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05/03/2013

Vendanges tardives - Du charme

Un abécédaire - C comme Charme

Marlon Brando.jpg

Non, Fred, tu n'es pas moche, et malgré tes jambes arquées et ta petite taille, malgré un âge qui avoisine celui de mon improbable fils, tu as encore toutes tes chances... Bien sûr, tu n'es pas à l'école du piercing et ne votes pas à la gauche de la gauche! Un handicap? Balivernes, car vois-tu, ce qui compte, c'est ta manière de glisser ton regard sur la peau des autres avec une sourde indifférence, à la manière d'un Robert Mitchum, ou t'exprimer avec une légendaire économie de mots comme ton idole Marlon Brando. C'est là ton charme, auquel il convient d'ajouter un humour décapant, quelque part entre Groucho Marx et Raymond Chandler. Pas convaincu? Et pourtant, cela ne vaut-il pas mieux que le profil de bellâtre d'un Ridge Forrester dans Top Models, qu'on immortalise dans un cadre photographique ou qu'on exhibe à la piscine municipale?

Tiens, par exemple, en ce qui me concerne, j'ai souvent fondu devant des beautés inoubliables - au cinéma une Louise Brooks, une Greta Garbo ou une Grace Kelly - mais même dans la vie réelle, celles qui m'ont laissé un souvenir marqué d'une pierre blanche, ne leur ressemblaient absolument pas. Elles avaient un charme particulier, imparfait, sensuel, pour tout dire unique, traduisant une grâce, une légèreté, une intelligence ou une fantaisie impertinente, inconnues chez les plus convoitées ou enviées. Je me rappelle alors les vers de Charles BaudelaireSors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres? Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien; tu sèmes au hasard la joie et les désastres, et tu gouvernes tout et ne réponds de rien... Camille Laurens use elle aussi d'une image pertinente: Le charme, parce qu'il est magique, est indéfinissable: en concurrence avec la beauté, il la surpasse souvent par cette énigme qui le nimbe, "un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte (Pierre Corneille)". 

Une objection? Ta voisine? Quoi, ta voisine? Tu veux parler de la blonde platinée avec de longues jambes à la Julia Roberts? Alors là, mon vieux, oublie! Tu n'as ni le profil, ni les mètres carrés de pelouse ou piscine nécessaires, ni la sociabilité conquérante ou le look adéquat! Mais dis-moi, Fred, en toute franchise: pourquoi tu te scotches toujours aux empêcheuses de danser en rond?

Camille Laurens, Le grain des mots (Gallimard, 2012)

Charles Baudelaire, Hymne à la beauté, dans: Les fleurs du mal (coll. GF/Flammarion, 2012) 

images: Marlon Brando et Robert Mitchum

Robert Mitchum.jpg


21:45 Écrit par Claude Amstutz dans Charles Baudelaire, Littérature francophone, Vendanges tardives - Un abécédaire 2013 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | | |

Morceaux choisis - Marie Noël

Marie Noël

littérature; poésie; anthologie; livres

J’ai vécu sans le savoir, 
    Comme l’herbe pousse ... 
Le matin, le jour, le soir 
    Tournaient sur la mousse. 
 
Les ans ont fui sous mes yeux 
    Comme à tire-d’ailes 
D’un bout à l’autre des cieux 
    Fuient les hirondelles ... 
  
Mais voici que j’ai soudain 
    Une fleur éclose. 
J’ai peur des doigts qui demain 
    Cueilleront ma rose, 
  
Demain, demain, quand l’Amour 
    Au brusque visage 
S’abattra comme un vautour 
    Sur mon cœur sauvage. 
  
Dans l’Amour si grand, si grand, 
    Je me perdrai toute 
Comme un agnelet errant 
    Dans un bois sans route. 
  
Dans l’Amour, comme un cheveu 
    Dans la flamme active, 
Comme une noix dans le feu, 
    Je brûlerai vive. 
 
Dans l’Amour, courant amer, 
    Las ! comme une goutte, 
Une larme dans la mer, 
    Je me noierai toute. 
  
Mon cœur libre, ô mon seul bien, 
    Au fond de ce gouffre, 
Que serai-je? Un petit rien 
    Qui souffre, qui souffre! 
 
Quand deux êtres, mal ou bien, 
    S’y fondront ensemble, 
Que serai-je? Un petit rien 
    Qui tremble, qui tremble! 
 
J’ai peur de demain, j’ai peur 
    Du vent qui me ploie, 
Mais j’ai plus peur du bonheur, 
    Plus peur de la joie 
 
Qui surprend à pas de loup, 
    Si douce, si forte, 
Qu’à la sentir tout d’un coup 
    Je tomberai morte. 
  
Demain, demain, quand l’Amour 
    Au brusque visage 
S’abattra comme un vautour 
    Sur mon cœur sauvage... 
 

Marie Noël, Attente / extrait, dans: Les Chansons et les Heures, - Le Rosaire des joies (coll. Poésie/Gallimard, 1983)

00:23 Écrit par Claude Amstutz dans Littérature francophone, Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature; poésie; anthologie; livres | |  Imprimer |  Facebook | | |