toujours pour lui de délivrer des oracles inapaisés, des vérités qui n'ont pas d'âge ou dont notre modernité désinvolte fait par lâcheté l'économie.
Cet Orphée contemporain nous permet ainsi de découvrir des textes admirables, parmi lesquels les recueils Amours d'écume - six poèmes pour Aphrodite et Terre: Je suis né d'un songe de la terre rêvant qu'elle s'unissait au ciel. J'ai grandi dans l'ombre inquiète de racines toujours assoiffées d'obscur. Et j'ai fleuri dans l'allégresse de la sève et l'offertoire des frondaisons. Je suis l'axe du monde, vivant défi des temps carbonifères. L'alliance de l'ombre et de l'éclair, le tremplin des orages, l'esprit des sources et des souffles. Je suis le sommeil et l'éveil, le silence et la symphonie. Je suis l'oratoire des astres, et mes feuillages s'impatientent des apocalypses à venir. J'abrite en mes branches l'aspic et l'alouette, l'ogre et l'océanide, le singe et la sylphide, le ver et la vestale. J'abrite l'hier des fauves, le présent des oiseaux et le demain des hommes. J'abrite le nid des anges et les couvées du ciel. Je suis l'axe du monde.
Ciselées avec lenteur, en artisan qui savoure le temps des haltes et des migrations de l'âme, ses réflexions sur l'écriture - et la poésie en particulier - ne sont d'aucun âge et signifient bien davantage qu'un simple encouragement pour les générations futures: La poésie est morte, mourante, moribonde? Alors, vive la poésie! Depuis qu'on annonce sa mort imminente, qu'on proclame sa désuétude, qu'on la dit inapte ou inappropriée au siècle d'aujourd'hui, il ne devrait plus s'écrire de poèmes. Pourtant, il s'en écrit, il s'en publie et surtout il s'en lit sans cesse. (...) Elle est toujours de ce monde, puisqu'elle demeure vivante parce que vivace, vivace parce que rebelle. (...) Rebelle a la vie prosaïque, rebelle au silence des cendres.
Critique littéraire, traducteur d''Odysséa Elytis et d'autres poètes grecs contemporains, metteur en scène de Sophocle et de Yannis Ritsos, cet homme de lettres en éveil devant toutes les formes et expressions du langage nous a quittés le 17 septembre 2005, à l'âge de 80 ans. Il semble que c'était hier...
Jacques Lacarrière, A l'orée du pays fertile - Oeuvres poétiques complètes (Seghers, 2011)
00:16 Écrit par Claude Amstutz dans Bloc-Notes, Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie; essais; livres |
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26/02/2011
René Char
René Char & Zao Wou-Ki, Effilage du sac de jute (coll. Poésie/Gallimard, 2011)
Ces 18 poèmes de René Char enluminés de 10 aquarelles de Zao Wou-Ki sont reproduits dans la présente édition à partir du manuscrit original tiré à 100 exemplaires et conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Si les textes figurent dans les oeuvres complètes de René Char à la Bibliothèque de la Pléiade, intégrés dans Fenêtres dormantes et porte sur le toit, la correspondance entre ces deux artistes hors du commun, ajoutée à la présente édition, est inédite, fruit d'une complicité entre Marie-Claude Char et Françoise Marquet: la veuve du poète et celle du peintre. Sans être aussi dense que la correspondance entre Nicolas de Staël et René Char, elle n'en est pas moins le reflet d'une amitié en mouvement, offrant un éclairage ajouté pour tous les amis de cet immense écrivain.
La réalisation de ce livre très soigné - et en édition de poche - nous présente en alternance les manuscrits de René Char et les aquarelles - absolument magnifiques - de Zao Wou-Ki. Un seul regret, celui de ne pas retrouver en version typographique les poèmes, car même si l'écriture est très belle, harmonieuse, indispensable, dans ce format la lecture n'en est pas facilitée. Cela dit, Gallimard a réitéré avec cet ouvrage ce qu'il avait inauguré avec Lettera amorosa du même auteur, et les fans dont je suis, ne peuvent que s'en réjouir...
Chaque carreau de la fenêtre est un morceau de mur en face, chaque pierre scellée du mur une recluse bienheureuse qui nous éclaire matin, soir, de poudre d'or à ses sables mélangée. Notre logis va son histoire. Le vent aime à y tailler. L'étroit espace où se volatilise cette fortune est une petite rue au-dessous dont nous n'apercevons pas le pavé. Qui y passe emporte ce qu'il désire. (Eprise, dans Effilage du sac de jute)
00:37 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Nicolas de Staël, René Char | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie; art; correspondance;livres |
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23/02/2011
Le poème de la semaine
Thierry Renard
Va ma chanson comme un jasmin lunaire
va sur l’hiver odeur captive va
le temps de la transparence d’un secret
quand la mort sera rose de l’air
mon petit cœur se tournera vers toi
Va ma chanson comme un navire
va sur la toile de mon rêve
quand la mort sera rose de l’air
mon cœur deviendra gros
en se tournant vers toi
Et ce sera la fin de l’été
Quelques traces de craie dans le ciel,
Anthologie poétique francophone du XXe siècle
09:14 Écrit par Claude Amstutz dans Quelques traces de craie dans le ciel - Anth | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature; poésie |
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22/02/2011
Andrés Barba
Bloc-Notes, 22 février / Les Saules

Andrés Barba n'est pas le dernier venu sous nos latitudes francophones, puisque trois de ses livres - deux romans et un recueil de nouvelles -, La soeur de Katia (2001), Et maintenant dansez (2004), La Ferme Intention (2002) ont déjà été publiés aux éditions Christian Bourgois. Pourtant, ce jeune prodige des lettres, né en 1975 à Madrid - certainement l'un des écrivains les plus personnels de sa génération - demeure injustement méconnu.
Certains refrains traversent toute son oeuvre, dont l'incommunicabilité entre les êtres, qui détruit dans sa réalité cruelle les uns et déconstruit le château de cartes imaginaire des autres; la force souterraine des émotions entre vide et plein inspirant davantage de crainte que de libération; la maladie enfin, image incontournable de la déchéance physique et préfiguration de la forme humiliante de la mort rejoignant les deux thèmes précédents à laquelle répond en écho une vision plutôt féroce de la religion catholique. Sur le plan romanesque, un personnage central catalyse tout le désir et l'imaginaire des autres, et dans son dernier roman, Versions de Teresa, c'est particulièrement le cas.
De quoi s'agit-il? Du besoin d'amour, de la fascination du désir et de la mise à nu des sentiments. Parlant très peu, enfermée en quelque sorte dans un monde inaccessible à ses proches - sa mère et sa soeur Veronica - Teresa, une adolescente de 14 ans, est de surcroît une handicapée physique. Dans un camp de vacances, elle fait la connaissance de Manuel, un moniteur trentenaire mal dans sa peau qui semble touché par la grâce de cette jeune fille. Quant à Veronica, qui éprouve pour sa petite soeur une tendresse bien réelle - mais concurrente face à sa mère et Manuel - ne ressent-elle pas le besoin de prendre sa revanche, dans cette relation à trois personnages - incapables de s'aimer eux-mêmes - qui dévie vers une transgression obscure et inacceptable? Pour qui?
Ce récit aux relations complexes n'est en aucun cas un roman sur la pédophilie. Presque lyrique et néanmoins concise, épurée de tout artifice, la langue d'Andrés Barba évite toute complaisance et traduit admirablement la peur de l'interdit, les frontières qui s'amenuisent entre la normalité et la différence, l'insatisfaction intime comme réponse à une obsession assouvie dans ce dernier cercle de la douleur et de la culpabilité de Manuel: Je l'ai utilisée - Teresa - comme une caisse de résonance, où mes propres sentiments étaient amplifiés par les siens. Elle n'était que le vide où résonnaient ces sentiments. Et ça, j'en ai honte.
A cette image se superpose en miroir le jugement impitoyable de Veronica: C'est drôle, nu tu es beaucoup plus moche qu'habillé. (...) La chaleur te fait paraître plus vieux, ou plus fatigué, je ne sais pas. Tes pommettes deviennent toutes rouges. On dirait un enfant vieux. Tes bras sont très longs et tu as les jambes trop poilues. Tu es maigre et petit. Habillé, tu as l'air beaucoup plus fort, plus solide, mais nu et fatigué, il n'y a plus aucune vigueur en toi.
L'amour, un cérémonial de l'exhibition, un concert de mensonges - à soi-même -, ou une leçon de choses apprise pour appréhender le réel? N'inventons-nous pas ceux que nous aimons, quand à nos pulsions ne répond que le silence intérieur - ou le vide - de l'autre? Qui donc est le plus faible et le plus vulnérable, quand le désir s'en mêle: le prédateur ou la victime?
De ces interrogations - et de bien d'autres - ce livre tire sa force convulsive, ténébreuse, désenchantée, tel cet oiseau à l'aile cassée - tout près de la fin du roman - dont le vol n'est plus qu'une agonie circulaire...
Andrés Barba, Versions de Teresa (Bourgois, 2011)
publié dans Le Passe Muraille no 85 - mars 2011
00:12 Écrit par Claude Amstutz dans Andrés Barba, Bloc-Notes, Le Passe Muraille, Littérature espagnole, Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; roman; livres |
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